Dix nouvelles années d'alphabétisation en Haïti : quel bilan tirer ?

(1ère partie) En novembre 1994, l'exécutif dirigé par le président Jean-Bertrand Aristide avait créé la Secrétairerie d'État à l'Alphabétisation (SEA). Mais c'est en 1995 que la SEA avait véritablement commencé à fonctionner à travers la formation d'alphabétiseurs et l'implantation de centres d'alphabétisation un peu partout dans le pays. Nous profitons de la journée internationale de l'alphabétisation, ce 8 septembre, pour réfléchir sur l'avancement du processus d'alphabétisation dans le pays. Nous nous limiterons à cette période de 1995 à 2005.

Publié le 2005-09-09 | Le Nouvelliste

Société -

1995-2005 : dix nouvelles années d'alphabétisation en Haïti. Quel bilan peut-on en tirer ? Il est important, pour parler de bilan, de passer en revue la plupart des objectifs que s'était fixés la SEA : ces objectifs constituent une espèce de cible à atteindre. Parmi ces objectifs, on peut retenir : alphabétiser 2.100.000 personnes durant trois ans ; diffuser l'écriture créole, c'est-à-dire rendre l'écrit créole disponible et accessible partout dans le pays dans la langue parlée et comprise de tous les Haïtiens ; mettre en place une structure adéquate d'identification et d'évaluation des personnes à alphabétiser ; élaborer la batterie de matériels pédagogiques nécessaires à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture dans une perspective de formation continue ; assurer une formation adéquate au bénéfice de tous ceux qui sont désireux d'apporter leur contribution comme moniteurs d'alphabétisation, en particulier des jeunes ; implanter et impulser des centres en partenariat avec les collectivités locales... Un autre objectif que répètent souvent les anciens responsables du processus est d'offrir aux néo-alphabétisés les moyens de pouvoir gérer leur petit commerce. Il convient, avant tout, de saluer cette action du régime lavalas de créer la SEA qui est l'institution chargée de réguler, de planifier et d'exécuter les programmes d'alphabétisation en Haïti. La volonté même de créer cette institution est à féliciter, même si elle est arrivée tard : on s'y attendait plus tôt (dès le lendemain du 7 février 1991 dans la mesure où la nécessité se faisait toujours sentir et que la majorité des autres pays qui avaient pris conscience du phénomène, notamment à travers le système des Nations-Unies, avaient déjà réussi un bon parcours dans la lutte contre l'analphabétisme). Il faut aussi féliciter la SEA pour ces beaux objectifs qu'il s'était fixés et qui guident aujourd'hui encore ses actions. Car, une institution aussi importante que la SEA qui ne définirait pas d'objectifs précis à atteindre serait comparable à une voiture sans phares ni direction et qui, donc, n'aurait pas de destination désirée. Cependant, se fixer des objectifs est une question, mais se donner les moyens de les atteindre en est une autre. Et ces moyens n'existent pas dans la nature, ni dans les discours. Il faut les créer ou se les inventer. On peut se demander, 10 ans après, combien de ces objectifs ont été atteints ou sont sur le point d'être atteints. Celui dont le terme était fixé à trois ans, a-t-il été atteint après dix ans ? En termes clairs, combien de personnes ont véritablement été alphabétisées ou combien sont à même de "régler" leur petit commerce à partir du fait d'être alphabétisés à travers les dernières campagnes d'alphabétisation ? A l'heure actuelle, personne ne peut dire avec précision le taux d'analphabétisme en Haïti en se basant sur le nombre de gens alphabétisés à la faveur des campagnes d'alpabétisation. Lors d'un débat public le 7 septembre 2003, le secrétaire d'État d'alors, M. Stephen Francisque, avait déclaré : « Je ne veux pas lancer de chiffres pour l'instant ; l'évaluation est en cours, je dois encore attendre ». Plus loin, il avait soutenu, malgré cette déclaration, que sur la population haïtienne de 8 millions d'habitants, il y aurait 55 % d'analphabètes. Encore des chiffres lancés en l'air puisque n'ayant fait l'objet d'aucun recensement officiel. Toute tentative de recensement en ce sens sans une base d'évaluation semble vouée à l'échec. Raison ? La majorité des néo-alphabétisés de 1995 à nos jours se voient perdre les compétences qu'ils avaient acquises pour des raisons que nous avencerons tout au long de ce texte. La formation offerte aux alphabétiseurs est insuffisante pour leur permettre d'appréhender les différents problèmes auxquels ils doivent faire face en enseignant aux masses analphabètes, car cette formation ne saurait consister en le seul fait de faire apprendre à lire et à écrire ; elle consiste aussi en la maîtrise de toute une série de phénomènes liés à l'environnement, à des facteurs socio-affectifs, cognitifs, psychologiques, etc. D'un autre coté, la