On en est là...

Ce texte , plus qu'un bilan de la première année de la présidence de Joseph Michel Martelly qui avait juré de changer le système, se propose d'indiquer que notre société traverse, parmi d'autres, une crise mortifère de la pensée et surtout de déconstruire cette vision du monde social qu'ont les intellectuels et les politiques à la mode qui repose sur une disqualification des masses populaires, vouées à la marginalisation historique.

Publié le 2012-07-04 | Le Nouvelliste

Au regard de ce qui se passe actuellement dans le pays, il y a nécessairement mais sérieusement lieu de réfléchir profondément sur la société aïtienne qui a atteint un état de dégénérescence et d'anomie tel qu'on devrait parler - si on veut parler juste - d'un état de « dissociété». Le pays connait depuis près de trois décennies une crise totale, globale à la fois sociale, politique, économique, écologique et culturelle qui s'amplifie et se durcit de jour en jour: précarité et pauvreté de masse, inégalités exacerbées et en augmentation, chômage, besoins sociaux insatisfaits, déséquilibres des comptes publics, la vie rurale déstructurée, les zones urbaines explosées et en difficulté, perte du sens collectif, déculturation avancée. Nous avons atteint un stade de dégradation environnementale et de fragilité écologique très inquiétante. C'est tout le biotope national qui s'effondre sous nos pieds. Il y a raison de nous attendre au pire avec l'absence ou la défaillance des institutions publiques, ni aucune politique publique pertinente. Je nomme tout cela une crise systémique, une crise essentielle, une crise de civilisation. Une crisepluripathologique basée sur l'hostilité cachée sinon hypocrite des classes sociales à la fois cause et conséquence d'un cassage terrible de l'outil collectif sans aucune perspective de réparation.

Du haut de l'étagère, on a assisté durant ces trente dernières années à une cassure des anciennes classes sociales au profit de certaines castes de parvenus, de riches, de bourgeois riches et à l'aise encore plus arrogants et plus violents que les anciennes castes aristocratiques de la fin du XIXe et de presque tout le XXe siècle . Des castes de brasseurs d'argent, de petits clubs de nantis jouisseurs ayant des rapports fondés sur une ambigüité philosophique et sexuelle apparente sans aucune inclinaison à participer de la grandeur de la nation. En face, en bas et au fond, une classe populaire très maltraitée, crève-la-faim, pauvre et sans moyens de défense. Un magma de gens venus de divers horizons ruraux n'ayant en commun que leur fragilité et leur pauvreté. Les enfants d'aujourd'hui et ceux des générations d'après auront à juger un jour de la manière dont les élites actuelles ont traité le pays et comment ils veulent compromettre toute perspective d'un avenir meilleur. Ces élites-là ne comprennent point le processus de changement qui se déroule actuellement que ce soit ici et ailleurs. Et pourtant, les signes sont d'une telle évidence ! Sinon, rien ne saurait justifier ni expliquer de telles épreuves, un tel degré d'entropie, ni de telles privations matérielles pour ce peuple souffre-douleur et martyr.

Comble de malheur, le séisme du 12 janvier 2010, malgré toute son horreur, aurait dû servir, de stimulus ou de leitmotiv devant porter ces élites à créer et à entretenir de liens citoyens dignement humains et solidaires pour une prise en charge et une prise en main souverainement filiale du pays. Mais elles n'ont pas été à la hauteur de ce point zéro de la réhabilitation nationale à tous les niveaux et dans tous les domaines. Le président René G. Préval n'avait point compris qu'il avait l'avenir du peuple aïtien tout entier sur les bras comme Noé après le déluge avait porté sur les siens presque toute la création. Il n'avait ni le leadership ni le courage de ce réparateur de destinée dont nous avions besoin en ce moment précis et tragique de notre histoire. Tout semble indiquer qu'il n'était là que par défaut.

