Discours du premier janvier 2005 sur la Révolution haitienne, le jour de la fête nationale, aux Gonaives

Publié le 2005-01-05 | Le Nouvelliste

Monsieur le Président de la République, Monsieur le Premier Ministre, Excellences Messieurs et Dames les Membres du cabinet ministériel Monseigneur le Nonce Apostolique Excellences Messieurs et Dames les Membres du Corps Diplomatique et des Organisations internationales, Messieurs et Dames les Autorités des grands Corps Constitués de l\' Etat, civiles, religieuses, policières et militaires, Monsieur le maire des Gonaives, Notabilités et Personnalités de la ville et du Département de l\'Artibonite, Chers collègues de la Commission Présidentielle pour la Commémoration du bicentenaire de l\' indépendance nationale, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, La circonstance qui nous réunit aujourd\'hui aux Gonaives, cité de l\'Indépendance, correspond à la tradition de la fête nationale de notre pays, le premier janvier, comme nos amis canadiens, américains, vénézueliens et français, par exemple, ont leur premier juillet, leur 4 juillet, leur 5 juillet, ou leur 14 juillet. C\'est le jour consacré à l\'exaltation de la patrie et au rappel solennel de l\' identité nationale symbolisée par un acte de baptême collectif, localisé et daté comme tout fait historique. Mais pour nous Haitiens, quelles conditions de naissance de ce deuxième Etat sur ce continent déjà appelé Le Nouveau Monde et pour cette première nation noire de la première vague de la décolonisation des Amériques, qui a mérité d\'être appelée « l\'ère des Emancipations », faisant se succéder l\'indépendance des treize colonies anglaises d\'Amérique du Nord sous le nom des Etats-Unis, l\'indépendance de la colonie française de Saint-Domingue sous le nom d\'Haiti, et l\'indépendance des colonies espagnoles d\'Amérique du Sud appelées par la suite l\'Amérique Latine ! ? Singulier petit pays d\'Haiti dès son processus évolutif vers son avènement à la vie souveraine d\'Etat-nation indépendant. Car il y a eu un Etat-nation indépendant et souverain en 1804. L\'Etat-nation d\'Haiti, en effet, a surgi le premier janvier 1804 des « hauts fourneaux » (René Dépestre) de la Révolution haitienne de 1791-1803, comme un produit alors « incandescent » au moment où il s\'annonçait à un monde étonné, qui l\'a vu comme « un défi, une anomalie et une menace » (Rayford Logan). La normalisation étatique par la reconnaissance internationale prendra du temps et n\'a pas su faire à un pays détruit l\'économie d\'une quarantaine diplomatique, d\'un interdit politique et d\'un embargo commercial déclaré par l\'ancienne métropole, les nègres rebelles devant cuire dans leur jus comme le voulait Talleyrand. Mais la résistance haitienne, l\'intérêt commercial anglo-américain, hanséatique et scandinave, et la solidarité des premiers vrais amis d\'Haiti comme l\'abbé Grégoire, Wilberforce et Clarkson ont accompagné l\' avènement d\'Haiti à la vie internationale. Cependant, par-dessus tout, c\'est la vaillance haitienne, certes vengeresse un moment selon la loi du talion « oeil pour oeil, dent pour dent », mais capable de sublime et de surhumain, qui a écrit, en lettres de sang, la souffrance et la gloire de notre révolution endogène d\'émergence nationale. Et c\'est un devoir de mémoire pieux et ému qu\'en mon nom propre en tant qu\'ancien président constitutionnel et au nom de mes collègues de la Commission présidentielle pour la Commémoration de notre indépendance, je rends à nos ancêtres forgeurs d\'Etat, au premier rang desquels surgit la fulgurante figure du fondateur Jean-Jacques Dessalines. Permettez-moi de redire, une fois de plus, le mot de Louis Mercier : « On n\'est pas haitien si on n\'est pas Dessalinien ». Après Toussaint Louverture, qui fut un génie, Jean-Jacques Dessalines fut un démiurge, et si Lamartine a pu dire du