L’élection de M. Sebastian PINERA à la magistrature suprême du Chili et les leçons à en tirer

Publié le 2018-04-18 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Pour la première fois, depuis le rétablissement de la démocratie au Chili en 1990, les élections présidentielles de ce pays ont été suivies avec une attention très soutenue par les Haïtiens. De 2014 à 2017, beaucoup d’Haïtiens ont émigré au Chili en quête d’une vie meilleure. Monsieur Sebastian PINERA, porteur d’un discours axé, entre autres, sur l’immigration (Tu en es sûr ?) est maintenant président du Chili. En effet, quelles devraient être les leçons à en tirer, du côté du président Jovenel MOISE ?

Au regard de la Constitution chilienne, le pouvoir exécutif est tenu par le président de la République, élu démocratiquement tous les quatre ans au suffrage universel direct, et qui ne peut pas briguer un deuxième mandat immédiatement. De ce fait, Monsieur PINERA qui a dirigé le Chili de 2010 à 20 14 a dû attendre un intervalle de quatre ans avant d’ambitionner un second mandat en décembre 2017.

Le 17 décembre 2017, Monsieur PINERA a remporté les élections présidentielles avec 54,57% des voix. Il est investi dans ses nouvelles fonctions le 11 mars dernier. Son élection marque sans nul doute un virement à droite, brisant du coup l’égalitarisme prôné et appliqué par la présidente Michel BACHELET depuis 2014.

Pour mieux comprendre les conséquences du changement du balancier politique chilien à droite, nous tenons à faire une brève envolée théorique sur l’idéologie de la droite. D’abord, les partis de droite ne sont pas des partis à tendance égalitaire. Leur objectif fondamental n’est pas la répartition égale des richesses. Ils ont tendance à favoriser une certaine élite de la société. Généralement, ces partis considèrent que celui qui veut réussir n’a qu’à tout faire pour y arriver. Ensuite, ils défendent la propriété privée et privilégie en justice la répression plus que la prévention. Enfin, ils sont favorables à la liberté économique.

La droite est subdivisée, entre autres, en deux grands courants: les libéraux et les conservateurs. Dans le cadre de ce travail, nous nous bornons à ne parler que du second courant.

Issus généralement de l’ancienne aristocratie et du clergé, les mouvements conservateurs sont proches des institutions religieuses dont ils puisent une bonne partie de leurs idées. En Europe, ce sont les anciens partis chrétiens. Les conservateurs défendent des valeurs traditionnelles dont la principale est la famille, mais aussi la morale, le travail, la propriété privée, la sécurité et la patrie. Ils s’adressent généralement aux classes moyennes supérieures et à l’aristocratie. Leur politique économique est souvent protectionniste. Une aile du mouvement conservateur a des sympathies pour l’extrême droite avec qui elle partage un bon nombre d’idées comme celles relatives à l’immigration.

Monsieur Sébastian PINERA est, de par son discours, de la droite conservatrice qui frise légèrement l’extrême droite, surtout au regard de son discours sur l’immigration. En fait, l’extrême droite est indubitablement caractérisée par le rejet des étrangers et aussi le racisme. Interrogé par un chanteur haïtiano-chilien lors d’une émission télévisée au Chili, M. PINERA, candidat d’alors, a comparé le chanteur à du chocolat avec du chantilly à la bouche. Ce qui a valu à M. PINERA l’étiquette de « raciste ».

Par ailleurs, Sebastian PINERA a critiqué sévèrement les anciennes lois chiliennes sur l'immigration datées des années 1970, qui sont selon lui : « responsables d’importer des problèmes comme la délinquance, le trafic de la drogue et le crime organisé ». Aussi, en 2016, M. PINERA avait fait savoir que « beaucoup de bandes de délinquants au Chili, comme celles qui clonent des cartes bancaires, sont aux mains d'étrangers ». Suite à cette déclaration, l’opposition de la droite avait renchéri : « une importante population d'immigrants qui ne travaille pas, ne contribue pas à l'économie et grossit les rangs de la délinquance ».

En dix ans, le nombre d’étrangers vivant dans ce pays de 18 millions d’habitants a triplé, passant de 154 643 personnes en 2006 à 465 319 en 2015. Depuis la fin de la Coupe du monde qui a eu lieu au Brésil en 2014 et suite aux crises politiques et économiques que ce pays a connues au cours de ces trois dernières années, il n’est plus l’eldorado des Haïtiens. Le Chili, 5e puissance de la région, est devenu la meilleure destination des Haïtiens contraints d’abandonner Haïti à cause de la misère extrême. En 2017, plus de 100 000 Haïtiens s’y sont installés. Avec l’avènement de Sébastian PINERA à la magistrature suprême du Chili, les migrants devraient s’attendre à de nouvelles lois sur l’immigration.

Bon nombre de Chiliens sont contre l’arrivée massive des étrangers. Monsieur Sébastian PINERA a reçu leur support pour son discours sur l’immigration. C’est le cas de Manuel, propriétaire d’un hôtel familial à Puerto Varas, ville du sud du Chili construite par des colons allemands à la fin du XIXe siècle, qui a d’abord voté pour Jose Antonio KAST puis pour M. PINERA, en partie pour cette raison : « On ne peut pas laisser les gens venir comme ils veulent. Il faut que ce soit contrôlé, organisé. Quand les Allemands devaient venir ici, nos dirigeants étaient allés en Europe les chercher.» L’immigration au Chili est devenue un enjeu majeur dans l’arène politique du Chili. Soulignons que le candidat à la présidence Jose Antonio KAST a obtenu 8 % des voix grâce à son discours sur l’immigration.

