Les rendez-vous manqués de Chouchou

Publié le 2018-06-26 | Le Nouvelliste

Editorial -

Quand les Haïtiens se réveillent le vendredi 7 février 1986, ils apprennent que Jean-Claude Duvalier, président à vie depuis 14 ans, a pris la fuite dans la nuit avec sa famille. Ils découvrent au palais national le général Henri Namphy et le Conseil National de Gouvernement (CNG). Chouchou, surnom du général-président, fait une entrée sympathique sur la scène après des mois de peurs et de soubresauts.

Un sonore « Vive la Nation haïtienne à tout jamais unie » conclut le discours du général. Cela se révèlera plus facile à dire de sa voix de bègue qu’à faire. Cela nous change pourtant de l’esprit du « pays de Duvalier » qui dominait sous le régime précédent.

Depuis le départ du pouvoir du général-président Paul Eugène Magloire en décembre 1956 et les péripéties de la campagne électorale de 1957, cela faisait longtemps que les militaires n’avaient plus de rôle proéminent dans la vie nationale. On est loin de savoir ce 7 février 1986 que le général Namphy et ses amis du haut d’état-major des Forces Armées d’Haïti (FADH) allaient garder la main jusqu'à ce que les forces américaines ne les chassent des avenues du pouvoir en octobre 1994.

Paul Eugène Magloire était un officier fils de l’occupation américaine, Namphy et consorts, des enfants de la dictature. Du temps de Magloire, c’était l’Armée d’Haïti. Celle de Namphy et de ses successeurs est l’armée forgée par les Duvalier, père et fils. Beaucoup de choses avaient changé entre-temps.

Avec Namphy, c’est une génération d’hommes qui n’avaient pas l’habitude d’exercer des responsabilités réelles qui prend les rennes de notre histoire. Ils doivent démacoutiser le pays. Recevoir à bras ouverts les exilés chargés de rêves. Faire une place aux centaines de structures politiques qui accourent au pays. Les gens d’armes doivent aussi relancer l’économie en panne depuis 1983 et surtout porter le pays sur les fonts baptismaux de la démocratisation.

Henry Namphy, lesté des bagages de son parcours, fera de son mieux, mais ratera la majorité des rendez-vous de l’après-dictature.

Il faut dire qu’il n’avait ni le savoir-faire, ni les idéologues autour de lui. Pas de mentor ni de Sherpa. Rien.

La démocratisation de 1986 est lancée sans plan ni projet. Même en cours de route, on ne prendra pas le temps de codifier la « bamboche démocratique », comme le général nommera l’ère nouvelle.

Toutes les tendances politiques s’installent au pays, la cacophonie suivra. L’économie s’ouvre sans restriction au marché international, mais le pays ne sortira jamais du piège économique de 1986. Les prix baissent, le lait, le riz, les pommes, les abats de volailles se vendent à bon marché, mais la valeur du travail s’effrite. Les investissements sont remplacés petit à petit par la charité.

Une nouvelle Constitution est adoptée. On change de régime. L’armée, lunettes noires pour ses chefs, jure fidélité aux nouvelles règles pour mieux les violer au gré des envies de ses chefs. On se rêve Pinochet, on flirte avec Noriega.

Manifestations, répressions, grèves, les morts dans les rues, zenglendo, insécurité, agent de sécurité, duri miami, magouy, l’armée-macoute, autant de situations et de mots qui fleuriront pendant le règne du général.

C’est aussi du temps d’Henri Namphy que date l’indifférence de l’Etat pour l’Université d’Etat d’Haïti d’une part et pour l’enseignement supérieur et professionnel en Haïti en général d'autre part. Entre 1986 et 1988, le pays met systématique en place tous les ingrédients pour les échecs que nous vivons depuis.

Le général, il l’avouera plus tard de son exil chez nos voisin, ne croyait pas dans les vertus de la nouvelle Constitution. Le virus du pouvoir à tout prix rongera l’armée. Le refus de se soumettre aux élus suivra. L’appétit pour les coups d’Etat a un père : Henri Namphy. Celui-là même qui déposera le civil, pope twal, qu’il avait pourtant choisi comme président pour lui succéder.

Quand Henri Namphy sortira du jeu politique en septembre 1988, c’est un autre général qui le remplacera. La démocratisation n’était pas sur les rails. Le pays nouveau, la renaissance de l’après 7 février 1986 étaient bien abîmés.

Le général qui est mort ce 26 juin à 85 ans, n’avait pas les clés de la maison Duvalier, cela lui permit d’être le chef d’état-major de Jean-Claude Duvalier. Il n’avait pas non plus les clés pour ouvrir les portes de la transition vers une armée moderne en Haïti. Namphy n’avait pas non plus les clés ni les rudiments de base de la démocratie pour faire la transition réussie de la dictature à la démocratie en Haïti.

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