formation offerte aux analphabètes ne leur permet pas non plus de développer la capacité de lire et d'écrire, car elle n'est pas suffisante ; elle reste encore au stade d'initiation. De plus, ces acquis ne correspondent pas à la réalité : les gens sont alphabétisés en créole alors qu'en réalité c'est en français que s'écrivent les fiches de transaction. Dans l'état du développement actuel du monde et vu les exigences que suscite ce développement, on ne saurait se donner comme objectif d'amener les adultes néo-alphabétisés à ne pouvoir que se débrouiller dans leur petit commerce à savoir « pouvoir calculer le nombre d'articles vendus sur le nombre d'articles achetés, prendre des notes appropriées, lire une facture, etc. », tel que les responsables des campagnes d'alphabétisation passées l'ont toujours exprimé implicitement ou explicitement. C'est dans ce contexte que le gouvernement d'Aristide, au cours de son deuxième mandat, avait développé le programme d'alpha-économique dont était née la multiplication des coopératives qui allaient connaître la grave crise que nous avons tous connue en 2003 et dont les séquelles existent aujourd'hui encore. Il s'agit donc de donner aux masses analphabètes un moyen de débrouillardise. Pouvoir se débrouiller dans une langue que les gens pratiquent naturellement ! Cela veut dire que l'accent est surtout mis sur le côté scriptural de l'apprentissage. Un moyen de débrouillardise devrait offrir aux individus de quoi pouvoir intervenir, ne serait-ce que rudimentairement, en français car si à l'oral la vie se réalise presque exclusivement en créole, à l'écrit, dès qu'il s'agit de prendre ou d'émettre des notes, c'est le français qui est à l'honneur. Donc le moyen de débrouillardise offert aux néo-alphabétisés serait un moyen restreint qui leur permettrait d'interagir entre eux dans la mesure où ils possèdent les mêmes compétences de « déchiffrage » des lettres et d'identification des nombres. Là encore, il n'est pas très certain qu'ils soient capables de tout négocier : ils n'ont pas reçu une formation leur permettant de pouvoir généraliser à partir d'une compétence de base. Ils n'ont qu'une compétence immédiate qui leur permet d'opérer au quotidien, d'appliquer ce qu'ils ont appris au cours de leur formation. Mais qu'est-ce qu'ils ont eu le temps d'apprendre pendant trois mois et qui leur permettrait de pouvoir généraliser à partir d'une compétence de base ? Le président Aristide s'était même montré à la télévision dans un spot publicitaire concernant la campagne d'alphabétisation en compagnie d'une vieille dame (l'air septuagénaire) qui a déclaré, après avoir passé trois mois à un centre d'alphabétisation : « Kounye a mwen tèlman fò, m fò twòp ! ». Tout ceci s'inscrit dans la perspective d'une propagande politique. Qu'est-ce que des adultes analphabètes peuvent avoir acquis de substantiel en trois mois ? D'autant plus que les masses analphabètes haïtiennes le sont dans les deux langues. C'est vrai qu'on n'apprend pas à un apprenant à faire toutes les opérations arithmétiques possibles qu'il a à rencontrer dans sa vie professionnelle ou même socio-familiale. De même, on ne lui enseigne pas non plus la formation et les tournures de toutes les phrases possibles qu'il construira en communiquant ou qu'il aura à interpréter en situation de communication avec des locuteurs natifs ou non natifs. On lui enseigne le mécanisme de fonctionnement fondamental de la langue à partir duquel il est amené à générer un nombre indéterminé de phrases et d'énoncés que pour la plupart il n'a jamais entendus voire produits. Mais pour y parvenir, il faut un processus d'enseignement-apprentissage bien concocté avec des objectifs et finalités bien conçus autour desquels viennent tourner des contenus à maîtriser. Le processus d'enseignement-apprentissage qu'il soit destiné à des enfants, adolescents ou à des adultes, nécessite un cadre approprié. Il ne suffit pas d'avoir un tableau, une brosse, des bancs, un stylo ou un crayon, le manuel et le cahier. Il demande beaucoup plus que cela. A l'heure des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (NTIC), une salle de classe doit s'adapter aux nouvelles avancées au niveau didactique et pédagogique. Pour une alphabétisation fonctionnelle Il faudrait penser à une alphabétisation plus fonctionnelle. Pour Rada Tirvassen1, « l'alphabétisation fonctionnelle désigne l'enseignement qui consiste à transmettre, hors du contexte scolaire, des aptitudes de lecture, d'écriture et de calcul à des adolescents ou des adultes qui n'ont jamais été scolarisés ou qui, bien qu'ils aient été à l'école, n'ont pas développé ces aptitudes suffisamment pour s'intégrer socialement et professionnellement dans leur communauté. » Le néo-alphabétisé haïtien peut être considéré comme fonctionnellement analphabète : il n'est pas capable d'identifier le nom d'une rue. La totalité des rues, ou presque, est identifiée exclusivement en français. Les enseignes des institutions sont écrites en français, etc. Il ne peut pas non plus lire son acte de naissance ou tout autre acte personnel à caractère légal : tout est rédigé en français. La communication formelle se réalise en français. Dans cette perspective, l'alphabétisation est un facteur d'accroissement du fossé social qui existe déjà entre les élites intellectuelles et les masses urbaines et rurales analphabètes. Le français restera toujours l'apanage d'un petit groupe qui aura toujours les mêmes privilèges au détriment du reste. D'où le caractère élitiste de l'école et du système d'enseignement haïtien en général. Il sert à reproduire les mêmes élites. Les masses analphabètes n'ont aucune chance de pouvoir quitter un jour leur cadre de vie de marginalisés. Pour Z. Morsy (cité par Tirvassen, op. cit.) « est fonctionnellement analphabète une personne incapable d'exercer toutes les activités pour lesquelles l'alphabétisation est nécessaire dans l'intérêt du bon fonctionnement de son groupe ou de sa communauté ». Cette définition ne concerne pas, à notre avis, les pays technologiquement bien pourvus. Car ce seuil de compétence ne permettra pas à un individu de pouvoir s'insérer dans la vie socioprofessionnelle d'un pays industrialisé. La personne ne dispose pas véritablement de la capacité de lire et d'écrire. De ce fait elle ne peut pas répondre à nombre d'exigences que lui fait son plein épanouissement. Car savoir lire et écrire participe de la vie même de l'individu. Il en a besoin tant sur le plan personnel que sur celui de son rapport avec les autres, en situation formelle notamment. Un processus d'alphabétisation qui tient compte des exigences socioprofessionnelles et même politiques et économiques du pays est une nécessité. Une nécessité s'inscrivant dans le cadre d'une justice sociale en faveur de tous les Haïtiens, notamment des membres des masses défavorisées. L'inégalité sociale doit être vue là aussi. L'analphabétisme restreint aussi les droits politiques des citoyens. Si les citoyens analphabètes peuvent voter pour élire d'autres citoyens dans des postes politiques et administratifs divers, eux-mêmes ils ne sont pas capables de se faire élire. Si dans l'histoire d'Haïti du 19ème siècle et même au début du 20ème siècle, le pays avait connu des dirigeants analphabètes, cette expérience est difficilement rééditable pour ne pas dire qu'elle est impossible. Au rythme du développement de la vie en général, un analphabète saura difficilement se mettre au diapason avec la marche du train du monde. L'analphabétisme est donc un facteur d'exclusion. Les analphabètes sont de facto exclus de certaines activités de la vie sociopolitique et économique. D'où le point de départ d'un certain déséquilibre dans la vie des habitants d'une même patrie. Pour des pays sous-développés comme Haïti, la plupart des gens conçoivent en général qu'à partir du moment où les gens sont capables de lire les lettres de l'alphabet et les signes représentant les nombres, ils sont alphabétisés. Mais dans l'état actuel du développement du monde, à l'heure des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication, être alphabétisé nécessite plus que cela. Pour A. Hamadache et D. Martin2, est parfois considéré comme alphabétisé celui qui sait lire les lettres de l'alphabet. Ailleurs, il faut pouvoir déchiffrer un texte d'une longueur convenue. Dans les pays au niveau d'instruction élevé et à la technologie avancée, on montre des exigences plus grandes et, dans certains, on en vient à considérer comme fonctionnellement analphabètes ceux qui sont incapables de remplir un questionnaire complexe ou d'assimiler des instructions écrites d'une certaine technicité. Déjà, en 1958, l'UNESCO définissait l'analphabète comme une personne incapable de lire et écrire, en le comprenant, un exposé simple et bref des faits en rapport avec sa vie quotidienne. Cette définition allait être élargie. Car dans le système des Nations-Unies, on allait considérer qu'une personne capable seulement de lire, écrire des chiffres et son nom doit être considérée comme analphabète, de même qu'une personne qui ne peut lire et écrire qu'une expression rituelle apprise par coeur. Autant dire que les modes d'alphabétisation tels que connus durant cette dernière décennie engendrent encore, paradoxalement, l'analphabétisme : quelques mois après les trois, parfois quatre mois passés dans un centre d'alphabétisation le néo-alphabétisé redevient vite à la case départ, c'est-à-dire analphabète.

Renauld Govain Enseignant à la Faculté de Linguistique Appliquée Université d'État d'Haïti 5 septembre 2005 Auteur
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