Notre confrère Kesner Pharel a reçu sur Radio Métropole, dans le cadre de sa traditionnelle entrevue du jour de l’an, la ministre de l’Économie et des Finances, Mme Marie Carmelle Jean-Marie. Et fidèle à sa réputation de technocrate et femme de caractère, le grand argentier de la République a fait le tour des principales causes de la croissance économique anémique enregistrée en 2012. La sécheresse et le cyclone Isaac n’ont été cités que comme explications conjoncturelles. Mais les vraies causes de cette contreperformance sont plutôt structurelles et institutionnelles. Elles sont à rechercher dans la faible dotation des ministères en ressources humaines qualifiées, l’incapacité de l’économie à profiter des opportunités inhérentes au momentum post-séisme, le niveau de corruption qui gangrène la société, l’instabilité gouvernementale et la faible capacité de coordination et d’organisation du pays.
Mais plus important encore: la ministre a permis de démentir une idée largement répandue selon laquelle la reconstruction relancera la croissance économique des prochaines années. D’ailleurs, le Plan stratégique pour le développement d’Haïti (PSDH) fait du secteur de la construction le deuxième moteur de croissance économique sur la période allant de 2013 à 2015. Selon le PSDH, du côté de l’offre, la croissance économique devrait être portée par le secteur agricole (+5 %), la construction (+11 %), l’industrie manufacturière (+12 %) et les services (+6 %). Mais la faible capacité des entreprises haïtiennes de construction empêchera au pays de profiter pleinement des retombées de la reconstruction. Si la grande majorité des fonds de la reconstruction est restée chez les pays donateurs sous différentes formes, le peu qui touche les chantiers nationaux reprend encore la route vers les terres étrangères à travers les firmes de construction internationales. On comprend alors pourquoi trois ans après le séisme, les signes visibles de retombées de la reconstruction se font rares.
Gaspillage des bailleurs mis à part, la ministre de l’Économie et des Finances a mis l’accent sur le manque de ressources humaines locales qualifiées tant dans l’administration publique que dans le secteur privé pour expliquer notre incapacité à tirer un meilleur profit des fonds de la reconstruction. Pour exposer la crudité du problème, Mme Jean-Marie a pris l’exemple d’un pont qui coûterait 10 millions de dollars américains et qui exigerait comme garantie une avance de fonds de 10 % pour son démarrage, soit un million de dollars comme caution. Très peu de firmes individuelles locales disposeraient a priori de ce montant. Or, le seul contrat ne suffira pas à convaincre les banques commerciales de leur prêter cette valeur. Ces firmes de construction ne disposent pas non plus d’assez d’actifs susceptibles de constituer cette caution. Ainsi, pour bénéficier des grands contrats de la reconstruction, la seule alternative qui s’imposerait à ces firmes est un regroupement. Or, dans tous les secteurs de la société -économique, politique et société civile- la coordination stratégique et l’organisation sont loin d’être un avantage comparatif pour les Haïtiens.
En dehors de ce regroupement et de cette coordination salutaires, les entreprises haïtiennes devront se contenter des miettes. Mme Jean-Marie est catégorique : « Il n’y a aucune discrimination du pouvoir en place contre les firmes locales; c’est plutôt un problème d’organisation des entreprises locales». L’administration Martelly/Lamothe, poursuit-elle, a même tenté d’imposer une quote-part de 20 % des contrats aux firmes locales. Mais leur présente structure a rendu difficile sinon impossible la réalisation d’un tel objectif. Et ce n’est pas l’orientation actuelle des bailleurs de fonds qui facilitera les choses. Car même pour la construction des écoles, ces derniers exigent de faire des lots de construction de 15 écoles au lieu d’une par contrat. Ce qui permettra sans doute aux donneurs d’ordre de faire des économies d’échelle, mais ne profitera qu’aux compagnies étrangères.