De l'autre bord, la soi-disant classe politique traditionnelle improductive et sans créativité et, de surcroit anti-suffrage-universel, en mal d'effets d'annonces médiatiques aussi tonitruants qu'inutiles, en mal de pouvoir, dans une logique «conspirationiste» absurde, malhabile, mesquine et inopportune avait diaboliquement entrepris de jeter bas le gouvernement Préval-Bellerive pour le remplacer par un gouvernement provisoire. Cette caste de faux-intellectuels, trafiquants de droits humains, marchands d'indulgences analytiques et dégueulis verbaux a, par leur forfaiture, amplifié le drame douloureux de toute la population. A malin, malin et demi, Préval avait tout de suite compris qu'il ne lui fallait que brandir le drapeau blanc des élections pour que le « Blanc » lui renouvelle sa bénédiction. Cela a valu au pays une surprenante et une extravagante aventure électorale, avilissante et mortifère à tous les égards jusqu'au bout de sa finalité.

Cette saga électorale de depuis le 28 novembre 2010 finalement n'aura accouché que d'horreurs et de déshonneurs. Bien entendu, il y a eu comme presque tout naturellement les sempiternelles contestations avec force brigandages et tout le lot de déchouquage en rond, d'incendies et de routes bloquées ou coupées et même de morts. Ainsi va cette démocratie. L'appel a été fait à l'arbitrage du « Blanc » omniprésent et omnipotent pour évaluation et vérification de fraudes mais surtout pour la « décision finale autorisée (d f a) ». Le président sortant René G. Préval nous avait mis ça en premier épisode et s'en est allé sans fermer la porte derrière lui. Le président entrant Joseph Michel Martelly nous a remis ça en deuxième épisode. Jusqu'à trois mois après, à partir du 20 avril 2011, dix-huit parlementaires n'étaient pas encore entrés en chambre. Ce qu'on doit retenir encore en 2011, c'est qu'en cette démocratie-là, comme en 1990 et 2006, il devrait toujours falloir que la populace montre ses dents dures pour qu'on lui accorde son vote. Ce n'est pas aujourd'hui qu'on aura sorti de l'auberge.

Tout le tapage public et médiatique occasionné par cette élection a occulté le fort taux d'abstention de l'électorat. A l'exceptions de rares émissions, on a tout lu et entendu dans les médias sauf le constat ni aucune analyse concernant cette énorme abstention - à tout le moins importante et significative - de presque les trois-quarts de l'électorat sur les 4 millions potentiellement - s'il en était vrai- inscrits. Tout cela a un sens qu'on devrait prendre le temps de décrypter. Un pays exsangue et meurtri. Un peuple rongé par la mauvaise vie et le mal-être, à bout de souffle et fatigué par le ridicule d'une classe politique blafarde. Rien n'est expliqué ! On se noie en confusion. On confond encore tragiquement « Carte d'Identification Nationale(CIN) » et carte électorale ! Au-dedans de ce triste panorama, il est important de retenir les deux modes d'expression citoyenne en contexte électoral : le vote et l'abstention. Peu s'en faut, 80% de l'électorat n'a pas voté ! Comment peut-on laisser passer sous silence un si fort taux d'abstention? Sociologiquement et politiquement, je nomme une telle expression un refus citoyen. Cela dénote un problème de cohésion sociale qu'il importe de diagnostiquer en profondeur. On s'aveugle à ne pas prendre en compte cet aspect de la question. Alors qu'on devrait sérieusement- mais vraiment sérieusement- rechercher les causes profondes d'une telle indifférence sociale et politique.

Ceux qui ont été aux urnes l'ont été sûrement pour exprimer leur ras-le-bol d'un état de choses qui devient intolérable et inadmissible et surtout pour infliger à nos traditionnels politicards la sanction méritée. Dans la plupart des cas, les gens n'ont été aux urnes que beaucoup plus pour le présidentiel avec une signifiante indifférence au législatif. Au regard des élections qui ont été réalisées depuis ces dernières vingt-cinq années, il est évident que voter nos sénateurs et députés est le genre d'exercice démocratique que le peuple aïtien n'aime pas faire. Parce que cela semble n'avoir aucune importance ni veut absolument rien dire pour lui. On peut prendre en exemple le cas de Terrier-Rouge dans le Nord-Est, où seulement 127 personnes ont voté pour le député élu tandis que rien que 60 citoyens ont jeté leurs bulletins pour le candidat perdant. Le comble de toute cette triste et ahurissante comédie est que ce député-là aurait été élu sous le nom et/ou à la place de son père décédé. Des élections tellement honteuses et illégitimes ! Plus surprenante encore a été la victoire de Joseph Michel Martelly au présidentiel avec son slogan déroutant: « C'est le système qu'il faudra changer. Au pouvoir, je vais changer le système »! Quand, au cours du débat télévisé auquel il participait, il a lâché cette parole, on aurait cru que le temps s'était arrêté tellement que cela a résonné fort dans la conscience collective, tellement que c'est de cela qu'il s'agit justement. Changer le système ! Désarçonnés, médusés et complètement ridiculisés, les autres panélistes authentiquement représentatifs d'une classe politique ringarde et ennuyeuse allaient piteusement perdre la face.

