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CULTURE

Concert de jazz/ Ritz Kinam II/16 décembre 2012
«Une chanteuse époustouflante : Cécile Mac Lorin Salvant»
Le Nouvelliste | Publié le :22 novembre 2012
 Roland Léonard

Vive la voix ! Vive le premier des instruments musicaux ! Vérité universelle et immuable dans tous les genres.

Avec un bagage technique constitué d’une longue pratique du chant classique et lyrique (six à huit ans) et du chant jazz, gagnante d’importants concours et plébiscitée ou parrainée par de grands artistes tels que Al Jarreau, Dee Dee Bridgewater, Wynton Marsalis, s’exprimant en quatre langues (anglais, français, créole et espagnol), Cécile Mac Lorin Salvant est venue en pèlerinage et reconnaissance au pays de son père, le médecin interniste Alix Salvant, pour nous offrir le vendredi 16 novembre passé une soirée extraordinaire, inoubliable.

Elle s’est fait accompagner par le trio du musicien afro-américain Aaron Diehl composé de : Aaron Diehl (piano) ; Marion Felder (batterie) et du Blanc Paul Sikivie (contrebasse)

Ambiance

Le concert a eu lieu sur le patio de l’hôtel Ritz Kinam II, avant l’amphithéâtre. Le public, euphorique, constitué de mélomanes avertis et de curieux, était assis autour des tables rondes ou carrées, recouvertes de nappes blanches, disposées en plein air sur la cour ou abritées sous la galerie. Temps nuageux.

Le concert

Le spectacle est introduit par l’ingénieur Fritz Joassaint qui résume assez bien le parcours et les qualités de la chanteuse, insistant sur sa filiation avec les grands modèles féminins. Les musiciens se présentent l’un après l’autre sur la scène, à l’appel de leur nom, et la chanteuse paraît finalement, ravie et épanouie, saluant son auditoire.

La première partie ou premier «set» commence par le classique «Yesterday», morceau en mineur, et «bluesy», immortalisé par Billie Holiday et Helen Merrill en ballade, mais joué dans ce contexte avec un tempo de swing lent. La vocaliste prend un solo de «scat» et termine par une conclusion (Coda) acrobatique.

L’instant d’après, la légende du cheminot célèbre John Henry, personnage folklorique voulant courir aussi vite que les trains, est chantée en un «blues» sur un rythme un peu chaloupé, vieillot. Solo classique du pianiste. C’est le magnifique «Moody’s mood for love», thème du musicien James Moody, qui lui succède. On s’en émerveille. On dirait un récitatif sur un fond rythmique régulier presqu’indépendant. Quelle virtuosité verbale dans les phrases ! On sent et voit passer l’ombre de George Benson, son interprète le plus célèbre. On ne peut s’empêcher de se poser cette question: est-ce une illustration de plus du style «Vocalese» propre au chant «jazz» et consistant à appliquer des paroles sur les improvisations les plus rapides, les phrases les plus folles et mouvementées ? Cela ne nous étonnerait guère ; le «flow» ou flux mélodique et chanté est assez proche du débit d’un monologue en prose. Un chef-d’œuvre en majeur, en vérité !   

On enchaîne ensuite avec «Love for sale» de Cole Porter, sujet grave (le couplet est joué «ad lib» à l’introduction), également avec une mélodie de la chanteuse sur un poème d’Ida Faubert, «Le front caché sur ton genoux», une assez bonne ballade, valse-jazz en ¾, où se distingue le contrebassiste Paul Sikivie. Jusqu’à la fin de ce premier «set», les succès se relayent : «konfyans» de Dòdòf Legros en créole, version «bossa-jazzy» avec l’agréable maniérisme de la chanteuse, les solos de piano et de basse ; «From this moment» swing «up tempo» (très rapide)… et j’en oublie.

A la pause, on respire un peu après tant d’émotions fortes et bénéfiques ; on va à la rencontre des vieilles connaissances, copains et copines venus communier à cette grande messe du jazz. Ce sont des retrouvailles émouvantes.

En deuxième partie, on a droit à des airs mémorables comme : « Let me stay », un duo entre la vocaliste et la contrebasse ; «There’s a lull in my life», sorte de slow en 12/8, au tempo très lent ; «I cried for you»,  plainte et revanche quand l’autre à son tour pleure désespérément ; le succès fabuleux de Richard Rodgers, «I didn’t know what time it was», très sensuel avec son solo de contrebasse très mélodique ; «What a little moonlight can do», très coquin et paillard, jouissif dans son scat et les mimiques de la chanteuse, etc…, etc. On n’en finirait pas.

Le concert prit fin avec regret, sous les protestations des spectateurs qui en redemandaient. Ce fut la traditionnelle remise de bouquets de fleurs. Pour récompenser le public de sa passion et de son amour, pour apaiser sa soif, la vocaliste Cécile Mac Lorin Salvant offrit en bonus deux morceaux supplémentaires : de la chanson pour se détendre, «La bohème» de Charles Aznavour, en français, presque sans accent, et «Alfonsina» dans une diction espagnole impeccable. Applaudissements nourris. Congratulations. Elle était simplement accompagnée par le pianiste Aaron Diehl.

Les acteurs et musiciens

Le trio Aaron Diehl a fait un bon job, accompagnant efficacement, d’une manière pondérée, sans extravagance, la vocaliste.

-Le pianiste a usé de sobres harmonies, aux tensions presque conventionnelles ; ses «chorus» sur suites d’accords-grille harmonique-étaient assez corrects.

-Un batteur efficace, assurant des introductions et relances adéquates par ses roulements ; personnalité calme, un rien nonchalante. Bons breaks.

-Un bassiste interagissant, avec à-propos, avec ses compagnons et Cécile. Une bonne sonorité et des «chorus» adéquats, mélodieux des fois.

-Que dire de la principale concernée qu’on n’ait déjà exprimé ? Elle nous a stupéfié par l’étendue de son registre, son «ambitus», de sa note la plus grave au suraigu. Un grand talent certes, mais reposant sur beaucoup de  travail. Apports certains de sa longue pratique des chants classique et lyrique combinés à ceux de la manière jazz. Il y a du Sarah Vaughan dans ses effets au grave, du Carmen Mac Rae et du Billie Holiday au médium et à l’aigu. Ses mimiques et ses moues-voire ses grimaces- sur scène ne sont pas gratuites, mais participent de sa technique vocale globale, académique et non conventionnelle. De l’expression. De la sensibilité. De la tendresse. De la virtuosité.

Cécile Mac Lorin Salvant n’a que vingt-deux ans ; elle est très jeune. Elle a donc un grand avenir devant elle et tout son temps pour évoluer, trouver sa propre voie, son «sceau» vocal et faire oublier un peu ses modèles qu’elle a heureusement et nécessairement adoptés. Bravo !

 

Roland Léonard
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