Les conséquences négatives de cette carence des firmes privées sur la croissance économique sont considérables. Au point de convaincre le grand argentier de la République du fait que la reconstruction ne pourra pas être considérée comme un moteur de croissance. Puisque ce sont les entreprises étrangères qui profiteront des contrats. Même les intrants seront achetés en grande partie à l’extérieur, notamment en République dominicaine. Nous ne sommes pas producteurs des matières premières qui seront utilisées, comme le fer et le ciment. Qui pis est, encore une fois il est question du manque de ressources humaines qualifiées, très peu de travailleurs haïtiens seront recrutés dans les chantiers.
À titre d’exemple, la compagnie brésilienne qui réalisait le tronçon de route Cayes/Jérémie débarquait à Camp-Perrin avec sa flotte d’ingénieurs. Pour limiter les dégâts, l’État haïtien pourrait fixer un quota de cadres haïtiens à intégrer dans les chantiers, quitte à exiger leur formation par les compagnies bénéficiaires. Mais pour cela, il faudrait que l’État haïtien dispose d’un pouvoir de négociation suffisant vis-à-vis de la communauté internationale. Ce qui n’est pas vraiment le cas présentement. La ministre insiste : « Les propriétaires de firmes haïtiennes de construction doivent se mettre ensemble pour constituer les ressources financières afin de bénéficier des opportunités de la reconstruction.» Mais, on peut douter de la capacité de ce secteur à résoudre à court terme ce problème de coordination. Il en est de même du secteur politique. C’est un problème de société avec des conséquences économiques néfastes. Nous avons déjà mentionné ici des recherches qui expliquent le sous-développement par l’absence de capacité de coordination à l’intérieur et entre les secteurs importants d’une société.
Il convient de noter que les travaux de reconstruction du palais législatif ont été accordés à la firme dominicaine, propriété du sénateur dominicain Félix Bautista» d’après les déclarations du président de l’Assemblée nationale faite à Radio Kiskeya. Le Sénateur Bautista a été soupçonné d’avoir participé au financement de la campagne électorale de candidats à la présidence d’Haïti en 2010. Rappelons également que l’Institut haïtien de statistiques et d’informatique (IHSI) avait avancé «le retard enregistré dans le démarrage effectif des grands travaux de reconstruction » comme une des explications à la faible croissance économique enregistrée en 2012. La Banque de la République d’Haïti (BRH), dans sa note sur la politique monétaire au quatrième trimestre 2012, reprend cette même explication selon laquelle les retards enregistrés dans l’exécution des dépenses d’investissement par le gouvernement, notamment dans le secteur des bâtiments et travaux publics devraient avoir un impact négatif sur le taux de croissance économique. La ministre de l’Économie et des Finances n’est peut-être pas d’accord avec cet argument, qu’elle n’a d’ailleurs pas repris à l’émission de Kesner Pharel.
La faiblesse structurelle du secteur privé haïtien est un handicap à la croissance économique et au développement national puisque les investissements publics ne pourront être que les leviers. L’État ne pourra que créer les conditions propices à l’investissement privé. À ce titre, la ministre Jean-Marie dit ne pas négliger le volet économique de son ministère. Elle en veut pour preuve les 25 millions de dollars américains alloués au Fonds de développement industriel (FDI) pour lui permettre de renforcer les petites et moyennes entreprises (PME) dans trois secteurs : la construction, la transformation des produits agricoles notamment le conditionnement des fruits et légumes et l’élevage. Le FDI à travers ce projet prévoit des contrats de 5 ans. Au terme de cette période, le FDI devra réévaluer la situation financière des entreprises bénéficiaires pour décider de la nouvelle stratégie à adopter : renouveler le prêt dans les mêmes termes ou le transformer en prêt commercial. Avec ce programme, la ministre anticipe que l’entrepreneur pourra se concentrer uniquement sur sa production.
