De l'opportunité d'un Fonds d'Investissement de la diaspora haïtienne

Publié le 2005-01-26 | Le Nouvelliste

Lors de la Conférence de la diaspora haïtienne à Montréal le 11 décembre 2004, l'idée d'un Fonds d'Investissement des Haïtiens vivant à l'étranger a été agitée à l'Atelier Relance Économique auquel je participais comme membre de la délégation du Ministère du Commerce et de l'Industrie. Sommairement, il s'agirait de favoriser la création au Canada, avec l'aide du Gouvernement Canadien, d'un Fonds d'Investissement de la diaspora haïtienne dédié au financement d'investissements en Haïti. Un tel Fonds, géré par des professionnels rompus aux techniques de financement et de placement, permettrait de mobiliser une partie de l'importante épargne de la diaspora haïtienne au Canada, avec pour mission majeure le financement de projets d'investissements dans des secteurs porteurs de l'économie haïtienne, projets réalisés par des compatriotes de l'étranger ou de l'intérieur, seuls ou en partenariat avec des étrangers. Le financement des investissements interviendrait sous forme de prise de participation au capital (capital risque) et/ou de produits de crédit (financement des contrats d'exportation de PME exportatrices moyennant des prêts à taux d'intérêt bonifié, préfinancement à l'exportation, obligations, prêts hypothécaires, etc.) flexibles et à taux privilégié. Selon les promoteurs de l'idée, le Fonds d'Investissement des Haïtiens de l'étranger permettrait de :  Augmenter substantiellement les investissements des compatriotes de la diaspora dans des entreprises économiquement viables de secteurs porteurs en Haïti, et ainsi faire face à la faiblesse chronique du taux d'investissement, au déclin progressif du secteur productif, au glissement continu des petites et moyennes entreprises (PME) haïtiennes vers des activités commerciales et/ou spéculatives, et à la transformation de la structure de l'économie qui est entrée dans une spirale mercantile de type informel ;  Pallier le manque évident de disponibilité de fonds de financement, eu égard aux besoins exprimés des PME haïtiennes, favoriser la diversification des sources et mécanismes de financement à moyen et long terme, et développer, outre le crédit traditionnel, des instruments flexibles de capital risque et de crédit ;  Augmenter l'innovation, le savoir-faire, et la concurrence sur le marché financier haïtien. Le Modèle de référence Le Fonds d'Investissement de la diaspora s'inspirerait du modèle et principe ayant guidé le lancement du Fonds de Solidarité de la Fédération des Travailleurs du Québec (FTQ) en 1983. En effet, au début des années 80, le Québec traverse une difficile récession. Plus de 14% de la population active est au chômage. Près de 25% des jeunes est sans emploi. Les taux d'intérêt aux entreprises dépassent les 20% et obligent plusieurs PME à fermer leurs portes. Le président Louis Laberge de la Fédération des Travailleurs du Québec, alors la plus importante centrale syndicale au Québec, face aux fermetures d'entreprises, aux licenciements massifs d'employés et aux effets dévastateurs de la récession économique, lance un appel au Gouvernement pour le maintien et la création d'emplois, dans le cadre d'un partenariat avec le secteur public. Un des moyens stratégiques préconisés est la création d'un fonds d'investissement de solidarité contrôlé par la FTQ, avec pour objectifs majeurs de :  Investir du capital risque dans les PME québécoises et leur fournir des services en vue de contribuer à leur développement et de créer, maintenir ou sauvegarder des emplois au Québec ;  Stimuler l'économie québécoise par des investissements stratégiques qui profiteront autant aux travailleurs qu'aux entreprises ;  Faire fructifier les fonds que lui confient ses actionnaires et leur procurer un rendement équitable ;  Promouvoir et contribuer à la formation des travailleurs dans le domaine de l'économie, afin de leur permettre d'accroître leur influence sur le développement économique du Québec  Sensibiliser les travailleurs à épargner pour leur retraite et à participer au développement de l'économie par la souscription d'actions au Fonds de Solidarité. La réponse du Gouvernement du Québec est double et rapide : i) un prêt à taux concessionnel de 10 millions $ CDN comme dotation initiale pour créer le fonds ; ii) des mesures fiscales incitatives permettant aux actionnaires investisseurs dans le fonds de déduire les sommes investies de leurs revenus imposables . Ces mesures fiscales sont également adoptées par le Gouvernement fédéral canadien. Aujourd'hui, le Fonds de Solidarité de la FTQ est à l'origine d'investissements dans des secteurs de pointe et des secteurs stratégiques, mais aussi d'investissements opportuns, en partenariat souvent avec des travailleurs, dans le rachat et le ré-ingénierie d'entreprises en difficulté pour préserver des emplois dans diverses régions du Québec. Le Fonds est ainsi devenu un acteur majeur dans l'économie québécoise. En s'appuyant sur la force d'un réseau bien implanté au niveau local, régional et national, et sur des alliances et ententes de partenariat avec les plus grands acteurs de l'économie québécoise, le Fonds de la FTQ possède des actifs consolidés dont la valeur atteignait, au 31 décembre 2003, 5.2 milliards de dollars