Quand Haïti fait choix de la ‘’diplomatie de l’humanitaire’’.

Publié le 2018-05-30 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Les relations entre Taïwan et les États, qui jusqu’à présent le supportaient, ont connu récemment un nouveau revers, avec l’annonce de la présidence dominicaine officialisant la rupture des relations entre l’État dominicain et celui de Taïwan, et l’établissement des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine (RPC). Flavio Darío Espinal, conseiller juridique de l’exécutif dominicain, a fait savoir que « la décision de prendre cette mesure a été soigneusement examinée et consultée avec les grands secteurs politiques et économiques du pays, en tenant compte principalement des besoins, du potentiel et des perspectives d'avenir pour le peuple dominicain ».

Pragmatisme économique, choix géostratégique, vision stratégique, défense des intérêts supranationaux dominicains, certains diraient ‘’la diplomatie du dollar’’ en action.

La République d’Haïti, de son côté, par l’intermédiaire de son ministre de la Communication, annonçait le maintien des relations avec Taïwan. « Chaque pays va dans un sens ou dans l'autre, mais pour le moment, c'est avec Taïwan qu'Haïti entretient des relations diplomatiques ». Le ministre rappelait que Taïwan est un partenaire qui vient en aide à Haïti dans différents secteurs. « Nous pouvons dire que c'est un bon partenaire qui soutient le gouvernement. »

Le grand décalage dans les déclarations des deux officiels, dominicains et haïtiens, avait attiré mon attention. L’un parlait d’économie, de potentiel, de vision et de perspective sur l’avenir, et l’autre nous ressasse les bienfaits de l’humanitaire, du partenariat fondé sur la commisération et l’entraide. Le Dominicain mettait en exergue la consultation engagée avec les secteurs politiques et économiques de son pays en ayant en perspective « les besoins, le potentiel et l’avenir du peuple dominicain ». Et l’officiel haïtien défendait l’idée que la décision haïtienne est fondée sur la perspective humanitaire, la fraternité, la solidarité, l’entraide : « Taïwan est un partenaire qui vient en aide à Haïti dans différents secteurs. » Et paradoxalement, c’est ce même gouvernement qui veut se défaire de la dépendance humanitaire et prône « la diplomatie des affaires ».

Le clou vient d’être enfoncé aujourd’hui avec l’annonce du départ ce samedi du président Haïtien, Jovenel Moïse, pour une visite officielle à Taïwan.Le président haïtien, semble-t-il, part réaffirmer la fidélité de son administration et renforcer les liens diplomatiques avec Taïwan. L’exécutif haïtien fixe sa position et souhaite mettre fin au débat qu’avaient suscité la décision dominicaine et la réaction haïtienne.

L’évidence semble se préciser que le pragmatisme, la vision globale et géostratégique et surtout la prise en compte des perspectives d’avenir du peuple haïtien font défaut à l’actuelle administration. Entre la ‘’diplomatie de l'humanitaire’’ et la ‘’diplomatie du dollar’’, l’État haïtien fait choix de l’action humanitaire ‘’questionnable " avec sa forte charge de condescendance et de commisération. ‘’Les États n'ont pas d'amis mais des intérêts’’, répète-t-on souvent. Taipei et Pékin n’ont pas d’amis, mais des intérêts. Et l’administration haïtienne, quels sont ses intérêts ? L’État haïtien privilégie quoi ? Le court sur le long terme? L’immédiateté sur les perspectives d’avenir ? L’humanitaire sur le développement ? Les intérêts particuliers, privés, de castes ou de groupes au détriment des intérêts nationaux ?

Le concept de " jeu politique" disparaît dès qu'il y a ENJEU.Telle est la réalité du champ des relations internationales. Comprendre les relations internationales tant dans leur contradiction objective que dans leur évolution conjoncturelle relève de l’intelligence politique et économique.

Le bon vieux temps des diplomates généralistes est révolu. L’architecture des rapports mondiaux commande la présence de diplomates spécialistes tant en commerce international, technologies d’investissement, conflits de juridiction et autres.

