Une Police universitaire à l’Université d’Etat d’Haït

Considérations sur la crise de l’UEH

L’incompétence des responsables, le cynisme et l’insouciance du bien commun chez certains acteurs impliqués

Publié le 2018-02-22 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Par : Ralph Stherson SENAT

Au début du mois de janvier, sur les réseaux sociaux particulièrement, la question de l’université a ressurgi dans le débat public haïtien. L’article du journaliste Worlgenson Noël, titré : « Bientôt une police universitaire au sein de l’Université d’État d’Haïti », publié dans la rubrique « National » de Le Nouvelliste du 03 janvier 2018, faisant écho aux propos de l’actuel recteur de l’Université d’Etat d’Haïti, Fritz Deshommes, qui annonce la création d’une « Police universitaire » au sein de l’institution universitaire publique haïtienne, a été l’élément déclencheur. Dans l’accroche de l’article en question, le journaliste souligne que « les différents espaces des entités de l’Université d’État d’Haïti (UEH) auront droit à la présence d’agents de sécurité. Ces derniers, qui formeront le corps baptisé Police universitaire, viendront renforcer en qualité, nombre, formation et matériel de travail, l’effectif des agents de sécurité et/ou gardiens qui se retrouvent déjà dans ces espaces ». Reprenant le recteur, le journaliste fait ressortir que les policiers universitaires « seront là pour assurer quotidiennement la sécurité de différentes entités de l’UEH. Ils pourront également intervenir en cas de dérapage dans les mouvements qui seront engagés par des groupes d’étudiants ». Ces propos relativement confus n’ont pas mis du temps à provoquer dans l’espace public haïtien des prises de position diverses et opposées.

Pour une bonne partie, notamment les étudiants de la Faculté des sciences humaines, de la Faculté d’ethnologie et de l’École normale supérieure qui sont empêchés de boucler leur cycle d’étude par la crise de l’institution, les responsables de l’Université devaient déjà fort longtemps penser à prendre cette « noble décision » pour permettre le fonctionnement de l’institution universitaire rendue quasiment non fonctionnelle par le comportement de certains groupes d’étudiants. Pour d’autres, se murant derrière le principe d’inviolabilité de l’espace universitaire haïtien, la décision de créer une police universitaire est contraire aux prescrits des dispositions transitoires de février 1997. D’autres tentent d’aller plus en profondeur en soulignant qu’une université administrative en déclin qui, depuis le séisme du 12 janvier 2010, fonctionne dans des abris provisoires, n’arrivant même pas à assurer sa mission d’enseignement, voire même celle de la recherche, qui pis est, confrontée à une situation de crise dont l’incompétence des responsables est la seule cause, si, en guise de solution, ses dirigeants ne pensent qu’à la militariser c’est vraiment faire preuve d’incompétence. Pour l’avocat militant de sensibilité de gauche, Me Patrice Florvilus, publiant sur sa page Facebook, cette annonce de la création d’une Police universitaire en Haïti est « une réponse politique inspirée de la Côte d’Ivoire, du Togo et du Burkina Faso ».

À en croire Me Florvilus, ces trois pays d’Afrique de l’Ouest ont mis sur pied au sein de leur Université respective un corps de police qui, littéralement, ont échoué à garantir des climats sereins à l’enseignement et à la recherche. À son sens, c’est cauchemardesque que les autorités universitaires haïtiennes veulent répliquer dans le contexte socio-historique complexe haïtien des tentatives échouées ailleurs. Au fait, de tout ce qui précède, quelles considérations peut-on faire ? Quelles sont les responsabilités de chaque groupe d’acteurs impliqués ? Quelles solutions conjoncturelles peut-on envisager face à la crise actuelle au sein de l’Université d’Etat d’Haïti ?

Dans un pays où, généralement, l’attention publique est portée sur les mots (au grand déni des choses), comment un Recteur d’Université peut-il, sans se référer à des dispositions légales en matière de création d’institution publique, annoncer la création d’une unité de la police ? Par ailleurs, si toutes les procédures légales étaient respectées, ne serait-il pas de bon ton, devant le cynisme et l’insouciance du bien commun de certains acteurs impliqués dans la crise de l’UEH, de camper un service de sécurité et de prévention chargé de la sécurité des vies et des biens au sein l’institution universitaire haïtien ? Dans cet article, je tente d’appréhender les racines profondes de la crise chroniques au sein de l’UEH et d’entrevoir, entre autres mesures de redressement institutionnel, la nécessité de la mise en place d’un service de sécurité et de prévention pour sécuriser durablement les vies et les biens au sein de l’institution universitaire haïtienne.