Habité instantanément par une sorte de sympathie impromptue pour le musicien candidat - sous-estimé avant par plus d'un et défavorisé outre façon par le profil du panel et l'imagerie courante à propos des artistes et surtout des musiciens -, dans un déséquilibre passager de conflit intrapersonnel, je me suis demandé in petto où a-t-il pu trouver ce supplément d'âme qui lui a accordé cette inspiration opportune d'une telle vérité et une telle assurance d'un franc-être jusqu'à savoir bien dire les choses à travers un franc-parler aussi naïf qu'hésitant. Normalement, l'équilibre a été très rapidement rétabli, je me suis tout de suite ravisé avec l'assurance et la certitude de mes convictions socio-idéologiques pour dire haut et fort, tout à l'instant à mes proches, et maintenant dans cette chronique, rien de ce qui sort de cette élection ne saurait être plus qu'une émergence de ce système en bouille définitive.

Je me réserve plus en avant d'entrer dans le vif du sujet afin d'assurer à mon analyse un socle tout à fait actuel, contextuel et conjoncturel du constat de la défaillance d'un système en fin de cycle et en état de chaos. La question serait de savoir comment le président Martelly va-t-il pouvoir changer le système ? Est-ce en précipitant beaucoup plus vite le processus chaotique en cours d'un système construit sur l'exclusion de la grande majorité de la population? Deux peuples, deux cultures en antagonisme permanent sur un même territoire, dans un même pays ! Un système en rupture avec toutes ses racines génériques ? Est-ce en conservant ou en maquillant un certain ordre des choses en décomposition à travers une reforme de l'Etat sur l'illusion naïve et erratique que ce gouvernement serait plus vertueux que les précédents ? Le panorama social, politique, économique, écologique et culturel dans la dynamique interrelationnelle semble plutôt faire route vers la destination du chaos plutôt que de permettre nulle réorganisation du système.

Maintenant que le président Martelly détient en main les rennes du pouvoir politique de ce pays-là dans ces circonstances-ci depuis plus d'un an, la réponse est évidemment et clairement négative non seulement au regard et à l'analyse du comportement de l'équipe au pouvoir, mais surtout parce qu'on n'a pas pu jusqu'à présent déceler aucune lueur de compétences et de capacités de l'équipe en place à pouvoir et à vouloir contrecarrer et reconfigurer cette énorme complexité que constitue le système social et politique haïtien. On en est là.

Il est important et nécessaire qu'avant de donner les raisons pour lesquelles le pouvoir en place ne va pas changer le système, je veux mettre préalablement en cause certains mots ou concepts. Des mots et concepts qu'on utilise un peu trop facilement que ce soit dans le discours dominant ou dans l'imagerie courante et dont les sens pratiques ont échappé à plus d'un d'après ce que j'ai lu et entendu souvent dans les médias. Mais qui, de toute manière, traduisent une pathologie sociale obombrant l'écologie sociopolitique et déformant la perspective anthroposociale de l'être aïtien. Je fais allusion à un certain nombre de concepts-sac utilisés par les politiques et par les médias plus intensément et plus particulièrement en périodes électorales ou de ratification de Premier-ministre-désigné qui, à un degré ou à un autre, influencent ou animent la vie sociopolitique. Je profite ici pour en jeter quelque lumière afin de démonter certaines idées reçues et imposées. Cela peut aussi aider à déconstruire « le système » en mettant à nue certains principes et valeurs qui ne font pas sa grandeur mais qui constituent plutôt sa faiblesse et sa petitesse.