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Face à cette éventualité, le président Jovenel MOISE devrait tirer les leçons suivantes :

1.-Le renforcement des représentations diplomatiques et consulaires d’Haïti au Chili

La droite conservatrice qui vient de prendre les rênes du Chili le week-end écoulé ne sera pas sans effet sur les migrants haïtiens. L’immigration sera vue autrement, contrairement aux facilités migratoires mises en place par la présidente BACHELET tout au long de son mandat. Nous savons pertinemment qu’aucun migrant haïtien ne souhaite vivre ou revivre l’expérience amère de la République dominicaine.

Donc, les représentations diplomatiques et consulaires d’Haïti au Chili devraient être renforcées à tous les égards pour pouvoir mieux défendre et protéger les droits des Haïtiens au Chili. Qui plus est, les autorités haïtiennes feraient bien d’aider les migrants haïtiens à entamer des processus conformément à la législation chilienne visant la régularisation de leur statut de migrant. Donc, une sorte d’assistance légale.

La migration illégale des Haïtiens au Chili pourrait prendre la dimension d’une véritable crise. Presque tous les migrants haïtiens y vivent dans des conditions irrégulières. Il s’avère important, à ce stade, pour les autorités haïtiennes, d’éviter toute escalade migratoire.

2.-La création d’un Bureau spécialisé dans les affaires chiliennes au sein du ministère des Affaires étrangères

Depuis tantôt trois ans, les yeux de nombreux Haïtiens sont rivés sur le Chili à cause de l’économie moribonde du pays et des choix politiques improductifs qui ne cessent de réduire la confiance des Haïtiens en un lendemain luisant. Donc, empêcher les Haïtiens de quitter le pays massivement devient impossible en ce moment où nous écrivons ces petites lignes, car l’État haïtien n’est même pas en mesure de leur permettre de satisfaire leurs besoins les plus élémentaires. Ce qui porte à croire que la décélération de ce départ n’est pas pour demain.

De ce qui précède, le Chili devrait retenir l’attention des autorités de Port-au-Prince. Avec une communauté de plus 100 000 nationaux, tout ce qui se passe au Chili dans tous les compartiments de la société devraient les préoccuper profondément. Il est vrai que l’article 3 de la Convention de Vienne confère, entre autres, la mission d’informer les diplomates haïtiens accrédités à Santiago. Cependant, les enjeux deviennent tellement importants que la création d’un bureau au sein du ministère des Affaires étrangères s’avère obligatoire. Ce bureau permettra d’analyser les impacts des décisions des autorités de Santiago sur la communauté haïtienne au Chili. Il devra accoucher d’une commission mixte hatïano-chilienne pouvant favoriser le dialogue permanent et continu entre les autorités des deux États.

Ce bureau sera composé de spécialistes des affaires chiliennes que l’Académie diplomatique Jean Price Mars du ministère des Affaires étrangères, le CEDI et les autres universités pourraient former en collaboration avec l’État haïtien.

3.- La nécessité de mettre fin à la politique de spectacles en Haïti

Point n’est besoin de rappeler que la véritable raison du départ massif des Haïtiens vers le Chili est la misère qui ronge le pays. Et, cette misère est le signe le plus visible de l’échec des administrations précédentes qui n’ont pas pu mettre en place de véritables politiques publiques s’inscrivant dans la durée. Le président Jovenel MOISE, lors de son premier discours en qualité de président d’Haïti, a identifié la corruption comme la principale cause des malheurs d’Haïti.

Sur ce point, nous sommes d’accord avec lui; mais jusqu'ici aucun signal clair n’est envoyé. Contrairement à la recette du président de la République, la bataille contre la corruption n’est pas l’apanage d’un seul homme, mais de l’ensemble des institutions étatiques, chacune à partir des attributions conférées par la Constitution et les lois ordinaires. La misère qui bat son plein dans le pays depuis des lustres est en grande partie due à la corruption.

À en croire le sénateur Youri LATORTUE : « plus de 25 % de surfacturation (…) dans les budgets en Haïti, que ça soit dans les budgets d’investissement ou (...) de fonctionnement ». Ce qui, selon lui, empêche les autorités, avec de tels budgets, d’atteindre les résultats escomptés. A contrario, l’amélioration des conditions de vie des Haïtiens doit d’abord et assurément passer par la mise à plat de la corruption tout en bâtissant une justice forte, impartiale et réellement indépendante.

À part la lutte contre la corruption, nous mettons aussi accent sur l’utilisation à bon escient des maigres moyens de l’État. Décélerer la prodigalité des dépenses de l’État est également un défi majeur dans le prolongement du mandat du président Moïse, même s’il l’avait effleuré lors de son discours d’investiture.

La précarité économique est telle, en 2017, le taux de croissance était évalué à 1.2 % et l’inflation à 14, 7% selon les derniers chiffres présentés par l’Institut haïtien de statistique et d’informatique. « Le plus faible taux de croissance depuis 2010 », selon l’économiste Etzer EMILE. Face à une pareille fragilité, chaque centime de l’État devrait être investi dans de véritables projets porteurs d’espoir en vue de freiner cette vague migratoire.

En somme, les Haïtiens ont besoin de vivre des jours nouveaux. Les migrants haïtiens ne peuvent plus continuer d’évoluer dans l’incertitude à chaque changement d’administration dans les pays d’accueil. Car, retourner vivre en Haïti serait un grand traumatisme. Pourtant, si le pays était structuré, organisé, et les droits les plus élémentaires satisfaits, l’avènement à la magistrature suprême du Chili de Monsieur Sébastian PINERA serait apprécié à sa juste valeur et n’aurait jamais eu tout ce retentissement. D’où l’impérieuse obligation de l’État haïtien de redonner espoir aux Haïtiens.

Gérald Jérôme jerome.gerald33@yahoo.fr Auteur

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