Capitalisme en Haïti

Etat des lieux et perspectives

Publié le 2012-07-17 | Le Nouvelliste

 

Pour une tentative de lire la complexité politique et socio-économique de la société haïtienne contemporaine avec la théorie marxiste

Par: Ralph Stherson SENAT*

Plus de deux décennies à piétiner dans une transition démocratique sans fin révèle qu’Haïti n’est pas prête de franchir le pas nécessaire pour s’approcher du développement économique et social que claironnent les organismes nationaux et internationaux. La misère, la crasse, la faim, l’insalubrité et le chômage représentent les démons auxquels font quotidiennement face la majorité de la population. En dépit du fait que les gouvernements du moment n’ont pas cessé de faire la promotion de politiques visant à attirer dans le pays de potentiels investissements étrangers, le secteur productif reste toujours moribond. Tout le monde attend ce miracle qui fera affluer vers le pays ces investissements étrangers tant rêvés pour permettre au secteur industriel de se lancer et permettre l’exploitation de la force de travail de milliers de sans-emplois. Par ailleurs, toute une littérature orale et écrite –littérature de la décadence –, ne parlant que de crise, d’instabilité et de stagnation, témoigne de cette situation. Cela interpelle notre capacité critique et nous porte à nous poser de sérieuses interrogations. D’abord, pourquoi c’est d’investissement étranger qu’on parle constamment? Est-ce une façon pour dire que les classes dominantes locales n’ont pas su accumuler assez durant les deux siècles qui viennent de s’écouler en vue de propulser le pays sur la voie du développement capitaliste ? Si c’est le cas, qu’en est-il de l’accumulation primitive du capital en Haïti ? Comment a-t-elle eu lieu ? Quelles sont les classes qui en ont été bénéficiaires? Y a-t-il eu reproduction élargie du capital en Haïti? Les réflexions autour d’une telle problématique pourront nous aider à mieux poser le problème de l’impasse économique que se trouve le pays et apporter les réponses appropriées en vue de sortir le pays du marasme. En outre, on entend souvent dire que le pays n’avancera pas si une révolution (dans le sens marxiste du terme) n’est pas faite. C’est pourquoi il sera aussi question dans ce texte de traiter de la dynamique de développement du capitalisme et des rapports de classe en Haïti ; mais aussi, quelle révolution serait donc possible et quelle classe pourrait la mener ?

Accumulation primitive du Capital : moment premier du capitalisme en Europe

Le philosophe allemand, Karl Marx (1818-1883), dans ses études sur l’économie politique, a constaté que le régime économique constitue la base sur laquelle s’érige la superstructure politique[1]. Fort de ce constat, il a mis une attention soutenue à l’étude de ce régime économique. Le Capital (1867), son œuvre maitresse, témoigne d’un effort soutenu et d’une étude approfondie du mode de production capitaliste.

Comme toute réalité, le capitalisme, a une histoire ; son avènement remonte à celui de la société moderne. Marx s’est donné pour tâche, entre autres, de retracer les différentes phases de cette histoire. L’accumulation primitive constitue son point de départ. L’accumulation primitive du capital – qu’il faut distinguer de l’accumulation du capital tout court (le concept d’accumulation du capital désigne lui-même le processus qui s’accomplit dans le cycle plus ou moins routinier de la métamorphose de l’argent A en marchandise M, puis de la marchandise en argent A’ ; selon la formule A-M-A’) – débute par la séparation des producteurs d’avec les moyens de production. Dans le mode de production qui a précédé historiquement le capitalisme, – le féodalisme- « les hommes ont été immergé dans la terre et dans la communauté [2]». Extirper l’homme féodale dans la terre et dans la communauté pour le rendre libre, c’est-à-dire, lui faire sortir « des corporations et des liens féodaux » pour le placer avec sa seule force de travail dans un monde dominé par la production démesurée de marchandises, tel a été, selon Marx, l’une des taches réalisées par l’accumulation primitive du Capital. La séparation radicale des producteurs d’avec les moyens de travail ; voilà qui constitue la base du système capitaliste. Car, de cette séparation radicale dépendent « les deux rapports sociaux constitutifs de ce mode de production : 1) le rapport marchand entre les hommes, donc le marché, qui, sur la base de la propriété privée et de la division du travail, est un mode de coordination de l’activité économique de producteurs séparés ; 2) le rapport salarial, donc le salariat, forme d’exploitation du travail qui résulte de la nécessité objective pour les travailleurs de se soumettre aux propriétaires des moyens de production [3]». « Il faut d’abord que la société soit divisée en un groupe d’acheteurs, possesseurs des terres, des usines, des matières premières, des moyens de subsistance, c’est-à-dire du Capital et ensuite en un groupe de vendeurs qui n’ont rien d’autre à vendre que leur force de travail, leurs bras et leur cerveau [4]». En fait, l’accumulation primitive est le mouvement historique qui convertit les producteurs en salariés pour les condamner en vendeurs d’eux-mêmes parce que dépouillés de tous les moyens de production et de toutes les garanties d’existence[5]. De là, faut-il comprendre que l’une des conditions qui favorisent la naissance du système capitaliste est donc la séparation des producteurs d’avec les moyens de production. Pour que le système capitaliste vienne au monde, écrit Marx, il faut que partiellement au moins, les moyens de production aient déjà été arrachés sans phrases aux producteurs, qui les employaient à réaliser leur propre travail et qu’il se trouvent déjà détenus par des producteurs marchands, qui les employaient à spéculer sur le travail d’autrui[6]. Contrairement à certains auteurs ayant étudié cette même économie politique et ayant laissé des manuels béats laissant croire que c’est l’idylle qui a tout le temps régné, qu’il n’y a eu jamais d’autres moyens d’enrichissement que le travail et le droit, Marx découvre et fait savoir que les méthodes de l’accumulation primitive sont tout ce qu’on voudra, hormis matière à idylle. Au contraire, « c’est la conquête, l’asservissement, la rapine à main armée, le règne de la force brutale qui l’a toujours emporté [7]».