En premier lieu, la démocratie. Cette démocratie à l'occidentale qui nous enchaine et nous entrave. Il y a certaines difficultés évidentes de « coopératibilité » entre l'imaginaire sociopolitique haïtien et une assimilation absolue de la démocratie occidentale. On ne doit point avoir aucune hésitation, ni aucune gêne à le dire. Au pire, on pourra seulement nous qualifier de non-civilisés ce qui n'est pas à mon avis l'injure la plus grave qu'on nous aurait faite jusqu'à présent. Ainsi, il est important de chercher à comprendre pourquoi toutes ces difficultés à réaliser les élections démocratiques en Haïti. Je répète ce que j'avais déjà écrit, il y a une difficulté d'adaptation de certaines traditions occidentales à notre culture et nos pratiques socioculturelles sans aménagement d'une base intégratrice préalable, sans ériger un socle endogène massif ou, disons mieux, sans tenir compte de l'imaginaire ou des idiosyncrasies populaires. Vouloir les imposer au peuple de quelque manière que ce soit va normalement se heurter à quelques résistances ou causer certaines déformations qui vont les transformer en des exercices douloureux.

La démocratie occidentale, malgré qu'on veuille bien l'accorder quelques potentialités universelles, a pour obligation de bien tenir compte des cultures et des conditions locales profondes pour s'implanter harmonieusement dans le terreau indigène. J'appelle universelle une démarche qui va au-delà des conditionnements socio-historiques premiers. Parce qu'il existe entre les peuples d'énormes différences substantielles et corrélatives d'histoire, de niveaux de vie, de technologie, de pratiques et d'usages sociaux. La confrontation de cultures différentes conduit irrémédiablement à certaines tensions explosives et irrépressibles et/ou à une totale incohérence. En l'occurrence et inévitablement la partie techniquement la plus forte refuse et annihile la question que lui pose l'autre. Et la partie la plus faible adopte certaines stratégies de résistance et de survie que j'appelle un devoir de refus ou de rébellion pacifique. Il y a donc là une complexité anthropo-sociologique que nous devrions interroger, expliciter et comprendre. Bien que le peuple ait bien fini par comprendre que les élections soient un moment légitimé et reconnu de sanction des politiques mais toujours il y a risque de confiscation de son pouvoir citoyen par l'élu après le vote. Il n'en est pas dupe. Il s'en sert à bon escient pour contrarier certain plan machiavélique. Voilà le drame du citoyen votant dans cette dite démocratie représentative qui n'est pas véritablement une démocratie durable et populaire. Où le pouvoir citoyen devrait être permanent et souverain. Cette démocratie-là inadaptée et inappropriée fait violence au droit du citoyen et j'ai la ferme conviction que c'est cela qui explique ce fort taux d'abstention sus - relaté et les multiples irrégularités et fraudes à chaque élection. En ce sens, il y a lieu de prendre un raccourci par Jean Price Mars (in La vocation de l'élite) pour dire aujourd'hui encore : « ...en vérité, les principes démocratiques consignés dans nos codes et nos chartes sont vides de sens parce qu'ils sont en désharmonie avec l'état réel de nos moeurs et ne servent qu'à justifier l'exploitation de la masse par l'élite ». Ce que je veux bien comprendre, c'est que ces élections ne servent à rien du tout et ce n'est pas là qu'on va changer grand-chose. Au pire, ça ne va pas changer rien du tout. Cette obstination des puissances occidentales actuelles à nous (entendez ici tous les pays du sud) faire avaler cette couleuvre par la queue participe assurément d'une démarche néocolonialiste ou tout carrément impérialiste à soumettre des cultures soi-disant inférieures pour imposer, globaliser cette civilisation. Mais macache bono ! Une démocratie contre le peuple !

Deuxièmement, une fois de plus, la méritocratie est mise en déroute. Cela est un constat. Il y a une logique de la domination et d'exclusion, et il y a très longtemps que cela dure - non voilée, ces jours-ci -, qui veut faire admettre que, pour briguer quelques fonctions en ce pays, il aurait fallu être non pas détenteurs de talents mais de diplômes des grandes universités occidentales ou d'une accumulation de peaux d'âne. Dans cette logique, le concept de compétence a été moult fois abusé, mésusé et galvaudé, fort souvent dans des émissions de tribune libre et d'opinions ou journal d'information, par un petit groupe de favorisés par le sort au grand désarroi des masses analphabètes et des non-intellectuels pour dicter dans quel sens devrait s'orienter le vote populaire. On sentait qu'on voudrait venir en rescousse de la méritocratie, cette forme ou mode de dominance sociopolitique ne produisant qu'un système hiérarchique donc inégalitaire.

