Finances publiques

Comment comprendre le déficit budgétaire enregistré au cours des cinq derniers mois ?

Publié le 2018-03-07 | Le Nouvelliste

Economie -

Depuis quelque temps, la question du déficit budgétaire fait l'objet de débat dans la société. Je crois nécessaire de contribuer à la compréhension de ce phénomène à la fois structurel et conjoncturel.

En effet, selon les données préliminaires du Ministère de l’Économie et des Finances (MEF), au terme des cinq premiers mois de l’exercice 2017-2018, les finances publiques accusent un niveau de déficit de trésorerie de 13,1 milliards de gourdes et un financement de la BRH de l’ordre de 9,1 milliards de gourdes. Des chiffres qui font peur, mais qui, en fait, peuvent être moins inquiétants quand on est en mesure de comprendre les véritables déterminants de ce déficit budgétaire.

Par définition, le déficit budgétaire est la situation dans laquelle les recettes de l’État (hors remboursement d’emprunt) sont inférieures à ses dépenses (hors emprunt) au cours d’une année déterminée. Vu que l’année fiscale n’est pas encore terminée, il est prématuré d’utiliser le terme de déficit budgétaire dans ce cadre-là. Le concept de « découvert budgétaire » serait le plus approprié. Mais, bref, je ne vais pas rentrer dans ce débat de concept, je choisis d’emprunter le mot déficit pour une meilleure compréhension de cette réflexion.

Comment les recettes ont-elles évolué sur les cinq premiers mois de l’année fiscale en cours ? Les données du MEF font état d’une performance intéressante avec une augmentation des recettes domestiques de 30% au premier trimestre (près de 15% en termes réels) passant de 28,4 milliards de gourdes en 2016-2017 à 34,9 milliards de gourdes en 2017-2018 sur la même période. Cependant, sur d’autres aspects, les prévisions de ressources n’ont pas été au rendez-vous. D’abord, il faut noter la suspension de l’appui budgétaire qui représentait 3,3 milliards de gourdes, inscrits dans le budget sur la période, ensuite l’État a enregistré un manque à gagner de 3,3 milliards de gourdes sur les recettes pétrolières jusqu’au mois de janvier 2018, et enfin le retard enregistré dans le projet d’émissions nettes de bons du Trésor (3,3 milliards de gourdes étaient prévues sur l’exercice).

Maintenant, que s’est-il passé au niveau des dépenses ? En allant au fond des choses, on a découvert que des 13,1 milliards de gourdes de déficit budgétaire, 7,4 milliards de gourdes, soit 56,48 % du total, représentent des décaissements effectués au cours de l’exercice 2017-2018 pour des dépenses engagées sur l’exercice 2016-2017. Elles sont ventilées comme suit : 3,9 milliards de gourdes de charges d’arriérés de dépenses de fonctionnement (achats de biens et services) ; 3 2 milliards de Gourdes de dépenses de salaires suite à la régularisation du statut de plus de 2 700 enseignants et au paiement d’arriérés à divers contractuels notamment ceux du ministère des Affaires sociales et 0,3 milliard de gourdes de subventions.

Le déficit de trésorerie est aussi imputé à la contre-performance du secteur énergétique (déficit de l’EDH) sur les cinq premiers mois de l’exercice. Le Trésor public a dû supporter une charge de l’ordre de 2,14 milliards de gourdes en vertu des lettres de crédit (E-power et Sogener) et effectuer des paiements de factures à Haytian Tractor à hauteur de 36 millions de gourdes.

L’autre gros morceau des dépenses sur la période est le financement de la Caravane du Changement. Un programme qui absorbe sur les cinq premiers mois de l’exercice plus de 3 milliards de gourdes notamment dans l’assainissement, l’agriculture, et les travaux publics et la construction. Ces dépenses et investissements auront-ils des retours visibles, réels et substantiels sur les activités économiques, le PIB et l’emploi ?

Si les retours sur investissement sont positifs, on devra assister à un regain des activités économiques, un rebond de l’emploi et une augmentation des recettes qui réduirait les écarts entre dépenses et recettes à la fin de l’année. Dans le cas contraire, le gouvernement aura fait faux bond, pour une croissance rachitique, une inflation croissante et un déficit qui pourrait atteindre les 25-30 milliards de gourdes au 30 septembre 2018.

Mais, tout au moins, à court et à moyen terme, il faut des mesures de redressement. Il faut des mécanismes efficaces de contrôle notamment en matière de lutte contre la contrebande, la corruption et l’évasion fiscale tout en renforçant la discipline au niveau des dépenses. Malgré la signature du protocole avec le FMI, le gouvernement ne devra pas trop compter sur les appuis de l’international. Ce dernier est toujours entre observation et hésitation.

De préférence, le gouvernement se trouve dans l’obligation de travailler pour rentrer à nouveau sur le marché international des prêts et aussi penser à trouver une formule pour mobiliser l’épargne de la diaspora haïtienne en faisant preuve de discipline, de stabilité et de solvabilité pour espérer avoir les moyens de financer des projets d’envergure. Sinon, Haïti restera et demeurera ce que j’appelle « La République des petits projets ».

Etzer S. Emile, M.B.A Economiste etzeremile@gmail.com Auteur

Réagir à cet article