Fillette Lalo

L’ethnologue Martiniquais Gerry L’Étang et l’écrivain-journaliste Dominique Batraville ont écrit à quatre mains « Fillette lalo », un roman qui vous fera revivre des scènes mémorables au temps où la paix des cimetières régnait en Haïti. Voici un extrait de ce livre.

Publié le 2018-07-11 | Le Nouvelliste

Culture -

« Dimanche Damour, macoute de Saint-Médar, avait ouvert un restaurant sous sa véranda. Ses spécialités, bananes bouillie foie dur et maïs moulu sauce cabri, attiraient du monde. Un sergent en uniforme vint déjeuner. Il ressemblait vaguement au colonel qui, depuis deux ans, concubinait avec l’ex-femme de Damour, partie un soir où Coupé Cloué chantait au Tamboula nigth-club de Cabaret. Son repas terminé, il repoussa une assiette qui ne contenait plus que trois morceaux d’os de bouc, posa sur la table un billet de dix piastres, se leva. Dimanche l’arrêta :

- Ces os ne sont pas pour un chien !

- Plaît-il ? fit le sergent stupéfait par le fusil que le macoute pointait sur lui.

- Mon chien est mort.

- Donnez-le à un voisin dont le chien est vivant.

- Je ne dois rien à mon voisin.

- Qu’en faire alors ?

- Il faudra qu’un homme les mange.

- Quel homme mangera ces os larges et puis épais ?

- Ou menm menm !

Le canon de l’arme touchait maintenant le front du sergent, lequel se rassit, s’efforça laborieusement de gratter, mâchonner, émousser, rogner, accourcir les os. Quatre heures plus tard, tandis qu’il attaquait une dernière demi-côte, sa canine se brisa. Sa bouche était éreintée, sanglante, quand il montra la dent à Damour :

- Elle est cassée, je dois arrêter.

- Il faut finir. Et aussi manger la dent.

- Vous êtes sans maman, sans papa, monsieur !

- Oui sergent.

Il faisait désormais nuit. L’ultime os n’avait que peu diminué mais Dimanche, gagné par le sommeil, décida de libérer le militaire, qui s’enfuit. Il le pourchassa brièvement, le temps de lui asséner un solide coup de bois gaïac dans le dos.

Cinq jours après, au fond du jardin, Dimanche Damour qui répartissait à des cochons les rogatons de ses clients, n’entendit pas le coup de feu qui lui explosa le crâne. »

Cet extrait de Fillette Lalo, roman, publié aux Éditions Hervé Chopin, Paris, 2018, donne déjà aux lecteurs une idée, l’ambiance qui traverse ces pages. Fillette Lalo, c’est aussi le roman qui met en scène des femmes qui ne reculent devant rien pour perpétuer la dictature.

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