La mesure du patriotisme : La diaspora ayitienne sur la sellette

Dans un article publié ici le 17 septembre dernier, le sujet de l'ayitienneté était abordé.

Par Paul Jérémie
12 oct. 2026 — Lecture : 6 min.
La mesure du patriotisme : La diaspora ayitienne sur la sellette

A l'aéroport international du Cap-Haïtien

Dans un article publié ici le 17 septembre dernier, le sujet de l'ayitienneté était abordé. À l’ordre du jour était la question suivante : Qu'est-ce qui qualifie un(e) Ayitien(ne) comme tel(le) ? L'auteur avait fait valoir qu'aucun(e) Ayitien(e) n'est plus ayitien(ne) qu'un(e) autre, peu importe la longueur du pedigrée indigène, la couleur de l'épiderme, le lieu de naissance et la langue parlée. La différence entre nationaux réside non pas dans ces facteurs, mais dans la profondeur du sentiment patriotique. La mesure de ce noble élan fait l'objet du présent article.

Plusieurs de ceux qui restent en Ayiti sont convaincus, peut-être à bon droit, que leur présence consacre « leur fidélité à la terre natale et démontre que leur âme s'y reconnaît tout simplement », pour paraphraser les propos imprudents d'un directeur d'opinion domicilié en Ayiti. Les résidents locaux se font bien des idées à propos de ceux qui vivent à l'étranger sans être à leur place. Par exemple, ils assument que ceux qui partent le font en quête de confort matériel et le trouvent au prix de grandes humiliations. Certains locaux estiment que « en hommes et femmes libres, leur dignité n'est pas négociable, et il vaut mieux mourir debout chez soi, sur sa terre, que d'aller vivre courbé sous le regard méprisant des autres », pour citer le même influenceur.

À l'évidence, les perspectives précédentes manquent de nuance et ont des implications fâcheuses. Dans l'esprit de beaucoup de résidents locaux, la diaspora ayitienne forme un bloc monolithique. Rien de plus inexact.

Certains membres de la diaspora sont officiellement ou officieusement exilés en terre étrangère. Ils y sont malgré eux et boivent l'amertume au quotidien. Ce sentiment de détresse passait déjà dans la chanson Haïti, écrite par Géo Koger, composée par Vincent Scotto en 1932 et immortalisée par Joséphine Baker en 1934.

« Ah ! Qui me rendra mon pays

Haiti

C'est toi mon seul paradis

Haiti

Ah ! Dieu me rappelle

Tes forêts si belles

Tes grands horizons

Loin de tes rivages

La plus belle cage

N'est qu'une prison

Bien loin, bien loin sous d'autres cieux

Je vivais des jours heureux

Mais tout est fini

Seule dans mon exil aujourd'hui

Je chante, le coeur meurtri

Oui ! mon désir mon cri d'amour

C'est de te revenir un jour

Haiti !!! »

Même quand les obstacles matériels sont levés, le retour d'exil n'est jamais facile à contempler. Demandez à Dany Laferrière, auteur de L'Énigme du Retour, ouvrage paru en 2009.

Des exilés de force ou de gré ont eu à braver le poids du temps pour regagner leur pays d'origine. Ils ont tenté l'impossible pour réintégrer la dynamique locale. Cependant, comme une greffe faillie, ils furent rejetés avec fracas et sont répartis bredouilles ou traumatisés. Souvent le réajustement s'est heurté aux intérêts mesquins de locaux ou aux peurs de particuliers bien établis dans la routine de la médiocrité et déterminés à barrer la route aux avant-gardistes et aux progressistes, surtout si ces derniers se montrent trop ambitieux ou arrogants.

Certains ont risqué leur vie et leur liberté pour se réfugier ou prendre asile à l'extérieur à l'abri des menaces qui pesaient sur leur vie, leur survie ou celles de leurs familles. La défense est un droit sacré. Pour ceux-là, relativement parlant, c'était ça ou mourir, pour citer le titre du roman à succès du Canado-Ayitien Thélyson Orélien.

Un bon nombre se sont transplantés à l'étranger après des années d'asile. Pour ceux-là, l'habitude est devenue une seconde nature. Ils ne se voient plus en Ayiti, non pas par dépit, mais par la force des choses. Comme le chante Lionel Benjamin, « rasin gentan pouse ».

Plusieurs se sont déportés sous d'autres cieux parce qu'il ne leur reste plus d'attaches émotionnelles et matérielles dans le terroir. Pour ceux-là, le pays est dépeuplé, leurs biens spoliés ou vandalisés. Ils n'ont plus où retourner et poser la tête. Leur terre d'asile constitue leur seconde ou leur première patrie.

D'autres vont ailleurs et y restent pour combler une aspiration bien humaine, en l'occurrence l'épanouissement personnel. Ayiti n'est clairement pas encore équipée pour contenir et nourrir leur art, leur profession, leur talent, leur expertise ou leur génie.