canadiens. Les participants à l'Atelier Relance Économique d'Haïti de la Conférence de la diaspora haïtienne à Montréal croient possible de répliquer le modèle du Fonds de Solidarité de la FTQ en avançant l'idée d'un Fonds d'Investissement des Haïtiens de l'étranger, Fonds qui serait domicilié au Canada, plus précisément au Québec. Pourquoi le Canada ? De tous les pays où vivent des haïtiens, le Canada est peut-être le pays où, philosophiquement au niveau des valeurs, un tel projet novateur pourrait voir le jour. Il s'agit d'un pays neuf, avec un passé non impérialiste, ouvert aux idées originales, doté de savoir-faire, et francophone. En outre, Le Canada a clairement affirmé récemment ses velléités de jouer un rôle de leadership accru dans l'hémisphère pour l'avènement d'une relance durable de la société haïtienne, avec des investissements programmés de 180 millions de dollars CDN sur 2 ans en soutien au Cadre de Coopération Intérimaire (CCI). Si l'on adopte le modèle de la création du Fonds de Solidarité de la FTQ, le montage et lancement d'un Fonds d'Investissement de la diaspora au Canada nécessiteraient, d'une part, un prêt à taux concessionnel comme dotation initiale, et d'autre part, un régime fiscal de support permettant aux contribuables haïtiens ou canadiens investisseurs de déduire les sommes investies dans le fonds de leurs revenus imposables. L'idée d'un prêt à taux concessionnel des Gouvernements Canadien et Québécois comme dotation initiale pour constituer un Fonds d'Investissement de la diaspora haïtienne est tout à fait défendable auprès des contribuables canadiens, longtemps habitué au fait que leur pays consacre entre 0.7% et 1% du Produit National Brut (PNB) canadien à l'aide publique au développement. Par exemple, sur les 180 millions de dollars canadiens prévus pour le CCI, le Canada pourrait prélever 10%, soit 18 millions, pour en doter le Fonds d'Investissement. Le volet soutien fiscal, par lequel les Gouvernements Canadien et Québécois permettraient aux investisseurs haïtiens et canadiens désirant contribuer au Fonds de déduire de leur revenu imposable leurs participations, serait plus incertain et difficile à mettre en place, dans la mesure où il s'agirait d'une première, jamais tentée pour une initiative ne concernant pas directement le Canada et le Québec. Malgré cela, je ne serais pas inquiet puisque ce pays et cet état, ainsi que leurs habitants, sont volontaires et capables de solutions originales et novatrices pour résoudre les problèmes et faire la différence quand c'est nécessaire. Impact d'une telle initiative Le lancement et l'opérationnalisation d'un Fonds d'Investissement de la diaspora haïtienne au Canada, avec l'aide des Gouvernements provincial et fédéral, auraient des effets d'entraînement multiples. Ce Fonds serait un véritable levier financier avec un impact majeur sur :  les haïtiens de la diaspora au Canada qui verraient dans ce Fonds, non seulement un véhicule de placement, mais aussi une façon originale de contribuer au développement de leur pays ;  les haïtiens de la diaspora aux Etats-Unis (surtout dans les états de New York, de Floride où ils ont un poids politique important), en France, où qu'ils se trouvent, pour des montages analogues avec l'aide des gouvernements des pays (états) d'accueil. Ce Fonds lancé au Canada pourrait devenir la colonne vertébrale (« back bone ») d'un réseau multinational de Fonds d'Investissement d'haïtiens de la diaspora ;  la mobilisation d'autres sources de financement au Canada, comme Export Development Canada, organisme voué au financement des exportations et des projets d'investissement canadiens bancables à l'étranger ;  la mobilisation de sources de financement ailleurs, en Amérique du Nord et en Europe ;  la taille moyenne, le nombre et le contenu ou poids technologique des projets d'investissements en Haïti ;  les investissements par des haïtiens de la diaspora, mais aussi sur les investissements étrangers directs, et sur les investissements en partenariat avec des étrangers et /ou des haïtiens de l'intérieur ;  la vitalité du marché du travail haïtien ;  la dynamique concurrentielle du marché financier haïtien, etc. Les haïtiens et la promotion de la faisabilité du Fonds Le Gouvernement Haïtien de Transition pourrait entreprendre les premières démarches, d'abord, auprès des leaders de la diaspora haïtienne du Canada, ensuite, auprès des Gouvernements canadien et québécois, pour promouvoir et explorer la faisabilité de ce Fonds d'Investissement de la diaspora au Canada. Les réponses canadienne et québécoise dépendront beaucoup non seulement de leur appréciation de la faisabilité technique et organisationnelle du Fonds, mais aussi de leurs perceptions de la vision, de la volonté résolue et de l'engagement qui animent les haïtiens. Au niveau de la diaspora haïtienne, il faudrait un porteur de projet crédible, c'est-à-dire jouissant de la confiance des haïtiens vivant au Canada, avec le tempérament d'un battant, qui serait engagé corps et âme dans la promotion du Fonds.
Daniel Altiné Doyen du Centre Caraïbéen des Hautes Etudes Commerciales (CCHEC) et Consultant en Développement du Secteur privé auprès du Ministère du Commerce et de l'Industrie. daltine@yahoo.com Auteur

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