DE LA LECTURE A L'ECRITURE

Maximilien Laroche, critique et spécialiste en littérature comparée

Nous avons appris le décès mercredi soir du chercheur et professeur Maximilien Laroche à l'âge de 80 ans. Nous reprenons cet entretien que Le Nouvelliste avait réalisé avec ce spécialiste en littérature comparée, en 2007.

Publié le 2017-07-27 | Le Nouvelliste

Culture -

Le Nouvelliste: Nombreux sont les écrivains et critiques tant haïtiens qu'étrangers qui citent vos travaux dans leurs écrits. Vous êtes donc devenu un modèle dans le monde littéraire. Parlez-nous un peu de votre cheminement comme chercheur en littérature haïtienne et comme professeur de littérature. Maximilien Laroche : Tout a commencé à l\'école secondaire. Nous avions dans notre collège un cercle d\'études dont la règle était que chacun devait, de façon régulière, présenter des exposés sur des sujets de son choix. J\'ai voulu profiter de ce cadre pour étudier les auteurs haïtiens qui alors n\'étaient pas au programme des écoles ni au baccalauréat. Par la suite j'ai continué à étudier personnellement les auteurs haïtiens, mais en leur appliquant les méthodes d\'analyse auxquelles je m'initiais dans mes cours de lettres au Canada ou en France. Mon objectif a toujours été d\'adapter ces méthodes à la littérature haïtienne en tenant compte du contexte linguistique, culturel, social ou historique qui nous est propre. Cela m\'a servi, car lorsqu'il m'a fallu parler de la littérature haïtienne, au Canada ou ailleurs, les publics auxquels je m\'adressais pouvaient juger nos oeuvres à partir des mêmes critères qu\'ils appliquaient aux leurs. Il m\'a toujours semblé qu\'il nous fallait soumettre nos oeuvres aux mêmes tests auxquels les oeuvres étaient soumises ailleurs. Ainsi pouvons-nous mieux dégager leurs valeurs propres et les ressemblances ou différences qui les rapprochent ou les séparent des textes littéraires étrangers. L.N : L\'oraliture occupe une grande place dans vos travaux critiques. Pourtant certains écrivains haïtiens croient que parler d\'oraliture constitue une approche populiste, qui fait fi des concepts modernes de la littérature. Qu\'en pensez-vous ? M.L : Il est possible d\'utiliser le concept d\'oraliture selon une approche populiste. On le fait bien pour d\'autres idées. Mais je rappellerai que ce mot, lancé par Ernst Mirville, a été forgé à cause du malaise que provoquait l\'usage des mots littérature orale. D\'abord celle-ci était tenue pour une littérature de seconde classe, et de plus il y avait quelque chose de paradoxal à associer les deux mots de littérature et d\'oralité. Par oraliture, il faut entendre un corpus de textes oraux qui obéissent à des règles d\'organisation structurale, entretiennent des visées esthétiques, répondent à des impératifs idéologiques et témoignent d\'un traitement de la langue en tout point comparable à ce que l\'on peut rencontrer dans des textes écrits considérés comme littéraires. Par l\'usage de ce terme, il s\'agit surtout de souligner que l\'oraliture et la littérature correspondent moins à deux civilisations (l\'oral et l\'écrit), ce qui implicitement fait croire à une hiérarchie, à deux univers et surtout à deux modes de communication. Dès lors on doit les soumettre au même traitement, aux mêmes exigences, sans négliger pour autant la spécificité des modes de communication utilisés. Autrement dit, l\'usage de ce terme vise à rappeler que le passage de l\'oraliture à la littérature représente une modalité de la communication esthétique dont il faut tenir compte. C\'est de toute évidence un tel souci qui a porté les écrivains martiniquais à se donner le titre de «marqueurs de paroles », ce qui est une façon imagée de rappeler les différences à établir entre un conteur de la tradition orale, un narrateur de roman contemporain et celui qui s\'estime placé à mi-chemin de ces deux types de raconteur. Dans le monde francophone on accepte, me semble-t-il, le terme d\'oraliture. Par contre, les écrivains angolais, dans leur recherche d\'un terme équivalent, ont préféré celui d\'oratura. L.N : Votre dernier ouvrage : « Se