Haïti : le pain plus important que les élections

À Haïti, un an après la chute d'Aristide, le 29 février 2004, la Transition n'a pas réussi à juguler la misère et la violence. Pour la majorité des Haïtiens, impatients, lutter contre ces deux fléaux paraît plus urgent qu'organiser les élections.

Publié le 2005-03-03 | Le Nouvelliste

Port-au-Prince, ville aussi asphyxiante que pleine de vie, est quotidiennement aux prises avec d'interminables bouchons. Tout le monde peste, mais qu'une avenue se vide tout à coup et l'inquiétude est générale : "Ce n'est pas bon signe. S'il n'y a pas de bouchon, c'est qu'il se passe quelque chose", lance un chauffeur de taxi qui prend aussitôt un chemin de traverse, sous le regard approbateur des nombreux passagers. L'insécurité est toujours présente dans la capitale haïtienne. Pris en otage par les gangs armés depuis fin septembre, le quartier du Bel Air se dresse tel un défi face au Palais national où siège depuis maintenant 10 mois le gouvernement de transition. Les petites marchandes l'ont quitté après avoir vu fuir leurs clients qui hésitent à sortir de chez eux et partir leurs maigres revenus en fumée. "La situation est pire" Le gouvernement actuel ne peut pas être accusé de violations des droits humains comme l'était le régime d'Aristide, assis sur une violence dont il était l'instigateur. Mais, selon le Père belge Jean Hanssens, de la Commission Justice et Paix en Haïti, les violations de droits sociaux et économiques, elles, persistent. Avoir accès à un emploi, aux soins de santé, à un logement est un défi quotidien pour une majorité d'Haïtiens. L'hôpital de Cité Soleil, le plus grand bidonville de la région métropolitaine, n'a plus fonctionné pendant de longs mois. De nombreuses grèves ont paralyse l'Hôpital général, laissant sans soins les plus malheureux qui n'ont pas les moyens de pousser les grilles sélectives des cliniques privées. "Dans les quartiers populaires, les gens souffrent beaucoup, déplore le Père Hanssens. Dans la mesure où les quelques structures garantissant les services d'État ont été bouleversées par les changements politiques, on peut dire que la situation est pire." Les frustrations sont grandes dans ces quartiers où seules leurs radios font état des violences policières dont ils sont encore victimes. Les habitudes ont la peau dure dans la PNH, la Police nationale d'Haïti, longtemps à la solde d'Aristide. Anxieux, les policiers qui comptent dans leurs rangs de nombreuses victimes des gangs armés, ont la main lourde. Ils bénéficient à l'occasion de l'appui de la force des Nations unies, la MINUSTAH. Le gouvernement de transition n'a jusqu'à présent pas tenu ses promesses de justice sociale. Sans doute ne le pouvait-il pas, faute de moyens. Mais les politiques économiques qui se dessinent actuellement sur les conseils intéressés de la communauté internationale n'annoncent aucun renversement de vapeur. "Vivre dans un pays où il y a possibilité d'étudier, de travailler, de se soigner, se loger, voilà ce que veulent les Haïtiens", insiste Wilson Jean Junior, fils des quartiers populaires et leader du mouvement étudiant qui a "pris le béton", la rue, en 2004, pour bouter Aristide hors du pays. Selon lui, le secteur privé, représenté par le Groupe des 184, maintenant au pouvoir, n'a, malgré ses discours, pas lutté pour le partage des richesses mais pour leur monopolisation : "Il applique à présent sa politique économique : privatisation totale, présence de plus en plus faible de l'État : c'est vous dire que la situation n'a pas changé". Issue électorale ? La presse indépendante, qui a contribué à la chute d'Aristide, lève la plume et s'abstient de critiquer les travers du gouvernement de transition. En effet, son but premier est d'empêcher que le gouvernement ne tombe avant les élections générales, prévues pour la fin de l'année, quitte à passer quelques scandales sous silence. Au risque d'une frustration grandissante des quartiers populaires qui ont l'impression que rien n'est fait pour eux, et qui pourraient, à imaginer qu'Aristide se présente à ces élections, être tentés de voter pour lui. "À n'importe quel moment, n'importe quel politicien ou secteur peut récupérer ces gens-là", avertit Wilson Jean Junior. La priorité du gouvernement, à l'agenda international, est l'organisation des élections fin 2005. "70 % des gens vivent en dessous du seuil de pauvreté en Haïti, et on va dépenser 44 millions et des grosses poussières de dollars américains pour organiser des élections, invective Jean-Claude Chérubin, qui travaille dans des organisations de base en milieu populaire. Allez expliquer ça aux gens qui ne mangent pas tous les jours !"
Maude Malengrez (Syfia Belgique) Auteur

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