Une hiérarchie sociale inégalitaire, qui serait similaire à la hiérarchie des qualités individuelles, réalisée dans le système des diplômes et qualifications universitaires. Cette méritocratie pratiquée en Aïti depuis fort longtemps est un résidu du colonialisme féodal approprié et laissé en héritage par nos oligarques et aristocrates comme privilège à leurs descendants. A force de s'aveugler sur les questions importantes et essentielles pour s'obnubiler à l'idée d'occuper l'appareil d'Etat et ainsi se focaliser sur de petits intérêts politiques mesquins, nos élites de tous bords n'ont pas vu venir la tornade, cette détestation par les jeunes des anciennes générations et du passé. Lors de ce que nous nous accommodons à appeler les élections de 2010 et de 2011, nous avons surtout constaté un vote de rejet plutôt qu'un vote de projet. C'est fondamentalement la base historique de tous nos drames sociétaux actuels.

En dehors de l'ingérence intempestive de quelques puissances étrangères trop emportées par quelques intérêts inavoués, son coup d'audace a fait mouche parce qu'il a permis à un grande majorité de citoyens d'exprimer une compréhensive colère à l'égard de la classe politique traditionnelle à cause de la situation qui lui est faite. Des gens qui sont là depuis longtemps. De la catégorie compte à rebours. Toujours les mêmes noms, les mêmes têtes, les mêmes discours. Discours d'hommes politiques en peine qui cherchent des voies (faciles et illégitimes).Une classe politique honnie et anéantie par ses échecs, ses comportements et son incapacité à donner une réponse à une population déchirée et meurtrie par la précarité, le dénuement, l'insécurité sociale, le niveau de vie exécrable, l'incertitude du lendemain. Cependant, on doit surtout reconnaitre que Monsieur Martelly a bénéficié de beaucoup de sympathie d'un pan de la population particulièrement de la jeunesse en rapport hostile avec les générations précédentes qui voyait en lui un réparateur de destinée et aussi, à cause  qu'en plus il est un individu profondément chaud et en apparence «emphatique».

Le candidat Martelly, dans les débats politiques d'avant les élections, en plus qu'il ait certainement bénéficié d'une forfaiture malhabile de la communauté internationale, a eu - il faut mettre cela à son actif - le gros bon sens de dénoncer cette morbidité sociale et politique (la méritocratie) qui n'a jamais produit de résultat tout le cours de notre histoire. C'est ce qui lui a valu d'être actuellement le 56e président d'Aïti. Ce tribun populiste, franchouillard, beauf et quelque peu «fascisoïde» surgissant impromptu d'aucun lieu politique connu, en style pointe et paradoxe, désarticulant et désavouant l'intellectuelle, constitutionnaliste et chef de parti Mme Mirlande H. Manigat qui était à notre avis trop coincé dans ses spécificités, a mis, une fois encore dans notre histoire, la méritocratie en déroute !

Il convient de parler dans ce cas, une fois encore, d'échec et de désillusion de la méritocratie. Peut-on imaginer un instant « l'homme de la rue » (je hais ce terme à la fois dévalorisant et péjoratif), parodiant Beaumarchais, rétorquer : « Parce que vous êtes grand universitaire, vous vous réclamez Président et grand commis de l'Etat ! Intellectualité, fortune, privilège, un rang, des places, tout cela vous rend si fier ! Qu'avez-vous fait pour tant de bien ? Vous vous êtes donné la peine de naitre, et rien de plus ; du reste homme assez ordinaire ; tandis que moi morbleu ! Perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de sciences et de calculs pour subsister seulement, qu'on a mis depuis deux cents ans à gouverner ce pays. » En regard de toutes ces histoires sociopolitiques et d'élection des 25 dernières années, et surtout en observant le peuple se dépatouiller au-dedans d'une dynamique culturelle vivace et intelligente, ne devrait-on pas, à juste raison, se poser la question : qui de l'élite intello-politique et de celui-ci est le plus compétent et le plus perspicace ?