nan chimen jennen yo fè lagè » (2007), comprend un chapitre ayant pour titre Moun andeyò. Qu\'est-ce qui vous a porté à écrire ce chapitre ? M.L : L\'expression «moun andeyò» m\'a toujours paru choquante. Elle laisse comprendre qu\'il y a des inclus et des exclus selon une division entre la ville et la campagne puisqu\'à moun andeyò s\'oppose moun lavil. Un pays ne peut pas être uniquement celui des gens qui vivent dans les villes et encore moins dans une seule ville qui constituerait à elle seule la République. Par ailleurs, il existe bien des gens qui vivent en dehors du pays. Seraient-ils une autre sorte de mounn andeyò ? Je crois qu\'il y a des faits et l\'illusion résultant de leur perception idéologique. Il faudrait donc distinguer plusieurs aspects, plusieurs dimensions de l\'opposition entre le dedans et le dehors. J\'ai voulu pousser jusqu\'au bout la dialectique du dedans et du dehors en remontant la spirale des cercles délimitant les exclusions et les inclusions et aller jusqu\'à cet ultime cercle qui sépare la vie de la mort pour laisser comprendre qu\'il enferme tous les autres. L.N : Dans vos écrits, vous utilisez le terme « l\'haïtien » à la place de langue créole. Pourquoi en est-il ainsi? M.L : Au commencement, il y avait le romain, communément appelé latin. Puis du contact entre le latin et les langues parlées par les populations de diverses parties de l\'Europe occidentale, sont nées des langues dites romanes. Au fur et à mesure que ces langues acquéraient leur personnalité propre, on s\'est mis à les désigner plus précisément et à parler de français, d\'espagnol, d\'italien ou de portugais. Je crois qu\'il en ira de même pour les créoles à base lexicale française. On parlera d\'haïtien, de martiniquais, de guadeloupéen, de mauricien ou de seychellois. Pour le moment, il faut le reconnaître, parler de l\'haïtien au lieu de créole d\'Haïti est une façon d\'anticiper ce qui viendra tôt ou tard. Dire seulement de quelqu\'un qu\'il parle créole ne nous renseigne aucunement sur le créole qu\'il parle qui peut-être cap-verdien ou curaçaolais. D\'ailleurs vous remarquerez que le saut est déjà fait pour les créoles parlés dans les pays néerlandophones de la Caraïbe. On dit maintenant papiamentu, sranan et l\'on sait de quelle langue et de quel pays il s\'agit. Je signale, à titre d\'exemple, un autre mot dont l\'usage tend à se répandre: c\'est l\'adjectif états-unien, employé comme substantif pour désigner les habitants des États-Unis d\'Amérique du Nord, en lieu et place du mot Américain qui, lui serait applicable à tout habitant des trois continents américains. L.N : Dans votre ouvrage « Littérature haïtienne comparée » (2007), vous dites que «lodyans est un genre haïtien » (p.101) Comment pourriez-vous comparer Georges Anglade et Justin Lhérisson dans l\'utilisation de lodyans comme genre littéraire? M.L : Georges Anglade a le mérite d\'avoir ravivé l\'intérêt pour le genre auquel Lhérisson a donné le nom de lodyans. Ensuite Anglade écrit lui-même des lodyans. Et là il ne fait plus seulement acte d\'historien ou de théoricien d\'un genre mais de créateur de récits de fiction. Je crois que sur ces deux plans, il faut le féliciter pour son travail et l\'encourager à continuer à oeuvrer comme il le fait. Ainsi il suscitera une émulation qui ne peut qu\'être profitable à la littérature. Maintenant pour ce qui est de faire une comparaison, Georges Anglade reconnaît à Lhérisson le titre de précurseur du genre lodyans. Comme il vit à une autre époque et fait face à des situations différentes de celles que connaissait Lhérisson, ayant de plus sa personnalité propre, son style et sa vision du monde, il ne répète pas Lhérisson. Il innove forcément. Il faudra donc un certain temps à la critique pour mettre ces deux écrivains en perspective et pouvoir bien analyser ce qui fait l\'originalité des lodyans d\'Anglade par rapport à celles de Lhérisson. Pour cela, il faudra considérer le style de chacun et le type d\'ironie que chacun d\'eux cultive. D\'ores et déjà une chose est évidente, Anglade définit les lodyans comme des