Dans la huitième section du premier livre du tome I de Le Capital, Marx a indexé l’expropriation de la population campagnarde, la législation sanguinaire contre les expropriés ; il a fait la lumière sur la naissance d’un prolétariat sans feu ni lieu, la genèse et les débuts du fermier capitaliste ; il a informé sur les contrecoups de la révolution agricole sur l’industrie et sur la genèse du capitalisme industriel. Il a aussi noté l’importance qu’ont eue les conquêtes européennes dans les différentes contrées du monde pour l’accumulation primitive du Capital.

Le concept d’accumulation du Capital, écrit Pascal Combemale, impliquait la marchandisation de toutes les activités sociales et la mondialisation du capitalisme. Cela continue de se vérifier, qu’il s’agisse de la transformation de toute chose en marchandise, de la domination sans partage de l’argent ou de la globalisation économique et financière[8]. L’accumulation primitive est donc ce mouvement historique qui expropria les paysans, les transforme en salariés, qui anéantit l’industrie domestique des campagnes et qui divorce l’agriculture d’avec toute sorte de manufacture.

En outre, le mode de production capitaliste, basé sur la marchandisation de tout ce qui existe, l’exploitation de l’homme par l’homme et celle des nations par d’autres nations, a trouvé un essor considérable avec la conquête de diverses contrées du monde. « La conquête des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noirs, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore [9]». Le régime colonial, poursuit Marx, donna un grand essor à la navigation et au commerce. Il enfanta les sociétés mercantiles, dotées par les gouvernements de monopole et de privilège et servant de puissants leviers à la concentration de capitaux. Il assurait des débouchés à la manufacture naissante, dont la facilité d’accumulation redoubla, grâce au monopole du marché colonial. Les trésors directement extorqués hors de l’Europe par le travail forcé des indigènes réduits en esclavage, par la concussion, le pillage et le meurtre refluait à la mère patrie pour y fonctionner comme capital[10]. Pour la bourgeoisie européenne naissante, le système colonial n’aura donc été qu’un atout de plus, à côté d’autres formes d’accumulation primitive, tels le frauduleux accaparement des terres de l’Etat, le vol organisé des propriétés collectives, l’exploitation du travail salarié par les métayers, ou en Angleterre, le pillage des biens de l’Eglise au cours de la Réforme, etc.[11]

Qu’en est-il du cas d’Haïti ? Comment lire la complexité socio-économique haïtienne avec les catégories de Marx ? Quel est le mode de production dominant en Haïti ? Dans la partie qui va suivre, on tentera des réponses à ces questions.

