Francophonie/Livre

Goûter le plaisir du français à travers les pages de Marie Vieux-Chauvet

Publié le 2005-03-07 | Le Nouvelliste

Relire « La danse sur le volcan » de Marie Vieux-Chauvet, c'est goûter à plusieurs reprises, la langue française, dans les pages d'un roman entraînant. Ce roman, paru en 1957 sous le nom de Marie Chauvet, aux Editions Plon, est publié, encore une fois, par des éditions françaises, en 2004. Maisonneuve & Larose et Emina Soleil ont eu ce grand privilège de publier ce bijou de la littérature haïtienne qui vient enrichir le trésor de la francophonie. J'ai relu avec lenteur et délectation les pages de « La danse sur le volcan », une vraie danse des mots. A l'occasion de la fête de la francophonie, ce texte, je le prends comme un grain de sel, et je le mets sur la langue des locuteurs du français pour que la francophonie en Haïti, à jamais, ne s'affadisse. Goûtons le texte En ce jour de juin, le Port-au-Prince, en liesse, attendait sur les quais, l'arrivée d'un nouveau gouverneur. Depuis deux heures, les soldats rangés sous les armes, tenaient en respect une foule immense d'hommes, de femmes et d'enfants de tous types. Les mulâtresses et les négresses groupées comme de coutume, à l'écart, avaient tout mis en oeuvre pour rivaliser d'élégance avec les créoles blanches et les Européennes. Les jupes de calicot, rayées ou fleuries, des affranchis frôlaient quelquefois avec ostentation les lourdes jupes de taffetas et les gaules de mousseline vaporeuses et transparentes des blanches. Les seins que voilaient à peine, de part et d'autre de légers et transparents corsages, attiraient les regards heureux des hommes habillés, malgré la terrible chaleur de cette matinée d'été, d'habits de velours, de jabots plissés et de redingotes aggravées de gilets. Aussi, quelle joie pour eux quand les femmes, pour se pavaner, jouaient de l'éventail! Les bijoux qui paraient les orteils des femmes de couleurs auxquelles une nouvelle loi avait interdit de porter des chaussures, les rendaient encore plus originales et plus désirables. Les blanches, à la vue de ces pieds endiamantés, regrettaient d'avoir exigé le nouveau règlement contre « ces créatures » qui osaient les imiter dans leur habillement et leurs coiffures. En se plaignant au gouverneur de ce délit impardonnable, elles avaient réclamé justice sans avouer qu'elles désiraient uniquement punir et humilier des rivales trop convoitées par leurs amants ou par leurs maris. De tout temps, la loi sociale a été puissante. Il leur fut facile d'obtenir gain de cause contre les affranchis issus de la race avilissante des esclaves. Mais à présent, voilà que « ces créatures » sans doute pour se venger, paraient leurs pieds des bijoux que les blancs leur payaient. C'était trop d'insolence. Comment, sans la plus mauvaise foi du monde, ne pas reconnaître qu'elles étaient délicieuses, coquettes, ensorceleuses. Elles n'avaient pas leurs pareilles pour faire valoir leur taille cambrée, leurs seins d'une courbe spéciale et provocante, leurs hanches souples et larges. En elles, le mélange de deux sangs si différents avait réalisé des prodiges de beauté. Et, en cela, la nature elle-même se montrait impardonnable. Les officiers aux uniformes étincelants que chaque femme, qu'elle fût blanche ou de couleur désirait pour amants, ne se gênaient pas pour lorgner les belles négresses aux têtes coiffées de madras aussi étincelants de bijoux que leurs pieds. La gorge offerte, elles souriaient et leurs dents parfaites dessinaient comme un trait de lumière sur leur visage foncé. De temps à autre, de grands éclats de rire fusaient en cascade. Pourtant, cette bruyante gaieté n'était pas sincère car les regards étaient pleins de mépris, de haine et de provocation. Entre les femmes de Saint-Domingue, la rivalité avait soulevé une lutte à mort qui régnait d'ailleurs à cette époque au sein de toute chose ; rivalité entre les colons blancs et « petits blancs », entre les officiers et le gouvernement, entre les nouveaux riches sans nom, ni titre et ceux de la grande noblesse de France ; rivalité encore entre les planteurs blancs et les planteurs affranchis, entre les esclaves domestiques et les esclaves cultivateurs. Cet état