récits courts qui ne visent pas à la longueur des récits de Lhérisson. Enfin, il est bien évident qu\'avant de pouvoir juger et comparer un auteur à un autre, il faut attendre de connaître la réception de son oeuvre par le public qui est en définitive le grand juge qui consacre un écrivain et ses oeuvres. Lhérisson le dit bien dans sa préface de La famille des Pitite-Caille. L.N. : Pensez-vous que vos travaux critiques ont un impact sur la production littéraire en Haïti ou sur l\'enseignement de la littérature dans le pays? M.L : Je vous avoue très sincèrement que je ne saurais le dire mais que je souhaiterais bien qu\'il en soit ainsi. Tout ce que je peux dire, c\'est que j\'ai toujours tenu à faire publier ou distribuer ici ce que je faisais paraître ailleurs et qu\'il y a des collègues ici qui connaissent bien ce que j\'ai écrit et en font des analyses approfondies, comme c\'est le cas dans le numéro 209 de Conjonction qui était consacrée à la critique littéraire. L.N : « Prensip Marasa » est le plus récent texte critique que vous avez écrit. Qu\'aviez-vous voulu montrer en choisissant ce titre ? « Prensip Marasa » est un volume qui contient plusieurs essais, entre autres, «Nou bliye, nou sonje, n a reve»; «Ann ale nan tèt Ayisyen » et «Si ou pa fè ankèt, pe bouch ou.» En ce qui concerne celui qui donne son titre au volume, « Prensip Marasa », il traite du problème suivant : s\'il y a un principe de contradiction et d\'opposition, il y en a un de non-contradiction et d\'unification. Pour les Haïtiens, ce serait le principe marassa dont j\'essaie de montrer certains cas d\'application et que je compare au principe du développement de la thèse par l\'affrontement avec l\'antithèse et la résolution de ce conflit par la synthèse ou encore que je compare au rapport établi par la relation entre le ying et le yang. Michel-Rolph Trouillot avait posé la «kontradiksyon-marasa » comme un principe expliquant les conflits qui traversent l\'histoire politique d\'Haïti. Je crois qu\'il faut élargir la problématique et voir le prensip marasa comme la règle de résolution du conflit des doubles que l\'on peut constater à différents niveaux de la société et de la culture haïtiennes. L.N : Par la qualité et la finesse de vos travaux critiques, j\'ai vite compris que vous entretenez un rapport constant avec les mots pour faire vivre au lecteur la « dimension cachée » de l\'oeuvre littéraire. De «Bizango» en passant par « Dialectique de l\'Américanisation », «L\'image comme écho», «Le miracle et la métamorphose» à «Teke», c\'est la même volonté de jongler avec les mots en respectant les méthodes d\'analyse littéraire. Faites-nous une brêve présentation de quelques-unes de vos travaux critiques. M.L : La présentation sera brève en effet. Prenons ces livres dans l\'ordre chronologique : Le Miracle et la métamorphose (1971) est un travail de comparaison entre la littérature haïtienne et celle du Québec. Il est plutôt axé sur l\'histoire littéraire et procède par la mise en parallèle de plusieurs genres : le roman, la poésie, le théâtre. Il fait l\'histoire du développement de ces genres au Québec et en Haïti. L\'Image comme écho (1978), dont le titre s\'inspire de l\'analyse d\'un tableau de Préfète Dufaut qui illustre précisément la relation entre voix/écho, d\'une part, et image/représentation, de l\'autre, réunit des essais portant sur la littérature et la culture haïtiennes. On y trouve des analyses d\'oeuvres (Magloire-Saint-Aude, l\'exilé de l\'intérieur), d\'une figure de la mythologie haïtienne (Le mythe du zombi) ou de certains thèmes (Le discours de la guerre dans le récit haïtien). Dialectique de l\'Américanisation (1993) aborde le thème de l\'américanité auquel on pourrait opposer celui de l\'américanisation dans la mesure où il n\'y a pas une essence américaine mais un processus d\'américanisation que l\'on peut observer en Amérique du Nord (L\'image du nouveau-né et la figure du Nouvel Adam dans la poésie québécoise) aussi bien que dans la Caraïbe (l\'image de la femme dans la lyrique populaire haïtienne; La bataille de Vertières et le Cahier