J’essaie d’appréhender la logique qui sous-tend la démarche des dirigeants haïtiens de prioriser des relations diplomatiques avec Taïwan sur la deuxième plus grande économie mondiale. Les statistiques prévoient que sous peu, la Chine deviendra la première puissance économique mondiale, si elle ne l’est pas déjà. Pékin gère à elle seule 26% du commerce mondial. La Chine en situation de surcapacité a décidé de produire elle-même des biens qu'elle importait pour donner plus de mobilité sociale à ses classes moyenne et pauvre.Plus de 65 billions de dollars chinois ont rejoint l’Afrique du Sud et le Zimbabwé.Le développement des infrastructures en HAITI et l’amélioration des paramètres de compétitivité tels que l’eau, l’électricité, les télécommunications, l’écosystème entrepreneurial, passeraient par un partenariat négocié avec Pékin.

Les décideurs politiques haïtiens le comprennent-ils dans un pays comme HAITI, qui sans être en état de guerre, présente une situation accomplie de croissance quasi nulle sur 36 ans (1980-2016) ? Une situation statistiquement confirmée par une ligne de tendance de pente nulle du Produit intérieur brut sur l’ensemble de cette période.

Il faut aussi souligner que les États forts entretiennent des relations extrêmement limitées avec Taïwan. Personne ne veut courroucer PÉKIN. L’Europe avec ses 28 pays ne reconnait pas Taïwan comme État indépendant. Les États-Unis d’Amérique ne reconnaissent formellement pas Taiwan comme état souverain, mais plutôt comme une entité géopolitique autonome, compatible à leurs propres intérêts. Ceci est évident dans la représentation diplomatique: "Taipei Economic and Cultural Representative Office" à Washington, résultant du "Taiwan relations Act, en lieu et place d'une ambassade.

Je ne m’explique pas non plus cette décision de l’administration haïtienne de continuer à privilégier l'humanitaire sur l’économique alors que cette même administration clame haut et fort sa ferme volonté de s'affranchir du joug et de la dépendance de l'humanitaire et de surcroît prône la ‘’diplomatie des affaires’’.Qu’est-ce que des décennies de coopération taïwanaise dans la vallée de l'Artibonite ont apporté comme valeur à la culture rizicole, à cette région, au pays ? Et si on se proposait de faire un travail plus extensif et plus complexe d’évaluer les autres axes de cette coopération, quels résultats on aurait eu sur les apports de cette coopération au développement général du pays ?

Je ne conseillerais pas non plus à ce pouvoir de bluffer sur le court terme avec Taïwan au risque de rentrer dans un «jeu de dupes à somme nulle». L’asymétrie de pouvoir balance totalement au profit de Taipei. Et Port-au-Prince ne pourra pas jouer la carte de la « dépendance réciproque ».Selon cette théorie, les ONG du Sud ont besoin des ONG du Nord pour survivre et paradoxalement celles du Nord ont aussi besoin de celles du Sud pour fonctionner. Les bailleurs de fonds, les donateurs, les institutions financières internationales, les agences du bilatéralisme et du multilatéralisme, les ONG du Nord ne peuvent pas implémenter leurs programmes/projets sans la participation des bénéficiaires. Les unes sans les autres ne pourraient accomplir leur mission au service des peuples du Sud et de construction d’un monde solidaire. Cette situation crée une dynamique de dépendance réciproque.

La grande précarité, la vulnérabilité, l’urgence, le déficit budgétaire, la corruption endémique, la mauvaise gouvernance, le programme budgétivore ‘’ Karavànchanjman’’ d’Haïti balancent totalement l’asymétrie de pouvoir au profit de Taiwan. Si Port-au-Prince pense jouer la carte de la dépendance réciproque à un moment où Taïwan a le plus grand besoin d’alliés, qu’il ne se méprenne pas. Haïti ne pourra pas vraiment pressurer pour des appuis budgétaires directs ou pour que les fonds de cette coopération transitent directement par le gouvernement. L’international ne veut pas et n’accordera pas la gestion des fonds de l’aide internationale directement à Haïti. Taipei le sait et ne dérogera pas à l’ordre établi. Et Haïti ne fait pas ses preuves dans la lutte contre la corruption, la mauvaise gouvernance, la capacité d’élaboration de politiques publiques sains et vigoureux. Dans ce jeu de pouvoir, personne n'est dupe. Les peuples de l'empire du milieu sont de fins stratèges et d'habiles négociateurs.

Entre la « diplomatie de l'humanitaire »et« celle du dollar », Haïti rate encore le train. Haïti fait choix de l’humanitaire.

Fred E. DENIS

Maître ès sciences administration

Développement international et affaires humanitaires.

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