« Les états généraux sectoriels » à l’ordre du jour

Publié le 2018-04-18 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Au sein de toutes les formations sociales, les événements naissent et se succèdent au rythme des oppositions d’intérêt, des confrontations d’idées entre les classes et les groupes sociaux, tenant compte des actions concrètes qui auront été entreprises, notamment par des acteurs et des décideurs politiques. Ce tissu ininterrompu d’événements en vient à constituer l’histoire respective de chacune desdites formations.

Aussi l’histoire politique récente d’Haïti se trouve-t-elle jalonnée de faits, les uns bousculant les autres, nous conduisant pour l’heure aux états généraux sectoriels de la nation que le chef de l’État, le président Jovenel Moïse, projette d’organiser et réaliser.

En effet, un comité de pilotage a été mis sur pied et, bien évidemment, a reçu pour mission de présider ces assises. Il est légitime que les citoyens s’interrogent sur les véritables mobiles de cette initiative du chef de l’État. Quels en sont par exemple les objectifs poursuivis ? De plus, le contexte sociopolitique et économique du pays se prête-t-il à une telle entreprise ?

Au-delà des personnalités qui forment le comité en question, issues qu’elles sont sans doute des différents secteurs de la société haïtienne ou des différentes tendances idéologiques, il importe de savoir s’il s’agit effectivement pour ces états généraux, proposés autrefois par feu Turneb DELPE sous le nom de conférence nationale, de n’accoucher que d’un « pacte de gouvernabilité ».

Depuis la proclamation de l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804, nous en sommes actuellement à notre 58e chef d’État. En clair, après plus de 213 années d’histoire, n’en déplaise à tous ces magistrats de l’État et à la société elle-même, Haïti reste et demeure une nation qui se cherche, une nation en devenir, dans la mesure où les différentes catégories sociales haïtiennes n’ont jamais pu se mettre d’accord sur une vision sociétale globale. Car, de la même manière qu’une foule en armes ne constitue pas forcément une armée, des groupes sociaux répartis sur un territoire ne forment pas nécessairement une nation. Celle-ci implique la conception d’un projet viable de vivre-ensemble autour d’une communauté d’intérêts économiques, juridico-idéologiques et politiques.

Dans son ouvrage intitulé « Les racines du sous-développement en Haïti », Benoit Joachim soulève un ensemble de facteurs qui, selon lui, sont à l’origine de notre retard par rapport au développement. Sans doute, faudrait-il tenir compte aussi de cette absence de projet national de société sans lequel les différents régimes politiques successifs en Haïti se retrouvent sans aucun repère et, par conséquent, sont habilités à conduire la barque du pays dans la direction de leur choix, quand ils ne pataugent pas carrément dans un immobilisme déconcertant.

Les états généraux sectoriels de la nation, dont les bases ont été jetées depuis peu par le président Jovenel Moïse, se doivent de répondre à cette exigence de combler le vide sus-indiqué en élaborant un programme politique et socioéconomique sur le long terme, dans lequel tous les secteurs se retrouveraient, et qu’il conviendrait de soumettre au verdict populaire et, le cas échéant, en faire un patrimoine national qui orienterait les actions de tout décideur politique éventuel.

Encore faut-il que l’équipe au pouvoir, à commencer par le Président de la République lui-même, se donne les moyens d’une politique aussi hasardeuse qu’indispensable. Il est indispensable, en effet, que la collectivité haïtienne parvienne à une certaine cohésion sociale, nécessaire à tout projet de développement économique et social. Il s’avère néanmoins hasardeux de prétendre rassembler autour d’une même table les différentes couches de la société. Hasardeux d’espérer convaincre l’ensemble des groupes sociaux de la nécessité d’une concertation nationale, d’un dialogue sincère, en vue de promouvoir l’émergence d’un système social global et cohérent, étant entendu qu’il faudrait pour plus d’un consentir à renoncer à certains des intérêts spécifiques de groupuscules économiques ou de chapelles politiques au profit d’intérêts généraux communs. À tout prendre, cela participe d’un véritable défi.

Quand même la société entière se serait entendue pour l’organisation de ces assises sectorielles de la nation, la problématique du momentum politique ou l’opportunité des débats est susceptible d’être mise en cause, quand on considère la conjoncture nationale actuelle faite de déchirements sociaux, d’inégalités économiques criantes et d’insatisfaction généralisée.

Le moyen par excellence pour arriver à tenir ces états généraux, c’est le recul. Prendre du recul par rapport aux politiques suivies et appliquées jusqu’ici et revenir à l’option zéro. Car, quoi qu’il en soit, durant toutes ces années d’existence de l’État haïtien, tous les dossiers brûlants ont déjà été abordés et ils le sont encore pour la plupart sous la présidence de Jovenel Moïse. Mais ils ont été abordés dans le cadre d’un système postcolonial décadent, suranné et dépassé que dément le contexte international du moment gagné aux idées de développement économique intégré, de démocratie participative adaptée aux réalités locales et de progrès social en termes d’accès aux biens matériels et symboliques, en termes d’élévation du niveau de vie des individus.

En conséquence, loin de représenter un obstacle, la conjoncture nationale décrite plus avant plaide plutôt en faveur de la tenue de ces assises, puisqu’il convient de faire table rase d’un système économique, politique et juridico-idéologique inique et instaurer, grâce à un compromis historique, un nouveau système social global en accord avec les intérêts de la collectivité haïtienne dans ses différentes composantes.

Depuis la naissance de l’État d’Haïti, en particulier lors des grandes crises politiques ou de catastrophes naturelles majeures, le monde entier n’a jamais manqué de garder les yeux rivés sur nous autres, descendants de Dessalines, de Christophe et de Pétion. À l’exception de quelques-uns de nos « amis » qui nous ont toujours supportés comme, à titre d’exemple, feu le président Hugo CHAVEZ, d’autres ont tendance à nous rabaisser, et comme de fait continuent de nous rabaisser. Tandis que d’autres encore s’ingénient à piller nos richesses ou à s’enrichir sur le dos de notre petit pays, profitant de notre incapacité à nous assumer en tant qu’une entité étatique responsable. Peut-être que l’accomplissement des états généraux sectoriels de la nation nous permettra d’aboutir à cet exploit d’espérer atteindre à terme la stabilité dans tous les domaines, et pourrons-nous alors restaurer notre image de peuple fier et champion des libertés.

Jean Abner Charles Professeur d’histoire moderne et contemporaine Email ? jeanabnercharles@yahoo.fr / 38153023 Auteur

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