Dits et non dits

Publié le 2004-12-29 | lenouvelliste.com

Les dents de la... terre « Le monde est plein d\'anciennes vertus chrétiennes devenues folles.» (Chesterton) Durant les douze années que j\'ai vécues au Cap-Haïtien, de l\'âge de six ans à celui de dix-huit ans, ma prime jeunesse a été bercée par de nombreuses légendes. Premiers éléments de cette poésie de notre adolescence, comme je plains aujourd\'hui ces petits vieux perdus dans un monde sans couleurs et qui n\'ont guère le temps de franchir cette porte ouverte sur un monde enchanté. Légendes teintées de réalisme, n\'étiez-vous pas des nourritures à notre imagination, un des plus purs moyens d\'oublier la vie? Et combien de fois n\'avons-nous pas sombré dans un sommeil peuplé de ces songes qui prolongent les rêves dont vous berçâtes nos soirs d\'été? Légendes christophiennes d\'une belle époque où une certaine classe sociale inscrivit dans des poèmes de pierre ces songes lourds et confus de l\'humanité. Légendes historiques où la critique a bien du mal à dépouiller la part d\'anecdotes et de mythes. Mais aussi légendes des choses: Grosse Roche du Morne Lory retenue par des forces occultes comme une épée de Damoclès sur la tête du Cap-Haïtien. Légendes du Bassin Rodo, confluent d\'un bras de mer et de la rivière du Haut du Cap, qu\'aucun être vivant n\'a jamais violé sans être dévoré par les voraces requins qui viennent s\'abreuver du sang qui coule de l\'abattoir. Ces dents de la mer attendent les désespérés qui choisissent de plonger comme un canard dans les eaux infestées de requins bleus du Bassin Rodo. Pourquoi, un après-midi de juillet, décidai-je avec mon ami Harald Bussénius d\'affronter ces dents de la mer? Férus de ski nautique, ne pouvions-nous attendre que la mer déchaînée de la rade du Cap-Haïtien retrouve sa surface lisse des matins de mai? D\'un commun accord, nous prîmes la direction de Bassin Rodo où nos vingt ans insouciants évoluèrent entre le Pont Hyppolite et l\'abattoir, véritable repaire de requins. Bientôt, une foule de curieux massés sur le pont et sur les berges, cirque improvisée, guettèrent l\'heure fatale où quelques cascharias glaucus ne feraient qu\'une bouchée de ces deux fous. Scandale inouï auquel la police mit un terme en nous invitant à sortir de l\'eau. Etions-nous inconscients du danger auquel nous nous exposions ou croyions-nous exploiter l\'idée répandue parmi les marins que les requins fuient tout ce qui bouge et n\'attaquent que les immobiles? Nous ne le savons pas encore, mais durant les nombreuses années qui me séparent de cet après-midi de juillet, où notre folle insouciance affronta les dents de la mer, j\'ai plutôt appris à me méfier des dents de la terre. Dents de la terre: macroglosses humains articulés pour détruire tout ce qui est beau et sain. Muscles maxillaires plus développés que les autres membres et qui font des humains des êtres rachitiques à la gueule puissante. Véritables rasoirs qui découpent une réputation à tranches d\'hosties au point qu\'elles fondent sur toutes les autres langues qui en communient. Et après ce travail d\'artiste, boucher, gagner tranquillement la sainte table pour recevoir le pain de Celui qui disait: « Tu ne médiras pas de ton prochain». Dents de la terre, les nations prétendues civilisées qui s\'arment à raison de trois cents milliards de dollars l\'an alors qu\'un dixième seulement de cette somme suffirait amplement à nourrir les millions d\'affamés de la planète. Dents de la terre, mais c\'est vous, Gervilien Gervilus, Gouverneur de la Rosée, être vil et pervers, qui entrelacez un noeud de vipères et qui méditez de perdre les Manuels découvreurs de source salvatrice. Dents de la terre, ce sont les vampires humains qui travaillent jusqu\'à en mourir pour amasser des millions, suçant le sang, mangeant la chair des démunis et qui sont trop bêtes pour comprendre cette remarque du Nouveau Testament: «Car l\'amour de l\'argent est la racine de tous les maux». Dents de la terre, crocs de chiens, broches de sangliers ou crochets de serpents, quelle que soit la forme de vos incisives, vous broyez impitoyablement vos semblables et vous méditez ces qualificatifs que vous collent les autres: « scélérats, pendards, charognes et félons». C\'est vous, dents de la terre, qui me faites peur et non ces dents de la mer et la méchante drogue que vous mêlez à nos aliments qui nous destine à une autre mort lente et cruelle. Sous toutes les latitudes et parmi tous les peuples, vous régnez en maîtres, vilaine engeance! Et les masques divers derrière lesquels vous cachez vos personnalités font tous apparaître vos dents de la terre, dents de Dracula, dents immondes de Belzébuth, dents déchaussées par le tartre et branlantes à force de claquer sur autrui. Et dans vos rages de dents, tout y passe: enfant à la mammelle, jeunes filles innocentes, mères dévouées, épouses fidèles, hommes droits et sincères. Continuez donc votre exploitation de ce siècle où la gueule est reine. Féroces dents de la terre qui me faites si peur, ne sentez-vous pas qu\'en détruisant toute personnalité humaine, vous sapez les assises même de la civilisation et préparez aussi pour vous-mêmes et les vôtres des lendemains incertains et cruels? Ah! Dents de la terre! Les miennes peut-être, mais les vôtres aussi. Orgueil que nous colorons avec la pourpre de notre honte, pourceaux satisfaits, imbéciles heureux, pourquoi semons-nous tant d\'étoiles de sang sur des cuirasses d\'or? Que peut nous rapporter la médisance unie à la méchanceté? Vie si courte, les poètes t\'appellent délire, illusion, ombre et songe mais vie pourtant charmante selon le verre par lequel on te regarde, pourquoi faut-il que les dents de la terre te rendent redoutable et te donnent pour témoins et pour juges, suivant le mot d\'Anatole France, «l\'ironie et la pitié»?
Ernest Bennett
Auteur


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