« Leve bwa a ! Mache ! » L’ordre claque dans le noir. Douze hommes se mettent en mouvement. La petite foule alentour hurle sa joie. Les porteurs sont déjà 10 mètres plus loin. C’est une cavalcade, pas une marche lente. On dirait un cortège funéraire en province, un cercueil porté à bout de bras, avec une mort qu’on doit s’empresser d’enterrer.
A y regarder de près, c’est le chemin de la vie que prend Kita Nago, étrange procession, bizarre pèlerinage qui veut, en un geste simple, rassembler les Haïtiens autour d’un objectif à atteindre ensemble : rallier à pied deux points très éloignés du territoire tout en transportant une lourde charge.
Sur l’asphalte encore chaud de la nationale # 2, entre Laurent et Cavaillon, pas trop loin de la ville des Cayes, la petite troupe vient de mettre fin à une halte de quelques minutes, le temps de changer de porteurs, de prendre souffle. C’est épuisant de porter Kita Nago. D’enfiler le relais des porteurs, sans perdre le fil du défi.
Quatre voitures suivent le cortège, leurs phares éclairent le décor quand le public le permet. Tout le monde veut voir, mais la lumière ne se propage qu’en ligne droite et ne transperce pas les corps.
Un pick-up diffuse de la musique racine. On rit, on blague, on fraternise. Maître Fèy Vèt, Harry Nicolas, porte-étendard de la mission Kita Nago, danse, seul au milieu de la route. Autour de lui, deux dames dansent autant et des télé-photographes armés de Smartphones, déclenchent leurs flashes sous l’œil des badauds. C’est joyeux, c’est festif, fraternel et bon enfant.
« Gad gwosè yon bwa ! S’esclaffe une jeune fille contente de son bon mot grivois qui enflamme la foule. « Bon gwo bwa papa ! » répondent en cœur des jeunes hommes qui, déjà, en font un refrain. Ça rit, ça transpire, ca ratiboise un champ de canne qui fait rideau sur le côté de la route. Chaque participant mâchonne un bout de canne à sucre ou fait flotter une tige comme un drapeau. L’ambiance est carnavalesque.
Kita Nago est une initiative de Harry Nicolas. Trois amis l’ont suivi : Lesly Alphonse, Smoye Noisy et Gabriel Ducartel. Un peu de cogitations et beaucoup d’huile de coude plus tard, ils sont arrivés à monter l’opération la plus folle et la plus audacieuse qui soit.
Faire transporter à main nue par des porteurs volontaires un improbable trophée en bois pesant une demi-tonne, de la Grand-Anse au Nord-Est, en traversant le pays par la route la plus courte.
« Nous voulons, avec l’initiative Kita Nago, faire comprendre et apporter la preuve que l’on peut se mettre ensemble pour accomplir un objectif. Nous voulons aussi donner l’exemple que l’on doit savoir impliquer tout le monde et passer la main. L’idée de Kita Nago vient de nous, n’est plus à nous », explique Alphonse au Nouvelliste par téléphone.
Kita Nago est simple à comprendre et à réaliser. L’enthousiasme de la foule partout où passe la procession est sidérant. « Na p fè yon tèt ansanm, san nou pa zanmi, pou pote yon chay ki lou. Cela n’as pas de sens, mais est plein de sens. Ce n’est ni mirobolant ni fumeux, juste réalisable », insiste le notaire Lesly Alphonse qui est resté à Port-au-Prince mais qui suit pas à pas le périple.
Parti des Irois, Kita Nago réunit des gens qui ne se connaissent ni d’Eve ni d’Adam autour d’un curieux assemblage en bois poli. Kita Nago, c’est le bois lui-même : un totem composé de tronc d’acajou et de lattes reliées par des cordes en pite qui servent à le soulever, à le porter.
« Nous avons choisi l’acajou car c’est le bois précieux par excellence en Haïti », explique Lesly Alphonse. « L’acajou est aussi réputé comme étant indestructible et capable de redevenir beau après deux coups de chiffon à polir ».
Dans la philosophie haïtienne, Haïti est une femme et les femmes sont comme l'acajou, elles sont aptes et promptes à redevenir pimpantes, soutient Alphonse. Tout un symbole. Alphonse voit dans cette analogie une possible réparation des charmes de notre pays.
Kita Nago, c’est une demi-tonne ou plus, personne ne sait vraiment, sauf les épaules et les mains des porteurs qui, depuis la pointe la plus méridionale de la presqu’Ile d’Haïti dans la commune des Irois, se relaient pour le plus incongru marathon jamais organisé en Haïti. L’initiative vise à transporter l’emblème dans la commune de Ounaminthe, la plus septentrionale des points du territoire.
Parti le 1er janvier, l’expédition ne s’arrête jamais depuis. Jour et nuit, ca marche. Il n’y a pas de porteurs attitrés, c’est la population des localités traversées qui se dévoue. Qui met la main au colis, débourse gourde après gourde pour payer les menus frais occasionnés par l’odyssée.
« Pour réussir Kita Nago, nous mettons à contribution les ressources disponibles en Haïti : les bras des hommes et des femmes du pays. Notre sueur, notre force, nos cœurs et nos têtes », lance avec de la fierté dans la voix le notaire.
Interrogé sur les attentes des organisateurs, Alphonse est clair : « On souhaite que chacun observe, réagisse, participe. »
Quant à savoir quand prendra fin l’étrange procession, il n’a pas de réponse.
« Cela prendra le temps qu’il faut, Kita Nago ne nous appartient pas ».
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