Et, comble de paradoxe ! le candidat devenu président revient à la méritocratie dénoncée en campagne afin de pouvoir choisir ses amis de son clan et de sa classe. Le président Martelly a abusé à vau-l'eau et maladroitement du mot «compétence » qu'il avait lui-même dénoncé le mésusage et l'inutilité dans les différents discours ou slogans de campagne électorale. Il s'est accaparé de l'arme de l'adversaire au sol. Ironie du système, dira-t-on ! Dans la même logique, nous avions entendu un de ses « ex-Premiers-ministre-désignés », pendant qu'il était encore en lice, dire « qu'il est temps qu'on donne la chance aux « meilleurs fils » du pays de le diriger. Que voulait-il entendre par « meilleurs fils du pays », un type de discours qui a fait beaucoup de tort au pays durant les années 30, 40 et jusqu'à la fin des années 50 ? Quand on est dans le domaine de la politique, un pareil discours vaut politiquement ce qu'il signifie socialement. Ce « meilleurs-fils-du-pays », en tant que notion clé du contenu de son discours, voudrait-il faire référence à une certaine classe ou une caste sociale, une élite ou une oligarchie économique privilégiée d'un système socio-éducatif exclusif ou à une quelconque sous-racisme, une tendance infrarationnelle d'une certaine époque? Je laisse au lecteur le soin de se donner lui-même la réponse au gré de sa liberté de penser ou d'opinion.

La compétence ? Encore le mal usage à tort et à travers d'un mot dans le discours politique dominant qui pervertit toute perspective. Il semble nécessaire de présenter ici toute la dimension d'acception que contient ce concept. Je me réfère premièrement à « AFNOR, formation et technologie, avril 92» pour apporter une définition juste et correcte de la compétence comme «la finalisation d'une dynamique complexe d'un ensemble structuré de savoirs (savoirs, savoir-faire, savoir-être, savoir-agir, savoirs sociaux et culturels, savoirs expérientiels) mobilisés de manière finalisée et opératoire dans un contexte spécifique». En ce sens, la compétence est la résultante socialement reconnue de l'interaction entre l'individu et son environnement.

La notion de compétence renvoie toujours à un contexte et à l'idée du vécu. Elle ne réfère point à aucun académisme ou un intellectualisme exclusif et de mauvais aloi. Et cette définition d'Edgard Morin renforce beaucoup plus cette idée : « J'appelle compétence l'aptitude organisationnelle à conditionner ou déterminer une certaine diversité d'actions/transformations/productions, et j'appelle praxis l'ensemble des activités qui effectuent transformations, productions et performances à partir d'une compétence. »  Si je comprends bien, il n'y a point de compétence performante réelle et efficace en dehors d'une dynamique compétence/praxis relevant de la sphère anthropo-sociale. Système ! Au bout du bout, voila le mot qui prête sérieusement à confusion dans le discours politique de Martelly. Toutefois, il faut l'avouer : changer-le-système était le slogan fétiche sinon magique du camp Martelly qui a frappé en plein dans le mille. Le coup était malin ! Justement, le succès du slogan exige qu'on l'interroge dans le contexte de son utilisation malgré son fond creux. En effet, le slogan renferme un substrat socio-anthropologique important qui mérite d'être scruté pour une meilleure intelligibilité, d'abord à un certain regard même superficiel, du contexte mais plus en profondeur du sens des aspirations des masses populaires haïtiennes aujourd'hui.

Parce qu'en faisant l'exercice d'analyser la réalité sociopolitique complexe actuelle, nous constatons tragiquement un vide de la pensée sociale et politique dans le pays. Dire que, sans pensée, la politique est nulle. Alors, je crois fermement que la conjoncture actuelle nous offre l'opportunité d'ouvrir certains débats afin de vider certains contentieux historiques, d'éclaircir certaines confusions et de déconstruire certaines idées acquises mal échafaudées qui nous bloquent et nous empêchent toute perspective depuis longtemps. Et aussi de proposer des pistes de réflexions sociopolitiques pour la construction de schémas de pensées plus pertinentes devant faire évoluer et changer le cadre politique haïtien actuel.

