Que devient un pays lorsque ceux qui exercent le pouvoir ne parviennent plus à remplir les fonctions essentielles de l’État, tandis qu’une partie des citoyens, épuisée par des années de crises, finit par considérer l’inefficacité publique comme une réalité ordinaire? C’est l’une des questions fondamentales que nous devons nous poser aujourd’hui en Haïti.
Notre crise ne se limite pas à l’insécurité, à l’économie ou à l’instabilité politique. Elle révèle également une profonde crise de responsabilité. Celle de l’État d’abord, parce que ceux qui exercent le pouvoir disposent des institutions, des ressources publiques et de l’autorité nécessaire pour agir. Mais le citoyen a lui aussi un rôle: surveiller l’action publique, questionner les décisions et participer à la vie démocratique.
Gouverner ne consiste pas simplement à occuper une fonction publique, publier des communiqués ou annoncer des projets. Gouverner, c’est fixer des priorités, prendre des décisions, mobiliser les ressources de l’État, protéger la population, faire fonctionner les institutions et produire des résultats. Un gouvernement doit pouvoir expliquer clairement ce qu’il veut accomplir, dans quels délais et avec quelles ressources.
Sans cette culture de responsabilité, le pouvoir risque de se transformer en une gestion permanente de l’urgence. Les crises se succèdent, les gouvernements changent, les promesses se renouvellent, mais les citoyens continuent d’attendre des réponses aux mêmes problèmes fondamentaux.
Les chiffres illustrent l’ampleur de la situation. En mai 2026, le Fonds monétaire international indiquait qu’environ 1,45 million de personnes étaient déplacées à l’intérieur du pays et que près de 5,7 millions de personnes faisaient face à l’insécurité alimentaire. Le FMI décrivait également une situation marquée par une grave crise sécuritaire et humanitaire et une fragilité institutionnelle persistante.
L’économie raconte une histoire tout aussi préoccupante. Selon la Banque mondiale, l’économie haïtienne s’est contractée pour une septième année consécutive en 2025. Le PIB réel a diminué de 2,7 % et l’inflation moyenne a atteint 28,3 %. La Banque mondiale estimait également qu’environ 49 % de la population vivait avec moins de 3 dollars par jour selon son seuil de référence en parité de pouvoir d’achat.
Mais une analyse sérieuse exige de reconnaître les nuances. Dire que rien n’est fait serait aussi inexact que prétendre que tout fonctionne. En mai 2026, le FMI indiquait que tous les objectifs du programme économique suivi par ses services avaient été atteints à fin décembre 2025. Il précisait cependant que certaines réformes progressaient plus lentement que prévu en raison notamment de l’insécurité, des contraintes institutionnelles et de l’incertitude politique.
Il faut donc reconnaître les avancées lorsqu’elles existent et exiger des explications lorsque les engagements ne produisent pas les effets annoncés.
La responsabilité première demeure celle des détenteurs du pouvoir. Un citoyen et un responsable public ne disposent ni des mêmes moyens, ni de la même autorité, ni du même niveau de responsabilité. Celui qui contrôle une institution, un budget ou une politique publique doit pouvoir justifier ses décisions et l’utilisation des ressources qui lui sont confiées. On ne peut donc pas placer sur le même plan l’État, qui possède les instruments du pouvoir, et le citoyen, qui subit souvent directement les conséquences de ses dysfonctionnements.
Mais cela ne signifie pas que le citoyen doit rester spectateur.
Une démocratie ne fonctionne pas uniquement le jour du vote. Elle fonctionne lorsque les citoyens suivent les décisions publiques, s’intéressent à l’utilisation de l’argent de l’État, questionnent les politiques menées, soutiennent une presse capable d’enquêter librement et participent aux organisations communautaires.
Nous devons surtout combattre une habitude dangereuse : la normalisation de l’échec.
Lorsqu’une route détruite pendant des années ne choque plus personne, lorsque l’absence d’un service public devient normale, lorsque l’insécurité s’installe dans le quotidien et lorsque les mêmes promesses peuvent être répétées sans bilan précis, une société commence progressivement à réduire ce qu’elle attend de son État.