L’Université publique haïtienne a participé activement dans la mouvance sociopolitique ante et post-86 en faveur de la démocratie dans le pays. De cette expérience macrosociologique, elle a pu développer, au niveau microsociologique, un habitus de lutte la portant par la suite à revendiquer, pour elle-même aussi, des fondamentaux d’une gouvernance démocratique, tels, entre autres, l’autonomie, le pluralisme idéologique, la liberté d’association et de réunion. En effet, se situant dans une longue durée de combativité, des mouvements revendicatifs menés sur plusieurs fronts, à savoir, des adresses épistolaires et pétitionnaires, des manifestations de rue, des négociations en hauts lieux du pouvoir, des lobbies et différentes autres stratégies de lutte ont accouché en février 1997 des Dispositions transitoires consacrant de manière effective, la liberté académique, l’autogestion financière et administrative de l’UEH.

Cet aboutissement a, indubitablement, constitué un grand « pas démocratique » au sein de l’institution universitaire haïtienne. Nombreux sont ceux et celles qui espéraient voir désormais s’épanouir une Université fonctionnant dans un climat où des textes réglementaires, à savoir des chartes, des règlements intérieurs, des codes de conduites, en phase avec l’idéalité démocratique revendiquée, modulent et organisent le comportement de tous les acteurs (recteurs, administrateurs, doyens, professeurs, étudiants et petits personnels) et facilitent la distribution/redistribution des parts réelles et symboliques au sein de l’institution.

La revendication populiste des aboutissements de la lutte en faveur de la démocratisation de l’Université par certains acteurs, au lieu de servir au progrès de l’institution, a plutôt contribué à paralyser sa dynamique de développement mélioratif. En considérant l’exploit obtenu comme étant un acquis définitif, destiné à être gardé et protégé par un petit groupe de « choisis », les dirigeants de l’UEH ont, en amont, occasionné un ensemble de dérives conduisant, largement, l’institution dans sa situation actuelle. Partant du Rectorat, en passant par les Facultés pour aboutir aux structures estudiantines et du petit personnel, des clans s’érigent, des cercles se campent, mettant constamment en face des pros et des antis statu quo. Les règlements intérieurs, les chartes électorales, les codes de conduite n’ont jamais été et ne sont toujours pas respectés. Et, comme le signale ailleurs Lefranc Joseph, quand on songe à les faire respecter, c’est toujours, de manière sélective, partielle et presque toujours contre une seule catégorie d’acteurs : les étudiants. Au niveau du Rectorat, des « élections » se font et se refont pour « élire » les mêmes. Ainsi, à chaque élection organisée, sortent des dirigeants élus sans aucune légitimité (sitôt élus, sitôt contestés). Les récentes élections organisées au niveau du Rectorat qui ont porté l’actuel Conseil Exécutif à la tête de l’UEH en est un exemple probant. Sans cautionner l’arbitraire de la militance de certains groupes d’étudiants, je pense que c’est dans la logique d’une telle logique des choses que s’enracine la crise chronique au sein de l’UEH.

Autant souligner que la crise de l’UEH est structurelle, au lieu d’épater la galerie en annonçant de façon inconséquente la création d’une unité policière, les responsables de l’Université devaient d’abord envisager une autre dynamique de gestion et de gouvernance de l’institution universitaire. Avant la mise en place d’un service de sécurité et de prévention qui est d’ailleurs nécessaire à la bonne marche de l’institution, il faut d’abord que les dirigeants universitaires soient légitimes et compétents. Il ne fait aucun doute qu’une bonne part de la tourmente universitaire haïtienne se trouve dans le fait que les dirigeants, tant du Rectorat que de la plupart des décanats des Facultés sont illégitimes et incompétents. En conséquence, ils sont incapables de prendre des mesures correctives et/ou coercitives à l’encontre des contrevenants de la chose universitaire.

L’espace physique et administratif de l’institution universitaire se donne comme un haut lieu d’anarchie institutionnelle. Périodiquement, des mascarades électorales sont organisées au sein du Rectorat et des Facultés pour élire les mêmes dirigeants établis depuis des lustres. Sitôt élus, avec déficits de légalité et de légitimité, ces dirigeants, font constamment l’objet de contestation. Sans aucune transparence, des enseignants et membres du personnel administratif sont nommés. Avec les fonds du trésor public, des dépenses sont effectuées sans aucune obligation de résultat. Les responsables universitaires ignorent l’obligation de reddition de compte exigée à tout ordonnateur et gestionnaire de fonds publics. Le Conseil de l’Université (33 membres) qui a un rôle d’orientation et de contrôle comporte 14 exécutifs (doyens, recteur, vice-recteurs) avec le recteur comme étant à la fois ordonnateur principal et président de cette instance de contrôle. Des professeurs sont payés pour un travail qu’ils ne font pas ou qu’ils font au rabais. Tant dans le camp des professeurs, du petit personnel que des étudiants, des cercles de militants dogmatiques et radicaux pullulent. Les cursus facultaires sont inadaptés et désuets. Les diplômés de l’UEH sont pour une bonne part au chômage. Face à une telle situation, même une coalition militaire internationale n’apportera pas une solution viable, voire une police universitaire. Autant dire que la solution n’est ni militaire ni policière. En conjuguant des efforts pragmatiques bien réfléchis, elle se doit d’être, par-dessus tout, structurelle.

