Dr. Jean William Pape : le taux de sida chez des adultes en Haïti est inférieur comparé à Washington DC

Publié le 2018-01-03 | Le Nouvelliste

Le docteur Jean William Pape, responsable des centres Gheskio, un sourire presqu’amusé dans la voix, a répondu au journal que « tous les Haïtiens n’ont pas le sida », fin décembre 2017, à un moment où la Maison-Blanche a démenti et qualifié d’outrageux un article du New York Times indiquant que le président Américain, Donald J. Trump, avait indiqué lors d’une réunion en juin dernier que tous les 15 000 ressortissants haïtiens entrés aux Etats-Unis en 2017 ont le sida. « Evidemment, non, tous les Haïtiens n’ont pas le Sida », soutient Jean William Pape, un des 45 experts réunis par ONU/SIDA dont la mission est d’éradiquer le sida à travers le monde. « Au contraire, je pense qu’on fait beaucoup de progrès pour réduire le taux de sida au sein de la population haïtienne. On avait des taux qui dépassaient 6,2%. L’enquête la plus récente de 2016-2017 a révélé un taux de 2 %. Ce taux est comparable à ce qu’on a à Washington DC », avance-t-il. « En fait, si l’on regarde chez les adultes, ce taux est inférieur à ce qu’on a à Washington DC. C’est clair que tous les Haïtiens n’ont pas le sida », renchérit le docteur Jean William Pape, qui n’a pas voulu commenter le contenu de l’article du New York Times démenti par les services du président Donald J. Trump.

« Pour cette déclaration concernant Haïti, la Maison-Blanche a apporté un démenti. Moi, je préfère me baser sur les faits. Je suis membre du conseil de Pepfar à Washington. On se réunit deux, trois fois l’an. J’étais agréablement surpris de voir que l’administration actuelle a reconduit, avec le support du Congrès, le budget qui existait antérieurement sous la présidence Obama », indique le docteur Jean William Pape. « Naturellement, dit-il, on est obligé de faire beaucoup plus avec moins parce qu’à l’échelle mondiale, il y a 50 % des gens qui reçoivent le traitement antirétroviral. On veut que cela arrive à 90 % et à 100% ».

La polémique a cependant ravivé des souvenirs douloureux, quand la CDC avait associé les Haïtiens au Sida, comme les homosexuels ou les hémophiles. « Je pense qu’on a été terriblement victime dans les années 80 de cette discrimination, de cette stigmatisation. Cela nous a fait énormément de tort en affectant notre commerce et le tourisme. L’image d’Haïti a été terriblement affectée. On l’a redressé au niveau scientifique », continue Jean William Pape, content de l’effort fait en Haïti par tous les acteurs pour réduire la prévalence du Sida. L’objectif, aujourd’hui, est l’éradication, affirme-t-il, soulignant que la « route sera longue » malgré les acquis importants. On peut empêcher que l’on meure du sida maintenant. On peut aussi empêcher la transmission de la mère à l’enfant, d’un partenaire sexuel à un autre, a expliqué le responsable des centres Gheskio, estimant qu’il faut « trouver un slogan » pour dire aux gens : quand vous avez le virus et que vous prenez vos médicaments, vous ne pouvez pas transmettre le virus dont la quantité devient très faible dans le sang. Il y a des médicaments pour les victimes de viol, des médicaments que peuvent prendre ceux qui savent qu’ils vont avoir un comportement sexuel à risque, soit des rapports homosexuels, soit avec des prostitués ou sans préservatif. La circoncision, geste simple, peut offrir jusqu’à 60 % de protection par rapport au VIH et autres maladies sexuellement transmissibles. « C’est quelque chose de simple que l’on aurait du promouvoir », souligne Jean William Pape, estimant qu’il y a un paquet de moyens efficaces pour arriver à un taux suffisamment bas de sida ou d’infection VIH pour dire que la bataille est gagnée en Haïti où, avec la prévalence de 2 % de la population générale, l’on compte entre 120 et 150 000 personnes vivant avec le VIH.

Le ton grave, le docteur Jean William Pape dénonce « une discrimination importante envers les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes en Haïti ». « Nous avons fait une petite enquête ici, à Gheskio où on les reçoit. La prévalence est quand même élevée, 12 %. C'est-à-dire six fois plus élevé que la population générale », confie Jean William Pape. « On doit les mettre en confiance et trouver un moyen de les aider à recevoir des soins parce que beaucoup d’entre eux sont également des bisexuels. Si on n’arrive pas à toucher cette population dans sa grande majorité, on ne va jamais pouvoir se débarrasser du sida. C’est essentiel de le faire », soutient le responsable des centres Gheskio qui confie qu’un senior dans ses services, formé, a quand même estimé que certains homosexuels sont extravagants.

« Notre rôle est de le soigner», insiste Jean William Pape. A côté du secteur public, il faut un plus grand engagement du secteur privé pour éradiquer cette maladie. Des organisations religieuses, particulièrement protestantes qui souvent ont une certaines intolérance vis-à-vis des comportements sexuels de certains individus. Il nous faut plus d’humilité et d’ouverture, indique Jean William Pape qui appelle le Parlement à légiférer afin que des soins soient donnés à des enfants de rue mineurs infectés par le VIH en se prostituant. Il plaide aussi en faveur du transfert des ex-détenus infectés par le VIH et la tuberculose dans des centres de soins appropriés pour qu’ils reçoivent des soins. Sur tout le territoire, il y a une centaine de centres où l’on prend en charge les gens vivant avec le VIH, fait remarquer Jean William Pape.

Avec temps, le coût des médicaments pour soigner un PV/VIH est entre 200 et 300 dollars US. Il est de 20 dollars us/an pour un tuberculeux non-résistant. Quand il y a multirésistance chez un tuberculeux, le coût annuel varie entre 5000 et 6000 dollars. D’où la nécessité de faire des prises en charge correctes et rigoureuses, explique Jean William Pape qui salué l’implication de quasiment tous les ministres de la santé dans la lutte contre le sida depuis les années 1980.

Le patron de Gheskio se réjouit aussi de la volonté de la première dame, Martine Moïse, de s’impliquer dans la lutte. « Il faut un leadership politique important. J’ai rencontré la première dame. Je pense qu’elle peut jouer ce rôle. Elle a la volonté de faire quelque chose pour ce pays. Je pense qu’elle peut nous aider. Au niveau politique, on a besoin de quelqu’un que la population connaît et qui peut faire passer des messages. On a besoin également des agences qui peuvent trouver les bons messages pour capter l’attention de la population et une certaine entente au niveau communautaire. Il faut que cela soit l’affaire de tout le monde », explique Jean William Pape, forcé de constater que le budget 2017-2018 ne fait pas de la santé une priorité eu égard aux ressources qui lui sont allouées. « Ce sont des choses malheureuses », dit-il, invitant à ne pas tout laisser à la charge du gouvernement qui ne dispose pas de grands moyens financiers. « Je pense que le gouvernement est conscient qu’il n’a pas de grands moyens. Il faut discuter avec les bailleurs pour voir comment passer graduellement la responsabilité à l’État », avance Jean William Pape. Il estime qu’il faut réorienter nos priorités, nous entendre avec notre diaspora, le secteur privé, les bailleurs pour voir comment le pays peut, graduellement prendre les problèmes en charge.

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