Cette normalisation affaiblit la confiance. Quand les citoyens pensent que leur participation ne changera rien, certains se retirent de la vie publique. D’autres cherchent des solutions individuelles à des problèmes qui devraient recevoir des réponses collectives. Ceux qui peuvent payer cherchent des services privés. Ceux qui peuvent partir envisagent parfois de quitter le pays. Et ceux qui restent doivent souvent apprendre à fonctionner malgré les faiblesses des institutions.
C’est ainsi que la distance entre l’État et la population peut continuer à grandir.
La solution n’est pourtant pas de remplacer l’indifférence par une colère permanente. Une société démocratique a besoin d’une citoyenneté organisée, informée et exigeante. Elle doit pouvoir transformer le mécontentement en propositions, en participation locale et en contrôle démocratique.
Contrôler l’action publique, c’est poser des questions concrètes : quel était l’objectif ? Quel budget a été consacré au projet ? Quel délai avait été annoncé ? Comment les ressources ont-elles été utilisées ? Quel résultat a été obtenu ?
La presse, les universités, les organisations professionnelles les associations communautaires et la société civile ont ici un rôle essentiel. Leur travail ne devrait pas se limiter à commenter les crises après leur apparition. Ils peuvent documenter les politiques publiques, comparer les engagements aux réalisations, rendre les données accessibles et créer des espaces de débat sur les décisions qui concernent la population.
Et puis, il y a la jeunesse.
La jeunesse haïtienne doit occuper une place centrale dans cette réflexion. Elle représente une génération confrontée à l’insécurité, au chômage, à la faiblesse des institutions et au désir croissant de chercher son avenir ailleurs. Pourtant, son avenir politique ne doit pas se décider sans elle.
La jeunesse peut s’informer, s’organiser, confronter les idées et examiner les programmes de tous ceux qui aspirent à exercer le pouvoir. Elle peut refuser de choisir sur la base des slogans, des appartenances ou des intérêts immédiats et regarder plutôt les propositions, les parcours et les engagements.
Haïti cherche actuellement à revenir aux élections générales après une longue interruption du processus électoral national. Lorsque des élections sont organisées dans des conditions permettant aux citoyens d’exercer leur droit de vote, la participation électorale constitue un moyen concret de faire entendre sa voix.
Voter ne signifie pas donner un chèque en blanc à un candidat ou à un parti. Cela signifie examiner les choix disponibles et décider librement selon ses convictions et ses priorités.
La responsabilité citoyenne ne s’arrête pas aux urnes.
Après les élections commence une autre étape : suivre les décisions des élus, observer l’utilisation des ressources publiques et comparer les engagements pris aux réalisations. Un mandat électif ne doit jamais signifier plusieurs années sans contrôle citoyen.
La nouvelle génération a donc une question essentielle devant elle : quel type d’État veut-elle pour les prochaines décennies ? Quelles institutions veut-elle laisser à ses enfants ? Quelle culture politique souhaite-t-elle construire ?
Cette réponse appartient à chaque citoyen.
Haïti ne peut plus se permettre de banaliser l’échec, l’inaction ou l’absence de résultats. Exercer le pouvoir doit signifier servir, décider, agir avec transparence et assumer les conséquences de ses décisions. Une fonction publique n’est pas un privilège. C’est une responsabilité envers la nation.
Mais le citoyen ne peut pas abandonner l’espace public à ceux qui gouvernent. Une démocratie vivante exige une population présente, informée et vigilante. Informez-vous. Organisez-vous. Interrogez les responsables. Suivez l’utilisation des ressources publiques. Comparez les promesses aux réalisations. Défendez vos droits par les moyens démocratiques disponibles.
À la jeunesse, le message est tout aussi clair : votre avenir ne doit pas se décider sans votre participation. Examinez les idées, les programmes et les parcours. Lorsque les conditions permettent l’exercice libre du droit de vote, participez au processus électoral et choisissez selon vos propres convictions. Après les urnes, restez engagés dans la vie civique.
Aucun dirigeant ne reconstruira seul les institutions du pays. Aucun scrutin ne réglera, à lui seul, des décennies de fragilité institutionnelle. Le changement durable exige des institutions qui fonctionnent, des responsables soumis au contrôle démocratique et des citoyens qui refusent l’indifférence.
Le pouvoir doit assumer sa responsabilité. Le citoyen doit exercer la sienne.
À chaque génération revient la responsabilité de décider du pays qu’elle souhaite construire. Pour Haïti, cette responsabilité ne peut plus être reportée.