Dans cette logique, j'apporte ici quelques éclairages utiles de quelques systémistes académiques ou à tout le moins de certains analystes qui ont assez examiné ce mot qui apparait au prime abord comme un mot-enveloppe dans son sens général. Tout d'abord, Edgar Morin, lui, considère le système comme « une unité globale organisée d'interrelations entre éléments, actions ou individus » (E. Morin, La méthode, 1977). Cette définition est tout-à-fait proche sinon la même que celle de Ferdinand de Saussure (Saussure 1931) qui présente le système comme « une totalité organisée, faite d'éléments solidaires ne pouvant être definis que les uns par rapport aux autres en fonction de leur place dans cette totalité». Ainsi, le système serait un tout polysystémique au-dedans d'une unité complexe, totale, globale d'éléments inter-reliés, interconnexés à divers paliers d'une boucle récursive ayant une vocation ou une mission finale.

Ainsi, le système en question n'est moins que l'énorme machine anthroposociale qu'est l'Etat arcbouté de ses différentes superstructures construites à partir d'un processus génératif historique. En définitif, le système est un chenal de systèmes s'entrarchitecturant, se construisant les uns sur et par les autres, chacun étant ou pouvant être à la fois partie et tout. On peut aisément comprendre qu'il y a un système des systèmes de système. Par conséquent, Il est évident qu'on ne peut pas appréhender ni changer un système sans connaitre les différents mécanismes d'enchainement mutuel de ses différents systèmes constitutifs, sans comprendre sa complexité autrement dit comment fonctionnent les rapports solidaires, antagoniques et complémentaires des différentes particules qui en forment l'entièreté. Il est impossible d'agir sur un système quel qu'il soit si on exclut ou tout simplement si on ignore ses conditions socio-anthropo-historiques premières. Voilà pourquoi j'ai cette certitude que le pouvoir en place ne pourra pas changer le système en place. Changer le système exige un effort gigantesque de bouleversement de l'ordre social, économique et culturel du pays vers l'instauration d'une justice sociale favorisant la refondation de la nation, la refondation des mécanismes interrelationnels et des codes sociétaux , la refondation des valeurs vers une émergence du citoyen authentique enraciné dans une filiation ancestrale et patriotique profonde, la refondation de la base écologique du pays et toutes les refondations nécessaires et urgentes. Ce n'est pas seulement un changement de gouvernement. Mais un changement profond dans la société. Un changement positif dans les idées et dans les concepts. Cela devrait être un moment de mobilisation et de consensus national exceptionnel et riche au-delà des contentieux historiques autour d'un projet national. Cela demande de nettoyer le pays de toutes les pourritures de l'Etat prédateur depuis plus de deux cent ans et de toutes les dictatures qui y sont succédé. Reconstruire, créer ou inventer de nouveaux espaces politiques participatifs et laisser  au peuple le temps de s'organiser. Parce qu'au bout du compte, l'ordre nouveau devra se reposer sur des fondations très, très saines.

Le président Martelly n'est ni plus ni moins qu'une émergence du système qu'il avait la prétention de combattre et changer. On peut, à tout le moins, lui coller une étiquette de non conformiste apparent en butte avec les valeurs dominantes de son (temps) milieu de bourgeois riche et à l'aise. Cependant, il n'en demeure pas moins ni plus qu'émergence du système qui endosse les valeurs de son milieu dans ce qu'il a de moins brillant et même de pire. Il ne va jamais remettre en cause les valeurs dominantes de la société. Il ne va jamais remettre en question ni mettre en branle les fondements sociaux, économiques et culturels de la société dominante.

