L'art d'Haïti: Loas, histoire et mémoire, une réflexion

Publié le 2018-04-10 | Le Nouvelliste

Culture -

L'art haïtien est constitué d'un ensemble complexe de traditions artistiques. Au début du XXe siècle, Haïti avait une vie culturelle et intellectuelle riche. Le livre de Jean Price Mars, Ainsi parla l’oncle, a constitué un tournant décisif ouvrant des débats et des échanges autour de l'indigénisme. Plus tard, le manifeste de Pétion Savain posa l'idée que l'art haïtien devait s'inspirer des paysages haïtiens et des scènes de la vie rurale. Ce nouveau regard posé sur la vie de l’Haïtien ordinaire a ouvert de nouvelles possibilités à la littérature et l'art haïtiens. Si, au XIXe siècle, le portrait était l'un des genres majeurs de l'art haïtien, il y a eu au début du XXe siècle un changement radical dans ce domaine.

En 1944, lorsque le groupe d'Haïtiens, incluant notamment Maurice Borno, Albert Mangonès et Lucien Price, alliés à l'aquarelliste américain Dewittitt Peters, fondent Le Centre d'Art à Port-au-Prince, ils n’établissent pas le moment fondateur de l'art haïtien. Ce qu’ils font, par contre, c’est créer un centre culturel et artistique qui deviendrait rapidement un lieu de rencontre privilégié pour les artistes. Les membres du Centre joueront un rôle important dans la recherche de talents artistiques et dans leur mise en valeur. En 1945, l'écrivain français André Breton arrive en Haïti pour donner une série de conférences en conjonction avec l'exposition de l'artiste afro-cubain, Wifredo Lam. Il note, après avoir vu le travail d'Hector Hyppolite, que «l'art haïtien avait résolu le problème de la forme». La première conférence publique de Breton assistée par plus de 600 personnes était intitulée «Le Surréalisme et Haïti». La visite de Breton et l’exposition qu’il a organisée par la suite à Paris des œuvres d'Hyppolite a établi un courant d'écriture sur l'art haïtien qui le rattache toujours au surréalisme. C'est un lien paradoxal puisque, dans une interview ultérieure sur la conférence, Breton a noté qu'une partie de sa conférence était «par déférence envers l'esprit qui anime l'histoire [d'Haïti] [et] pour aligner les objectifs surréalistes sur les objectifs séculaires des paysans haïtiens». En d'autres termes, l'art haïtien avait sa propre histoire et des idées avec lesquelles il voulait aligner le surréalisme.

Un autre courant d’écriture sur l'art haïtien est celui des critiques et des historiens de l'art qui ont tendance à le classer comme primordialement naïf. En plus d'ignorer les différentes écoles d'art haïtien, telles Saint-Soleil, Cap-Haïtien et Jacmel, pour ne nommer que celles-là, cette catégorisation fait abstraction des façons dont l'art haïtien en tant que forme d'art diasporique africain pose une série de nouvelles questions, distinctes de celles du modernisme conventionnel, de l'art abstrait ou conceptuel. Cela ne veut pas dire que les artistes haïtiens contemporains ne pratiquent pas des formes d'art abstrait ou conceptuel, comme par exemple l'artiste de Jacmel, Rénold Laurent. Il s'agit plutôt de suggérer que les traditions artistiques complexes d'Haïti ont ouvert de nouveaux espaces dans les pratiques de l'art diasporique africain, même dans la façon dont l'art conceptuel ou abstrait est pratiqué. Cette catégorisation ignore aussi l'art textile créé par les fabricants de drapeaux tels que Myrlande Constant et les remarquables sculptures en métal de créateurs comme Serge Jolimeau.