Peu importe la catégorisation des déplacés, partir ne signifie pas perdre intérêt pour le sort d'Ayiti, ni s'en désolidariser, ni y être indifférent. « Kòd lonbrik moun yo toujou mare ak lakay. » Le contraire serait l'exception qui confirme la règle.

Il est malavisé pour des résidents locaux de se couvrir de gloire et de discréditer gratuitement le patriotisme des membres de la diaspora déjà dans la tourmente. À la vérité, disons d'abord que les premiers ne sont pas plus libres que les seconds. La société de consommation asservit partout les populations, surtout celles des pays sous régime capitaliste. Ensuite, si les premiers restent en Ayiti, c'est parce que, bien souvent, ils n'ont pas le choix. Ni plus ni moins. Chapeau pour les rares qui ont le choix et qui ont opté pour défier l'adversité.

En aucun cas, les locaux ne peuvent se prévaloir d'être les plus patriotes et les plus fidèles à la terre natale. Parfois leur langage sous-entend que ceux qui sont partis sont des renégats ayant trahi la cause ; ce qui serait présomptueux et injuste de leur part. Comme pour le directeur d'opinion cité plus haut et pour la majorité des locaux, l'âme de beaucoup d'expatriés se reconnaît dans leur pays et lui voue une fidélité charnelle. Ils ont quitté Ayiti, mais Ayiti ne les a pas quittés et continue de les habiter.

Certains résidents locaux, sans doute par inadvertance, insultent la diaspora en insinuant que leurs membres plient l'échine et compromettent leur dignité. Or la plupart de ces gens sont appréciés et respectés dans leurs milieux, soit pour leur éthique de travail, soit pour leur excellence à la tâche, entre autres raisons. Les expatriés considèrent comme des projections psychologiques les injures méchantes déversées sur leurs communautés par des xénophobes dérangés et constipés.

D'autres résidents locaux se trompent en suggérant que les expatriés ayitiens mènent confortablement la belle vie. Plusieurs parmi ces derniers affirment pourtant que la qualité de vie était bien meilleure en Ayiti. La nostalgie les tue. Rien de surprenant, vu qu'on n'est nulle part mieux que chez soi. « Lakay se lakay. » En témoignent ces refrains poignants de Haïti, le tube à succès composé en 1974 par Arsène Apollon pour le groupe Skah-Shah.

« Maten an

Mwen Leve zye m louvri

Gen yon doulè ki chita sou kè mwen

Mwen sonje peyi mwen

Haïti Chérie

M oblije al pran bòs pou m al travay

De ran dlo koule nan zye mwen

O Bondye ban m kouraj

Moun lakay mwen panse m ere

Lè m pa ekri, yo kritike mwen

San yo pa konnen

Se kè m k ap rache nan Nouyok

Solèy pa leve... »

Par ailleurs, ceux qui se la coulent douce "lòt bò dlo" y arrivent ordinairement non pas à coup d'humiliations, mais de risques et de sacrifices énormes. Un peu de respect s'impose ici. Le même égard est dû à certains résidents locaux qui réussissent à se créer une place au soleil des nantis.

De nos jours, le patriotisme d'un(e) Ayitien(ne) ne saurait se mesurer à l'aune de leur simple présence sur le sol d'Ayiti, car plusieurs apatrides résident eux aussi dans le pays. En réalité, certains ne peuvent fonctionner que s'ils sont sur le terrain. Il existe autant de traîtres à la nation dans la diaspora. Mais leur traîtrise n'est pas forcément liée à leur absence d'Ayiti.

Ayiti a besoin de tout et de tous. Un patriote conséquent peut efficacement investir, apporter sa contribution et faire la différence quel que soit son lieu de résidence. Tout est une question de conscience civique et de sentiment d’appartenance.

Toujours est-il qu'il ne faut pas minimiser l'importance des séjours dans la terre natale. Garder le contact avec le terroir peut faire grandir l'intérêt et renforcer l'attachement.

Membres de la diaspora, il n'y a aucun démérite à partir. Beaucoup d'entre vous faites déjà une différence sensible par le volume de vos transferts d'argent, par votre participation aux forums de réflexion sur Ayiti et par d'autres façons moins visibles. Nul n'est qualifié pour iuger de l'intensité et de la sincérité de votre patriotisme. Ne vous laissez pas intimider par l'insécurité endémique dans la République de Port-au-Prince. Le pays avec ses opportunités de tourisme et d'affaires demeure ouvert, au moins dans le grand Nord et dans le Grand Sud.

Membres de la diaspora ne vous laissez pas embobiner par l'habitude de la distance, mais « souvent revenez à votre alma mater », comme le dit l'hymne des diplômés. Vous avez beaucoup reçu d'Ayiti. Prenez le temps et trouvez les moyens de lui rendre la pareille. Ce sera justice.

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