Si Mme Jean-Marie ne compte pas sur la reconstruction pour relancer la croissance économique, elle mise cependant sur le secteur agricole en récession de 2% en 2012 à cause des caprices climatiques, notamment la sécheresse et l’ouragan Isaac. Selon son argument, l’argent investi dans le secteur agricole échappe à la fuite caractérisant des investissements dans la reconstruction. Bien qu’on rapporte dans la presse que l’engrais subventionné par le gouvernement haïtien profite souvent aux planteurs dominicains. Un accent particulier, promet la ministre, va être mis également sur l’environnement en finançant la protection des bassins versants, le curage des rivières et la protection du sol.
Un manque de ressources humaines qualifiées dans les ministères
L’intervention de Mme Jean-Marie a également permis d’évacuer un mythe qui tend à relier l’absence de croissance et de développement économiques sur le long terme à l’absence de capital physique devant servir au financement des équipements et des projets de développement. Il n’en est rien puisque très peu de fonds des investissements publics prévus dans le budget 2012 ont été décaissés. Le Trésor public dispose de plus de 10 milliards de gourdes prêts à être investis dans des projets. Quel contraste ! Un pays où tout est prioritaire, où la grande majorité de la population réclame des interventions en sa faveur, l’État peine à dépenser ses revenus. Motif : la faiblesse des structures d’analyse et de supervision des projets dans les ministères. La ministre cite le cas du ministère de la Planification et de la Coopération externe (MPCE) qui joue à la fois le rôle de planificateur, de stratège et de gestionnaire de projets. Pourtant, comme le reste de l’administration publique, le MPCE souffre également du manque de cadres compétents.
Toutefois, on ne peut négliger l’hypothèse que cet état de fait soit entretenu par des politiciens qui l’exploitent à leurs propres intérêts et qui résistent à toute politique de renforcement institutionnel. Et justement, le MPCE devient un ministère très convoité ces derniers jours. Lors de la formation du cabinet Conille, il avait fait l’objet d’intenses tractations avant d’être chipé au Premier ministre à la dernière minute. Ce que son chef de cabinet a interprété comme un coup bas cruel et fatal au Premier ministre Conille. Dr Rony Gilot considère le MPCE comme « l’unique champ d’actions qui eût pu permettre à Garry Conille de fidéliser sa majorité parlementaire et de contrôler l’exécution des contrats de la reconstruction nationale» (*). On comprend alors pourquoi il est maintenant piloté par le Premier ministre Laurent Lamothe.
Une chose est claire : le manque de ressources humaines qualifiées est l'un des facteurs structurels de la faible croissance économique observée ces dernières années. Mme Jean-Marie n’y va pas par quatre chemins: il faut renforcer la capacité des ministères en termes de ressources humaines à commencer par les unités techniques, apporter du sang neuf en attirant de nouveaux cadres. Mais justement, ce genre de politiques publiques fait défaut au régime en place et à ses prédécesseurs. Pas de programmes de rétention et de formation de cadres si l’on excepte la remise en marche de l’École nationale d’administration financière comme un point positif en ce sens mais largement insuffisant.
Outre l’insuffisance des cadres disponibles au sein de l’administration publique, il se pose également un problème d’utilisation de leur compétence. Trop souvent, les ministres viennent avec leur équipe et isolent volontiers les cadres des ministères, indépendamment de leur niveau de compétence. Ce qui pousse les plus compétents à aller vers des cieux plus cléments que représentent les organisations non gouvernementales. En ce sens, la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti a donné le mauvais exemple puisque trop peu de cadres haïtiens ont pu bénéficier de l’expérience de ses experts locaux et étrangers. L’insécurité ambiante, particulièrement le kidnapping, a chassé beaucoup de cadres compétents du pays. Ainsi, le rétablissement d’un climat sécuritaire fait partie des politiques de rétention de cadres. Et malheureusement, la ministre n’a nullement indiqué les actions qu’elle compte entreprendre à son niveau pour pallier le problème de manque de ressources humaines qualifiées, encore moins le programme gouvernemental en ce sens.