premier, Toussaint, en une formule romantique célèbre, que cet homme fut une nation, on peut dire du second, Dessalines, que cet homme fut la forge même d\'un Etat-nation: c\'est le fondateur de patrie, à l\'égal de Washington et du Libertador. Le problème d\'Haiti, qui a grevé d\'une hypothèque initiale son destin national, c\'est que ce nouvel Etat a doublé sa différence d\'une inégalité de principe : la différence, c\'est un argument culturel, la personnalité de base, mais l\' inégalité de principe est un argument biologique, une race, la race noire perçue alors comme inférieure. Les choses ont changé depuis, heureusement ! Culture et biologie apparaissent comme impedimenta dans la liste des paramètres de l\'identité nationale vécue comme réalité collective par le peuple haitien dès la genèse de l\'Etat-nation. C\'est le double péché originel. Une culture opprimée mais riche, numériquement majoritaire, pendant longtemps sociologiquement minoritaire, une race décriée à réhabiliter aux yeux de ses détracteurs. Tout le dix-neuvième siècle haitien a été témoin de cette lutte incessante des Haitiens pour l\'égale dignité de la race noire par rapport à la race blanche. Cette lutte pour l\' égalité des races humaines fut le « kulturkampf » d\'Haiti, une lutte pour la civilisation haitienne par rapport aux détracteurs de la race noire. La performance haitienne dans un combat inégal mais finalement victorieux, qui a fait saluer Haiti comme une lumière par Victor Hugo, a créé l\'universalisme haitien en correspondance avec les initiateurs des poussés humanistes et les semeurs d\'avenir de l\'idée de l\'unité de l\' espèce humaine qui, selon la belle expression d\' Yves Benot, « cherchaient les voies de la fraternité universelle des peuples ». Haiti incarnait cette voie vers la fraternité universelle des peuples, témoin son passage de la francophobie à la francophilie de ses élites, la langue française devenant le « butin de guerre » (Jean Fouchard) des Haitiens et Haiti devenant une « province culturelle » de la France (Dantès Bellegarde). L\'Etat-nation d\'Haiti a survécu et s\'est consolidé grâce à ce paradigme de la défense et de l\' illustration de l\'égalité des Races Humaines. Haiti, comme un nouvel Atlas, a porté sur ses épaules tout le monde noir en mal de reconnaissance égale, car le nègre haitien s\'est voulu tout simplement un homme. Il ne faut pas se lasser de citer Césaire : « Haiti là où pour la première fois la négritude s\'est mise debout pour affirmer qu\'elle croyait à son humanité ». C\'est pourquoi il a été salutaire pour la conscience haitienne d\'avoir su dire Bonjour à la négritude, et il a pu être prématuré pour certains de vouloir lui dire déjà Adieu. Le nègre, c\'est l\' homme au sens générique et au sens ontologique. Toute une vision du monde fait dire à tout Haitien tout naturellement que de Gaulle est un grand nègre, que Mao Tsé Toung est un grand nègre. Un ethno-nationalisme originel à vocation universalisante, c\'est cela 1804. C\'est cela la révolution haitienne. Révolution haitienne ? Une vraie révolution, selon la fameuse définition inspirée d\'Albert Mathiez, c\'est-à-dire qu\'elle ne s\'est pas contentée de changer le personnel dirigeant et le régime politique à partir de la victoire d\'idées-force novatrices, mais a renouvelé les institutions et déplacé la propriété pour instaurer un nouvel ordre social. Telle est en effet l\'essence de la révolution haitienne solennellement fêtée le premier janvier 1804 et que nous commémorons ce premier janvier 2005 en bicentenaire prolongé d\'anniversaire. Révolution haitienne ? Son contexte est un changement de système à l\'échelle mondiale quand le système capitaliste passe de la phase de la prépondérance commerciale vers la phase de la prépondérance industrielle. La révolution haitienne est à l\' orée de ce changement systémique, de ce tournant historique