d\'un retour au pays natal). Bizango (1997). Ce livre, revu, corrigé et augmenté a donné Mythologie haïtienne (2002). La figure du Bizango est symboliquement aussi importante que celle du zombi même si ce dernier a monopolisé l\'attention dans d\'innombrables articles, de nombreux livres et des films qui ne cessent de s\'en inspirer. Le Bizango est le vis-à-vis du zombi puisque si ce dernier est la victime, le bizango est, lui le bourreau, celui par qui le malheur arrive. Il y a une mythologie vaudoue, certes, mais aussi une mythologie haïtienne qui englobe la symbolique vaudoue qu\'elle transpose dans d\'autres domaines de l\'activité sociale. Teke (2000) est le premier livre d\'une trilogie comprenant Prensip marasa(2004) et Se nan chimen jennen yo fè lagè(2007) dont l\'objectif pourrait se résumer ainsi : relire la culture haïtienne à partir de la langue haïtienne et de ses mots-clés. Dans Teke, on peut signaler entre autres essais : Sa ki manje lajan Wochanbo et Dessalines, zanmi-kanmarad. L.N : Vous êtes spécialiste en littérature comparée, et chercheur à l\'Université Laval au Québec. Quel effort la rédaction de vos ouvrages vous a coûté ? M.L : Je suis mal placé pour mesurer l\'effort que m\'ont coûté les ouvrages que j\'ai publiés. Je peux simplement souligner ce qui a pu me faciliter la tâche. Mon poste à l\'Université Laval a sans nul doute été un tremplin formidable pour me mettre en contact avec des collègues, des pays et leurs littératures, en Amérique latine, dans la Caraïbe, dans l\'océan Indien et aussi en Europe et même en Afrique. Mes études et la connaissance de langues telles que l\'anglais, l\'espagnol et le portugais m\'ont facilité la tâche en tant que professeur quand il me fallait, en donnant des cours sur les littératures du Québec et d\'Haïti, faire des parallèles entre les situations prévalant dans les pays où je me trouvais. J\'ai pu participer aussi à de nombreux colloques ou faire partie d\'associations (comme celle des Études créoles) ou de jurys (comme le Prix Carbet de la Caraïbe ou le Prix Casa de las Americas). Tout cela a été pour moi l\'occasion non seulement de faire connaître la littérature haïtienne, mais aussi d\'en apprendre sur les littératures des pays où je me trouvais. L.N : Monseieur Maximilien Laroche, un dernier mot. M.L. : J\'ai assisté à l\'édition du 7 juin 2007 de Livres en Folie. Je suis reparti avec de nombreux livres. Deux parmi ceux que j\'ai achetés m\'ont particulièrement fait plaisir. Il y a d\'abord l\'Histoire du peuple haïtien de Dantes Bellegarde, réédité chez Fardin, un livre que j\'avais lu à sa parution mais qu\'à l\'époque je n\'avais pu acheter. Je me dis que maintenant même si toute la bibliothèque haïtienne n\'est pas encore disponible, faute de rééditions suffisantes d\'ouvrages majeurs, il est de plus en plus possible de trouver les textes anciens sans avoir à regretter de ne pouvoir les acquérir. Et puis il y a le livre des lodyans de Maurice Sixto publié par les Presses nationales d\'Haïti. Je me dis que ceux qui veulent étudier les textes oraux n\'auront plus, j\'espère, à s\'infliger la reprise indéfinie de tel passage d\'un microsillon parce qu\'ils n\'ont pu saisir les paroles prononcées ou chantées. Si l\'on combine cette disponibilité plus grande des textes (Livres en folie en est un des responsables) avec un accroissement du nombre des auteurs et un élargissement de leurs champs d\'investigation, de réflexion ou de fiction, tant en français qu\'en haïtien, il y a tout lieu de croire que les choses bougent dans le bon sens.

Né le 5 avril 1937 au Cap-Haïtien, Maximilien Laroche, spécialiste en littérature comparée, est professeur et chercheur à l\'université Laval, Québec. Il a publié plusieurs ouvrages critiques, dont « Bizango » (1997), « Dialectique de l\'Américanisation » (1993), « L\'image comme écho » (1993), « Le miracle et la métamorphose » (1991), « La double scène de la représentation: oraliture et littérature dans la Caraïbe », « La littérature haïtienne. Identité, langue, réalité ».

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