Trop emballée par la jouissance et l'ivresse de la forme aphrodisiaque du pouvoir, la nouvelle équipe - une petite officine de jeunes gens prétentieux plus ou moins racinés aux Etats-Unis d'Amérique, d'inspiration américaine -, soit par mal science ou par ignorance, a commis force bévues et erreurs qui font vite comprendre que les slogans de campagne ne vont point être changés en programmes et projets qui changent. C'est encore et toujours la même vieille école du culte du désir. Un pouvoir qui donne de l'ascendant, de la fascination à des individus dont la motivation première est d'entrer et de faire partie du premier cercle de ceux qui décident. Des individus à qui le pouvoir est confié et qui l'utilisent pour leurs propres fantasmes. Des gens improbables au carrefour tout à fait improbable sans idées précises, inorganisés, aléatoires, entremêlés avec des comportements haineux, méprisant et antidémocratiques envers les autres. Je m'en tiens aux faits. Les personnes appelées pour exercer le pouvoir donne l'impression de n'avoir pas la stature pour occuper ce lieu. La politique est ramenée à quelques petites histoires de quelques politiques. En creux, c'est ce signal qui nous est parvenu depuis les couloirs et interstices du Palais national en appert la série des scandales intempestifs qui nous est donnée à entendre et même à voir en avant-plan de la scène sociopolitique depuis que cette équipe est arrivée au pouvoir.

On ne voit pas encore venir aucune perspective de changement social positif - malgré que j'aie toujours tendance à être optimiste - qui pourrait perturber, désorganiser ou à tout le moins contrarier la récursivité du système en mal d'évolution. Tout laisse croire que l'on n'ira pas plus loin que les petites exhibitions de petites actions de démonstration politique, fragmentaires et partielles sans finalités sérieuses. De petits projets vagues, sans griffe ! Je parle avec un chagrin tout particulier dans la manière de voir le président s'installer dans une telle fascination de l'impudeur. Et le faire avec un état d'esprit qui n'est pas digne du fonctionnement de l'Etat dans son autorité, dans son prestige et dans sa dignité. Cela n'est point du ressort d'une déviation. C'est un symptôme: s'irriter pour tout ce qui semble le gêner et taper du pied comme un enfant barbare ; passer d'une idée à l'autre, d'un projet à l'autre en pensant que le suivant va faire oublier le précédant ; se mêler de tout, débarquer partout ! Un président qui veut s'occuper de tout ! Après une année réelle d'exercice du pouvoir, le président Martelly et son équipe n'ont encore rien mis en orbite qui présage d'un changement du système comme il a été prétendu à grand coups de slogans. Quelle stratégie de rupture a-t-il érigée ? Rupture à quoi ? Quel diagnostic a-t-il fait ? On ne voit pas encore venir ce réparateur de torts et de destinée annoncé. L'équipe en place ne fait que bêcher dans des gisements épuisés. Ramasser des enfants démunis et les jeter dans des caisses avec enseignes scolaires sans aucun dispositif novateur ne fait pas une révolution scolaire. Pendant qu'on y est, pourquoi on ne décide pas, une fois pour toutes, de la refondation du système scolaire nationale actuel? Parce qu'urgemment, cette école exclusive et exécrable, qui produit toutes les inégalités sociales et culturelles qui font notre « sous-développement», demande à être changée et à être repensée en profondeur en connivence et en harmonie avec notre culture, notre mémoire, notre patrimoine anthroposocial au-dedans d'une mixité sociale productive devant permettre une équipartition du savoir dans tout le pays. On aurait dû, tout au moins, commencer là !

On ne fait pas une révolution avec des coups du hasard et quelques coups de passions écumeurs de chimères. Il ne s'agit pas de moraliser le système mais de faire sérieusement bouger les lignes. Il n'y a pas d'autres voies. Au demeurant, un système est un tout complexe, qui, dans une spirale chaotique, se dégrade et périclite dans sa dynamique récursive d'ordre, de désordre, de désorganisation et d'autoréorganisation. De pas en pas, la vie politique est une succession de pas. Depuis vingt- six ans, on a fait un long chemin pavé d'expériences maladroites et malencontreuses. Nous avons atteint aujourd'hui le pic du chaos. Nous devons profiter de l'opportunité de la crise actuelle pour construire une nouvelle société. En ce sens, le changement social positif est urgent et obligatoire à travers  toutes les refondations possibles et nécessaires : refondation de la nation, réinvention d'un nouveau projet de société en établissant la justice sociale dans tous ses aspects et dans toutes ses dimensions, reconstruction des bases écologiques du pays, refondation de la vie, remise en question de tellement de petits gestes, de petites choses.

Jowel Erns David Jean Pierre Politologue, culturologue, artiste-musicien Jowelens@yahoo.fr/eritaj@yahoo.ca/jowelens@gridapayi Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".