auquel elle a participé au point symbolique de voir importer en Haiti la machine à vapeur en 1817, c\'est-à-dire une des premières de la première génération du temps de son créateur Watt inaugurant l\' ère de la révolution industrielle. Révolution haitienne ? C\'est paradoxalement l\' expérimentation de la modernité chez nous avec la victoire de la philosophie des lumières en terre haitienne, génératrice de la Déclaration des droits de l\' homme et du citoyen du 26 août 1789 décrétant le principe que « les hommes sont égaux par la nature et devant la loi » et proclamant en son article premier que tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, ancêtre pourvoyeuse de l\' idéologie démocratique contemporaine des droits de l\'homme. Il y a un paradoxe cependant, car si Toussaint Louverture y va de son coup de chapeau à ce grand principe dans sa Constitution de 1801, il y a chez lui, exprimé nettement et significativement, que le premier des droits est « le droit de l\' homme » avant les droits de l\'homme, c\'est-à-dire qu\' il y fait primer l\' abolition de l\' esclavage humain que ni la déclaration des droits américaine de 1776, ni celle française de 1789 n\' avaient initialement contemplée. Et Pierre Pluchon, quand il insiste que Toussaint fut un homme d\'ancien régime par rapport à la modernité de la philosophie des lumières, c\'est sans vouloir comprendre qu\' à Saint-Domingue la vraie révolution devait être d\' abord anti-esclavagiste, et qu\' être un homme de nouveau régime par rapport à un homme d\' ancien régime exigeait d\' y être pour l\' affranchissement général des esclaves, pour la liberté générale, « Le droit de l\'homme » Louverturien puis Dessalinien. On a du mal à épuiser la substance de la Révolution haitienne. Noeud de complexités dans le changement, et de dichotomies - on sait que j\'en ai recensé pas moins de dix-huit -, la révolution haitienne est analysable en pièces détachées à intégrer dans le tissu relationnel de la dynamique évolutive, tour à tour en révolution d\'esclaves - la seule victorieuse dans les annales de l\'humanité et première mondiale dans le cycle historique de l\'abolition qui va de 1793 à 1888 -, en révolution de nègres conscientisés par une vision du monde novatrice - delà le mot souvent cité de l\' abbé Grégoire qu\'Haiti est un phare élevé au milieu des Antilles vers lequel les maîtres et les esclaves tournent leurs regards, les uns en rugissant, les autres en soupirant -, en révolution anti-coloniale comme première mondiale pour les non blancs, anticipant l\'ère de la décolonisation générale des peuples de couleur dans la seconde moitié du XXe siècle -, en révolution agraire réalisant un transfert massif de propriété des anciens colons aux nouveaux Haitiens en un processus de morcellement alors unique -, en révolution culturelle avec la naissance d\'une religion et d\'une langue populaires résistant à l\' acculturation rapide et à l\'aliénation assimilatrice en profondeur, pour laisser persister jusqu\'à deux rationalités en coexistence inégale. Tout cela, c\'est la révolution haitienne cristallisée en tranches de vie réelle par la chaîne de succession de générations en générations porteuse d\'une vision historique et d\'un projet concret de progrès malgré une évolution régressive et ce que j\'ai appelé une dynamique de recul. Car il y va de la nation haitienne comme de l\'économie haitienne : un phénomène de « régression ». On a théorisé sur le progrès économique avec la croissance et le développement, on a moins théorisé sur « l\'économie régressive » (Edouard Francisque). Eh bien, de même , il y a une théorie de la régression politique en vertu de laquelle un processus de dénaturation de la nation peut se produire dans certaines conjonctures jusqu\'à même enclencher une tendance à la désintégration nationale. A partir de la fin du dix-neuvième siècle haitien, on