Les origines de la formation sociale haïtienne : De  la conquête d’Ayiti par les conquérants Espagnoles à l’établissement de la colonie de St-Domingue

Croyant trouver une route occidentale pour atteindre l’Inde des épices, Christophe Colomb, à la tête d’un groupe de conquérants espagnols, débarqua sur les côtes nord-occidentales de îIle d’Ayiti en décembre 1492. Les richesses qu’il découvrit dans cette île qu’il baptisa d’Hispaniola et l’engouement que lui et ses compagnons-conquérants ont mis pour s’approprier les richesses découvertes, le porta à soumettre les aborigènes aux travaux forcés d’extraction des mines. Peu habitué à ce genre de traitements, le peuple Taino mourut progressivement. De près d’un million qu’ils étaient à l’arrivée de Colomb, on ne dénombre que quelques milliers quarante ans plus tard, informe G. Barthélemy dans un livret.[12] Aussitôt éclata la guerre mercantile entre les puissances européennes en quête de richesses et de débouchés ; à en croire Marx, elle [cette guerre] avait le globe entier pour théâtre. S’ouvrant par la révolte de la Hollande contre l’Espagne, elle prend des proportions gigantesques dans la croisade de l’Angleterre contre la révolution française et se prolonge en expédition de pirates.[13] C’est donc dans ce contexte que, peu avant 1625, il fut aperçu des pirates français (les fameux flibustiers) aux larges des côtes de l'île de la Tortue, attaquant des vaisseaux anglais et espagnoles chargés de métaux précieux et d’autres richesses extorquées dans les territoires conquis. Jean Casimir, dans la même compréhension de Marx sur la piraterie, écrit que la piraterie n’est pas une aventure irréfléchie d’individus audacieux. Elle répond à une époque précise, à un style de pillage institutionnalisé et à une position politique formulée en réponse au monopole ibérique des richesses américaines (...) L’établissement graduel des Français dans Hispaniola dépend de la piraterie et compte sur elle.  Les succès des pirates français embauchés par les compagnies commerciales amènent, après la guerre de la ligue d’Hausbourg en 1697, à reconnaître par le traité de Ryswick, la partie occidentale de l’île dès lors dénommée St-Domingue comme possession française.

Dans cette partie du monde, en moins d’un siècle, se développa la plus riche colonie du monde de l’époque. « L’esclavage était au cœur du système florissant qui engraissait l’Europe, dévastait l’Afrique et promouvait la rapid expansion des Amériques», nous apprend Laurent Dubois. En moins d’un siècle, « le nombre de colons français passe de quelques centaines à plus de 25 000, tandis que le nombre des esclaves, qui était de quelques milliers au départ, atteint 450 000 (estimation faite en 1789)». [16]« Durant des décennies, Saint-Domingue fut un exemple des profits énormes que pouvaient générer l’esclavage », écrit Dubois[17].

Si l’esclavage faisait la richesse des colons et surtout du secteur de la grande bourgeoisie française intéressée dans la production et le commerce coloniaux, il représentait cependant le principal obstacle au développement de la colonie. Rappelons que Marx a mis un accent particulier sur le rôle du régime colonial dans l’accumulation primitive du capital européen. Les aborigènes ont été dépossédés et exterminés ; leurs richesses ont été pillées au profit de la couronne d’Espagne ; les colons français ont administré la colonisation de St-Domingue, et, grâce à la force de travail servile, la colonie a été rendue prospère, au profit de la métropole française. « Un Français sur huit a pu vivre de l’activité économique de Saint-Domingue et le commerce St-Dominguois représentait le tiers de tout le commerce extérieur français» [18]», informe encore G. Barthélemy. En fait, sa richesse et sa prospérité n’ont pas été  des histoires Saintt-Dominguoises ; autrement dit, la prospérité de St-Domingue n’a pas eu comme objectif de développer la colonie, mais plutôt la métropole. Comme le signale J. Casimir, la plantation St-Dominguoise se situe sur la ligne d’évolution du mercantilisme vers le capitalisme libéral. Elle appartient à l’histoire de France et plus précisément à l’implantation outre-mer de cette histoire.

Les atrocités de la condition servile et l’augmentation en nombre des captifs réduits en esclavage, entre autres conditions toute aussi suffisantes, ont porté les noirs à se soulever contre le système esclavagiste, colonialiste et raciste qui leur était imposé. Débuté dans la nuit du 22 août 1791, les insurgés d’Haïti conquis l’indépendance au terme d’une lutte à mort contre les colonialistes. Toute suite après l’indépendance, de nouveaux problèmes surgissent, notamment celui d’une nouvelle organisation socio-économique de la société. la genèse de la société haïtienne, il est maintenant temps d’aborder la question de l’accumulation primitive du capital en Haïti , si jamais il y  a eu pareille chose.

 

[A suivre…]

 

                                                                         

 



4 juillet 2012 [*Ralph Stherson SENAT, étudiant finissant en Sociologie à la Faculté des Sciences Humaines de l'Université d'Etat d'Haïti ; également, membre du groupe CONTINUUM] Auteur

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