Il n’est pas sans savoir que toute force publique est appelée à maintenir l’ordre, mais il faut au moins qu’il y ait au préalable un idéal d’ordre public partagé par la communauté concernée. Je peine encore à trouver un semblant d’ordre et de cohérence dans la mise en place d’une police universitaire dont les membres, selon ce qui a été rapporté dans l’article, ne sont pas recrutés suivant « un processus formel et strict de recrutement », décidée, non pas par des dispositions légales, mais par une entité qui n’a aucune attribution en terme de création de force publique émargeant du trésor public. De surcroît, avec pour mission d’intervenir en cas de dérapage dans les mouvements qui seront engagés par des groupes d’étudiants, comme pour dire, dès le départ, que les mouvements des groupes de Recteurs, de professeurs et de responsables décanaux ne sont pas susceptibles de « déraper », ou mieux, qu’ils doivent être exempts de toute intervention de cette police universitaire qui, dans sa conception même, se veut être partisane et instrumentale.

En conclusion, il s’évidente que l’Université d’État d’Haïti est catégoriquement à repenser. La gouvernance démocratique est à enseigner à tous les niveaux de l’institution universitaire. L’expérience démocratique, mesquinement usurpée par la poigné de cyniques se revendiquant de la mouvance sociopolitique de 1986, doit être libérée. Tant les hauts responsables que les étudiants militants dogmatiques et radicaux, tout le monde doit savoir que la démocratie revendiquée ne peut pas être effective sans le respect des normes réglementaires modulant et organisant le fonctionnement pacifique de l’institution universitaire. Comme on le sait, l’État de droit, colonne vertébrale de la démocratie, exige des relations symétriques entre tous les acteurs, considérés, pour reprendre une expression de Pierre Rosanvallon, comme étant « une société des égaux ». Quand ceux et celles qui sont placés pour faire respecter les règles sont les mêmes qui les bafouent, c’est comme ouvrir les portes à l’anarchie et à l’arbitraire. Personne ne peut exiger de l’autre des droits qu’ils s’acharnent, lui-même, à lui refuser. Par ailleurs, devant le cynisme et l’insouciance du bien commun observés chez certains acteurs et groupes d’acteurs impliqués dans la crise universitaire haïtienne, il est de bonne logique de penser à apporter une solution conjoncturelle à la situation de crise qui, depuis des lustres, bloque le fonctionnement de l’UEH, puis, de façon pérenne sécuriser les vies et les biens au sein de l’institution universitaire.

Il faut, dans la conjoncture actuelle, avoir recours aux dispositions légales qui conditionnent l’intervention de la Police nationale à l’Université pour rétablir l’ordre moribond qui existait avant l’aiguisement de l’actuelle crise. Ensuite, trouver le moyen d’obtenir, de concert avec les autorités policières, le stationnement d’un détachement d’une unité spécialisée de la police au sein des entités les plus touchées par le chaos actuel. Et quand un climat relativement propice au travail et à la réflexion se présente, mettre sur pied un service de sécurité et de prévention appelé à sécuriser de façon permanente les vies et les biens au sein de l’Université. C’est d’ailleurs ce qui se fait dans les Universités étrangères, notamment, canadiennes et américaines. Le principe de la franchise universitaire qui s’applique dans les Universités françaises, n’exclut pas, mais plutôt conditionne l’intervention des forces de l’ordre en leur sein. À mon sens, dépenser de l’énergie à semer la confusion et/ou à tout amalgamer en tenant pour sacro-saint et immuable le principe d’inviolabilité de l’espace universitaire haïtien, et, subtilement (consciemment ou pas), cautionner le fait que trois (ENS, FE, FASCH) des onze entités de la seule université publique du pays puissent ne pas fonctionner depuis plus d’une année est irresponsable, voire même cynique et criminel.

* Ralph Stherson SENAT, Étudiant à la Maitrise en Sociologie, École d’études sociologiques et anthropologiques, Université d’Ottawa Détenteur d’un Master ès Arts en Anthropologie agricole/Université d'État d'Haïti-Université Laval de Québec ; Licencié en Sociologie et finissant en Droit/ Université d'État d'Haïti E-mail : ssena@uottawa.ca [Ottawa, 7 janvier 2018]
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