a aperçu les éléments de la crise de la nationalité haitienne qui s\'exprime plus clairement au XXe siècle jusqu\'à aujourd\'hui. C\'est pourquoi nous parlons de la nécessité d\'une REFONDATION aujourd\'hui. Mais la révolution haitienne a une constante significative : sa fidélité à remplir son devoir internationaliste, à charge de réciprocité ou sans celle-ci. Le devoir internationaliste d\'Haiti en solidarité avec l\'étranger en lutte d\'émancipation et en difficulté est né avec la victoire de la révolution haitienne encore fraiche. Cette tradition altruiste s\'est développée à partir du cri de Dessalines en direction des Martiniquais le premier janvier 1804 : « Infortunés Martiniquais, que ne puis-je voler à votre secours ! », et s\'est renouvelée en faveur de Miranda, le précurseur de l\'indépendance latino-américaine venu en Haiti en 1805 en quête de secours, pour se matérialiser en assistance et en aide concrètes voire décisives du président Pétion à Bolivar en 1816 au bénéfice du Libertador reconnaissant. Elle s\'est prolongée dans le geste de Boyer à l\'égard des Grecs en lutte pour leur indépendance en 1821-1822, dans la défense de l\'Ethiopie (Abyssinie) victime de l\'agression fasciste de Mussolini, avec une phrase prophétique du délégué haitien à la SDN, le colonel Alfred Nemours, apostrophant les grandes puissances complaisantes: « Craignez d\'être un jour l\'Ethiopie de quelqu\'un ! », et dans la participation d\'Haiti de parrainage et même de paternité dans la décolonisation africaine dans les années 1960. Survivances de l\'esprit de la révolution haitienne de 1804. Hier, aujourd\'hui et demain ont créé , créent et créeront continûment des reliefs en saillies et en creux pour loger les particularismes régionaux des « patrias chicas » dans l\' entité haitienne géo-historiquement globale. Mais « Haiti restera nation » disait une chanson patriotique de Théophile Salnave dans les années 1930. La Révolution haitienne devrait pouvoir aujourd\'hui se retrouver pacifique pour reprendre, selon notre vocabulaire connu, le souffle des Grands Ancêtres et la dynamique évolutive de création continue en se donnant l\'objectif de REFONDER la nation sur dix à vingt ans, sur la base de la rénovation de la commune, unité dynamique de semences et de réalisations progressistes progressives pour le développement durable, comme nous de la Commission le préconisons à l\'adresse de nos compatriotes dans un esprit citoyen qu\'ils s\'approprient heureusement de plus en plus, avec une foi patriotique capable d\'optimisme. Les « élus », selon le langage biblique, feront bouger les « appelés », et la qualité devra entraîner la quantité. Alors seulement sera recomprise et réappropriée la leçon de la révolution haitienne de 1804 dans ce qu\'elle eut de meilleur. Par rapport au temps de l\' histoire, et vu la situation de détresse actuelle du pays, cette révolution haitienne, dont nous commémorons l\'aboutissement glorieux au soleil du premier janvier 1804 deux, cent un an après l\'évènement, fut-elle précoce, sans doute ; prématurée ? que non puisqu\'au contraire fille légitime de son temps, sans s\'empêcher toutefois d\'en être devenu trop souvent la Cendrillon, mais prête aujourd\'hui malgré tout pour la résurgence promise et attendue pour contrer les promoteurs patricides de la tutelle ou du protectorat. Lourde mais brève réflexion finale qu\'on trouvera optimiste vu la circonstance, sur la signification du premier janvier 1804, au regard de la « nouvelle histoire » intégrant une vision d\'engagement futur dans l\'engrenage du passé de gloire et d\'un présent d\'effondrement heureusement réversible. Lucien Fèbvre aimait dire que l\'avenir sera dans une large mesure ce que nous en ferons. Que vive donc notre petite patrie ! Que Dieu bénisse notre chère Haiti !
Leslie F. Manigat Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".