Le taux de change: la faiblesse du gouvernement et de la BRH

Que disent les chiffres? Au début du mois de mars 2018, le gouvernement annonçait la fin des transactions commerciales en dollars. À la fin du mois de mai 2018, la banque centrale annonçait ses interventions sur le marché des changes par la vente de 100 millions de dollars durant le reste de l’année. Mais que disent les chiffres au sujet des résultats de ces deux actions ? Ils révèlent la faiblesse de l’ État à réguler le marché des changes et la nécessité qu’il fasse preuve de leadership pour dialoguer avec les secteurs concernés par les défis auxquels fait face l’économie haïtienne et identifier des pistes de solution.

Publié le 2018-07-10 | Le Nouvelliste

Economie -

Au début du mois de mars 2018, le gouvernement annonçait la fin des transactions commerciales en dollars. À la demande du secteur privé qui affichait sa déception et sa surprise qu'une telle décision ait été prise sans concertation, la publication de circulaires d'application de l'arrêté était annoncée. Environ quatre mois après, que disent les chiffres au sujet de l’évolution du taux de change?

À la suite de l'interdiction d'effectuer des transactions commerciales en dollars, le taux de change a rapidement augmenté au cours du même mois de mars 2018, comme l'exprime la figure 1. Dans l'article publié le 9 mars 2018, titré « Dédollarisation – Quel impact sur les prix ? », j'avais prévu qu'à court terme, le taux de change pourrait augmenter. C'est ce qui s'est passé au mois de mars. Mais la croissance du taux de change, bien qu’elle fût moins rapide aux mois d'avril et de mai, comparativement à mars, ne semble pas refléter un effet positif de la décision du gouvernement. Car la figure 1 montre un certain déplacement de la courbe du taux de change qui devient plus élevé à partir de mars 2018. Si l'on ne tient pas compte d'autres facteurs éventuels, on pourrait conclure que la décision du gouvernement qui n'a d’ailleurs pas eu de suivi concret n'a fait qu'augmenter davantage le taux de change.

La figure 1 montre aussi que le taux de change a augmenté au mois de juin 2018, suite à l'annonce du 25 mai 2018 de la Banque de la République d'Haïti (BRH) d'intervenir sur le marché des changes en vendant 100 millions de dollars durant le reste de l'année. Les deux faits paraissent similaires: le gouvernement interdit les transactions commerciales en dollars, et le taux de change augmente davantage; la banque centrale annonce la vente de dollars sur le marché, et le taux de change augmente davantage. Théoriquement, l'annonce de la BRH devrait être suivie d'une baisse du taux de change; les agents économiques, qui anticiperaient une prochaine baisse du taux, l'attendraient avant d'acheter des dollars. Ceci ferait diminuer la demande pour le dollar et avant même l'intervention de la BRH, le taux de change pourrait commencer à diminuer.

Un autre avis de la BRH, daté aussi du 25 mai 2018, indiquait qu'elle injecterait un total de 30 millions de dollars les 29 mai, le 1er et le 5 juin 2018. Le taux de change a sensiblement diminué durant les jours de l'injection. Quatre jours ouvrables après la dernière injection, celle du 5 juin 2018, le taux de change avait recommencé à augmenter. Et la vitesse de sa croissance s'est depuis lors accélérée jusqu'à la fin du mois de juin 2018.

Deux actions pour contrecarrer la croissance du taux de change, l'une au début du mois de mars par le gouvernement, et l'autre vers la fin du mois de mai par la banque centrale, et la croissance du taux de change s’est accélérée davantage. Les deux actions pourraient ne pas réduire le taux de change, tenant compte de la faiblesse de la production et du manque de confiance des agents économiques dans la gourde. Mais elles induisent un plus fort accroissement du taux de change, comparativement à la situation qui prévalait avant les deux décisions en question.

Ces deux faits révèlent que les agents économiques qui interviennent sur le marché des changes n’ont pas confiance non seulement dans la monnaie locale, mais non plus dans la capacité du gouvernement et de la banque centrale à pouvoir stabiliser le taux de change. Ils semblent s’ajuster, notamment les spéculateurs, à chaque décision, pour se protéger de toute perte et réaliser des profits, en ayant à l’esprit que le taux de change continuera à croître comme auparavant. S’ils anticipaient une stabilisation du taux de change, ils adopteraient un comportement différent. Ils éviteraient d’augmenter leurs demandes de dollars, s’ils étaient convaincus que le taux serait stabilisé, recherchant des opportunités plus lucratives pour investir leurs fonds. Les spéculateurs savent que les réserves de change, même si elles sont à un niveau acceptable, sont néanmoins fragiles, puisqu’elles dépendent surtout des transferts et des dons en provenance de l’étranger, les exportations d’Haïti étant faibles.

La situation économique d’Haïti affaiblit la capacité de l’État à réguler non seulement le marché des changes, mais d’autres activités encore. Il faut donc aux autorités politiques et à la banque centrale du leadership pour arriver à dialoguer avec les secteurs concernés par les défis économiques du pays et les porter à comprendre qu’ils ont tous intérêt à contribuer à la santé de l’économie haïtienne.

Dr. Raulin L. Cadet

cadetraulin@gmail.com

Dr. Raulin L.Cadet cadetraulin@gmail.com Auteur

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