Ainsi, le dilemme contemporain de la nomenclature est devenu le principe catalytique guidant l’exposition présentée actuellement au Fine Art Museum de Colorado Springs. Réalisée en collaboration avec Le Centre d'Art, l’exposition présente 15 pièces de la collection permanente du Centre, ainsi que des œuvres d'Edouard Duval Carrié, Ralph Allen et Tessa Mars. C'est une initiative de mise en conversation de différentes générations d'artistes haïtiens. Les pièces de résine kaléidoscopiques de Duval Carrié, Memory Windows, avec leurs motifs tirés du répertoire de son travail, aux côtés des images de l'esclavage et de l'ordre symbolique du vaudou, se trouvent dans la même galerie que les peintures complexes de Ralph Allen montrant la vie quotidienne en Haïti et d'autres œuvres d'Allen qui invitent le spectateur à se rappeler les massacres de la période Duvalier. Dans une autre galerie, des pièces historiques de la famille des peintres Obin côtoient les œuvres de Wilson Bigaud et d'André Pierre. Aux deux coins de cette galerie, se dressent les sculptures en métal de Georges Liautaud. Dun 'autre côté, est placé le travail de Tessa Mars qui expérimente avec le collage et réinvente les loa. Cette sélection variée ainsi que le placement réfléchi des œuvres ouvrent le spectateur à de nouvelles expériences.

Nouvelles expériences

En premier lieu, le public américain doit confronter son entendement de l'art haïtien. Ainsi, on a pu entendre des commentaires tels que: «Je ne savais pas qu'il existait cette facette de l'art haïtien.» Deuxièmement, l’exposition met sans fard en évidence les questions de l'histoire et de la mémoire. L'une des thématiques de l'art haïtien est le travail de la mémoire et de l'histoire. Pour de nombreux artistes haïtiens, la révolution haïtienne est un moment clé. Comme le dit Tessa Mars dans l'entretien qu'elle a eu lors de l’exposition, «Comment nous souvenons-nous de cette révolution?». Pour Allen et Duval Carrié, la figure de Toussaint Louverture n'est pas seulement emblématique, elle est l'exemple historique de la révolution à évoquer dans les moments de crise. Donc se souvenir de la révolution est un acte de mémoire mais c'est une mémoire qui travaille à travers l'histoire. À cet égard, l’exposition s’inspire des écrits de deux penseurs caribéens sur l’histoire, feu Wilson Harris et Édouard Glissant. Les visiteurs et les critiques ont noté que l'exposition "démantèle les stéréotypes haïtiens".

Le démantèlement du stéréotype d’Haïti ainsi que les descriptions conventionnelles de l'art haïtien sont au cœur de l’exposition. Dans le contexte de la récente profanation de l’actuel président américain à propos d'Haïti, l’exposition a mis en avant une vision différente du pays. Haïti est devenue dans le concept curateur de l'exposition un lieu ordinaire où les gens ont produit des choses extraordinaires. Un lieu historique où s'est produite une révolution qui a contribué à la fin de l'esclavage dans le monde Atlantique. Un lieu où les artistes ont produit de nouvelles formes. Il s’agit ici d’exposer certaines de ces nouvelles formes. Nous revenons donc à la nomenclature.

Pensant à une façon possible de nommer la culture artistique haïtienne, je reviens à un discours prononcé par l'écrivain et intellectuel Jacques Stephen Alexis lors du premier Congrès des écrivains et artistes noirs en 1956, qui eut lieu à Paris. Devant Jean Price Mars dirigeant l’assemblée, Alexis a noté que l'art haïtien était à la recherche d’un type, celui qui "traite de l'actuel". La recherche de ce type a abouti, notait-il, à un "entrelacs de rythmes, d'ingénuité, d'exubérance, de netteté du ton ... l'exaltation de ... la couleur, la dissonance et la syncope ... " Ce genre d'art, Alexis l’a appelé "le réalisme merveilleux. Ce que l’exposition « l’Art d’Haïti : Loas, Histoire et Mémoire » propose de montrer est comment ce" réalisme merveilleux " - en tant que forme esthétique - a façonné l’art haïtien du XXe siècle et est maintenant réinventé par certains artistes haïtiens contemporains.

Anthony Bogues est commissaire de l’exposition « L'Art d'Haïti: Loas, Histoire et Mémoire ». Il est professeur de sciences humaines et de théorie critique à l'Université Brown, écrivain et commissaire d’exposition. Originaire de la Jamaïque, il a écrit plusieurs livres et de nombreux essais sur la tradition intellectuelle des Caraïbes ainsi que sur l'art haïtien.

Anthony Bogues. Traduit de l’anglais par Tessa Mars Auteur
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