Très peu de ministères sont disposés à financer les études supérieures de leurs cadres sur une base méritoire ou même à intégrer les boursiers revenus d’études à l’étranger. Conscient du manque de ressources humaines qualifiées, la Banque de la République d’Haïti (BRH) avait lancé un programme de bourses destiné aux lauréats des différentes facultés de l’université d’État qui enseignent des disciplines connexes à l’économie et à la finance. Le programme a été abandonné au début des années 2000 pour on ne sait quelles raisons. En ce qui a trait à l’absence d’intégration des boursiers, le programme de bourses en médecine à Cuba demeure un exemple éloquent. Le pays manque cruellement de médecins, l’État a décidé de participer à la formation des médecins haïtiens. Ces derniers, revenus au pays, ont eu toutes les peines du monde à intégrer le système. Pourquoi ? Difficile de trouver des explications cohérentes. Beaucoup d’entre eux exercent actuellement leur métier à l’extérieur, notamment en Espagne. Poser le problème de la croissance à long terme, donc du développement, revient également à attaquer ces haïtienneries.
Exigence de transparence des bailleurs
Mme Jean-Marie a également mentionné le gel temporaire de l’appui budgétaire par la communauté internationale comme une explication à la faible croissance économique réalisée en 2012. Le gouvernement n’avait reçu que 27 millions sur une promesse de 100 millions puisque les bailleurs conditionnaient leur soutien financier aux résultats de l’audit des contrats engagés par l’ex-Premier ministre Garry Conille. Il s’agit là de l’illustration parfaite des impacts que peut avoir la perception de la corruption et de mauvaise gouvernance sur la performance économique. Puisqu’il faut prouver aux bailleurs, ne serait-ce sa bonne volonté, de ne pas dilapider l’aide reçue.
Elle a profité de son passage à l’émission pour confirmer la bonne santé des finances publiques en 2012. Sa décision d’inviter les autorités des trois pouvoirs à dépenser parcimonieusement les deniers publics tient plutôt de la rationalisation des dépenses publiques. Car, jusqu’ici, seulement 1/3 du budget national est financé par les ressources nationales. En 2012, selon la ministre, il n’y a pas eu de corbeilles et de cadeaux distribués aux hauts fonctionnaires publics. Cet argent va plutôt curer des lits de rivières, indique-t-elle, en prenant soin d’informer sur la nouvelle orientation que compte prendre l’équipe gouvernementale en investissant plutôt dans la création d’un climat propice aux affaires au lieu de subventionner des entreprises publiques surfant sur la faillite.
Mme Jean-Marie réfute la thèse que son gouvernement applique une politique d’austérité, reconnaissant plutôt un déplacement de certaines dépenses de fonctionnement vers d’autres investissements plus stratégiques. Elle rejette aussi l’idée d’agressivité de l’équipe en place dans la perception des taxes et impôts. Il n’existe « aucune nouvelle taxe mais des dispositions administratives pour gérer l’impôt sur le revenu ». Désormais, indique-t-elle, l’État ne table plus sur la déclaration définitive d’impôt des travailleurs mais opte plutôt pour un prélèvement à la source concernant 100 % du revenu imposable. Par le passé, l’impôt sur le revenu était calculé sur un pourcentage du revenu du salarié à qui il incombait de verser le reste au Trésor public à travers la déclaration définitive d’impôt. Déclaration que beaucoup de citoyens ne faisaient pas.
La ministre Jean-Marie maintient les prévisions de croissance de 6.9 % pour 2013 en misant sur les investissements ratés en 2012 qui seront réalisés en 2013. Elle cite en exemple les travaux d’irrigation de la plaine du Cul-de-Sac, les travaux visant à diminuer les impacts des fortes averses à Léogâne et les investissements agricoles visant l’augmentation de la production du riz et de la banane dans le département du Sud.
Il faudra cependant réaliser les réformes structurelles et institutionnelles si l’on veut éviter de rater les prévisions de croissance économique en 2013. Et à ce niveau, on observe très peu de signaux positifs crédibles.
(*) : Dr Rony Gilot. Au gré de la mémoire : Garry Conille ou le passage d’un météore, p. 91.
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