de choses ajouté au mécontentement des affranchis et à la muette protestation des nègres d'Afrique traités comme des bêtes, créait une tension perpétuelle qui alourdissait étrangement l'atmosphère. A cause de tout cela, sans doute, on sentait, malgré l'animation, les rires, les toilettes, et les perruques, planer dans l'air comme une sorte de menace. Pourtant, extérieurement, rien ne la révélait. Comme au jour de grandes réjouissances publiques, les carrosses à six chevaux, les voitures à impériale et les chaises s'alignaient le long des routes. Les riches costumes des officiers et des colons, les voitures frangées d'or, les femmes coiffées, fardées, gantées, fleuries, formaient avec les arbres, le ciel insolemment bleu, le soleil resplendissant, un ensemble merveilleux. Devant les vitrines des bijouteries et des parfumeurs, on s'attardait en riant et les femmes acceptaient avec des regards prometteurs les cadeaux des hommes. Des groupes d'esclaves enchaînés passaient, conduits par leurs maîtres, et de temps à autre, on entendait le claquement d'un fouet cinglant un torse nu. Tout à coup, une immense clameur sortit de la foule : le vaisseau royal attendu venait de paraître. Aussitôt les cloches sonnèrent, les canons retentirent. Le clergé, chargé de bannières et de croix, d'ornements et d'encensoirs, attendait sous un dais, l'arrivée du nouveau Gouverneur nommé par le Roi. Cent hommes s'embarquèrent sur des chaloupes pour aller l'accueillir. A son arrivée, la foule l'applaudit aux cris de : « Vive sa Majesté le Roi de France » et l'accompagna jusqu'à l'église. De jeunes enfants, curieux, luttaient contre ceux qui les poussaient. Quelques-uns s'invectivaient. Des femmes en profitèrent pour adresser des insultes à leurs rivales. Une jeune mulâtresse planta ses yeux dans ceux d'un officier qui la contemplait. Il avait à son bras une blonde très absorbée par le spectacle de la réception. La mulâtresse enleva de son corsage un bouquet de fleurs qu'elle jeta à l'homme qui l'attrapa en souriant. Aussitôt la blonde se retourna. - Sale négresse, cria-t-elle à la mulâtresse, si tu n'as pas de quoi éteindre ton feu, les esclaves ne demanderont pas mieux que de t'aider. La mulâtresse, sans répondre tourna la tête vers les soldats. Comment, avec tant d'uniformes autour de soi, rentrer son insulte à cette catin blanche ! Ah, s'il n'y avait pas eu tous ces soldats, elle lui aurait arraché les yeux !... Ayant sans doute bien réfléchi, elle préféra hausser les épaules en souriant avec impertinence. Elle avait une longue jupe de toile blanche garnie de fleurs rouges qui retenait serré à la taille, un corsage de baptiste si transparent que les seins restaient à l'air. Un fichu posé négligemment sur ses épaules tombait en pointe sur son dos et laissait libre l'échancrure du corsage. Son madras était haut perché sur le sourcil droit qu'il cachait à moitié et orné de faux bijoux qui étincelaient au soleil. D'une démarche lente, harmonieuse, rythmée par le jeu des hanches, elle allait à présent à la suite de la foule tout en jetant autour d'elle des regards coquets et aguichants. Quelqu'un l'interpella, en l'appelant « Bouche-en-coeur ». Elle sourit, se retourna et avec un grand geste de la main : - Où es-tu, comme ça, je ne te vois plus ? cria-t-elle en créole. (Marie Vieux-Chauvet, la Danse sur le volcan, 376 p., Maisonneuve & Emina Soleil ) La sensibilité francophone résonne dans la réciprocité des échanges, dans le respect des cultures et d'un dialogue entre les peuples. L'un des pères de la francophonie, Léopold Sedar Senghor, voyait dans ce mot rempli d'énergie, qui est né sous la plume du géographe français, Onésime Reclus, un « humanisme intégral, qui se tisse autour de la terre, cette symbiose des énergies dormantes de tous les continents, de toutes les races, qui se réveillent à leur chaleur complémentaire ». Vive une francophonie qui ne concurrence pas avec les cultures nationales mais qui crée un espace d'espérance qui renforce les valeurs, les idées, les cultures auxquelles nous sommes profondément attachés et qui font de nous ce que nous sommes dans notre différence plurielle.
Claude Bernard Sérant Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".