Dédollarisation – Quel Impact sur les Prix ?

Que disent les chiffres? Depuis quelques temps les décisions de la BRH pour stabiliser le taux de change se multiplient. Maintenant, c'est le gouvernement qui, par un arrêté, exige que toutes les transactions commerciales soient libellées en gourdes. Toutes ces mesures révèlent clairement qu'un processus de dédollarisation de l'économie haïtienne est déjà enclenché. Mais, la dédollarisation aura-t-elle l’effet désiré sur le niveau des prix ?

Publié le 2018-03-09 | Le Nouvelliste

Economie -

Depuis quelques temps les décisions de la BRH pour stabiliser le taux de change se multiplient : augmentation des réserves obligatoires sur les dépôts en dollars ; obligation d’octroyer du crédit uniquement en gourdes; les cartes de crédit à régler exclusivement en gourdes etc. Maintenant, c'est le gouvernement qui, par un arrêté, exige que toutes les transactions commerciales soient libellées en gourdes. Toutes ces mesures révèlent clairement qu'un processus de dédollarisation de l'économie haïtienne est déjà enclenché, et ceci bien avant cette dernière mesure du gouvernement. Ce processus de dollarisation viserait la protection des consommateurs par rapport aux coûts de la vie, si j’ai bien compris le contenu de l’arrêté du gouvernement. Mais, la dédollarisation aura-t-elle l’effet désiré ?

Avant de répondre à cette question, il importe de comprendre ce qu'est la dollarisation. On parle de dollarisation lorsqu’une monnaie étrangère est utilisée dans une économie. Cette monnaie étrangère n'est pas forcément le dollar. Cependant cette situation est la dollarisation. La dollarisation est dite officielle dans une économie, lorsque cette dernière abandonne sa monnaie entièrement, adoptant une devise étrangère. Quant à la dollarisation partielle, il s'agit du fait de la détention, par les agents économiques d'une partie de leurs richesses dans une monnaie étrangère.

En Haïti, la gourde n'étant pas officiellement abandonnée au profit du dollar américain ou d'une autre devise étrangère, la situation qui prévaut est la dollarisation partielle de l'économie. Cette situation s’est surtout développée à partir des années 1990 avec l'ouverture des comptes de dépôts en dollars, dans le système bancaire. Pour mesurer le degré de dollarisation d'une économie, généralement on calcule le ratio (la proportion) des dépôts en devises étrangères sur le total des dépôts. Une autre mesure du degré de dollarisation d'une économie est le ratio du volume de crédit en devises étrangères sur le volume total de crédit. Dans cet article, seulement le taux de dépôt en dollars sera considéré, pour mesurer le degré de dollarisation de l’économie.

En général, la dollarisation est un symptôme du manque de confiance des agents économiques dans la monnaie nationale. Cette situation prévaut surtout dans les économies où le taux de change est très volatile (instable) et le taux d'inflation élevé. Suivant la figure 1, la dollarisation des dépôts a débuté en Haïti lorsque le taux de change a commencé à augmenter. A ce moment, le taux de change fixe, de 5 gourdes pour 1 dollar, avait été abandonné au profit d'un taux de change flexible.

La figure 1 montre que le taux de change et le degré de dollarisation tendent à évoluer dans le même sens. Ceci peut traduire un manque de confiance des agents économiques dans la monnaie locale qui perd de la valeur. Pour se protéger, ils optent pour de l'épargne dans la monnaie forte, le dollar, au lieu de la gourde. Au fil du temps, non seulement le degré de dollarisation de l’économie a augmenté, les transactions commerciales et financières en dollars ont graduellement pris le relais.

Mais, pourquoi le taux de change tend-t-il à augmenter au lieu de rester stable ? Seulement la banque centrale américaine peut émettre des dollars. Haïti peut recevoir des dollars lorsque la diaspora envoie des transferts à des ménages, lorsque des agents économiques étrangers investissent en Haïti, lorsque Haïti exporte des biens et des services à l'étranger. Les transactions susmentionnées contribuent à faire augmenter le volume de dollars en Haïti. Cependant, d'autres transactions drainent les dollars dont dispose Haïti vers d'autres économies. C'est le cas de l'importation de biens et de services d'autres économies. C'est aussi le cas des transferts de fonds des ménages et des entreprises vers d'autres pays. Les investissements des résidents d’Haïti à l'étranger réduisent aussi le volume de dollars disponibles en Haïti. La balance des entrées et des sorties de dollars constitue une réserve de change pour le pays. En fait, il s'agit de l'offre de dollars.

Selon la figure 2, alors que le taux de change fixe était de 5 gourdes pour 1 dollar, au début des années 1980 les réserves de changes du système bancaire ont commencé à chuté et sont restées négatives jusqu'en 1991. Or, les réserves de change qui constituent l'offre de dollars sont nécessaires pour répondre à la demande des importateurs qui doivent payer les biens et services achetés de l'étranger. La demande de dollars étant trop importante par rapport à l'offre, la banque centrale ne pouvait plus continuer à maintenir le taux de change à 5 gourdes. En difficulté, Haïti a dû abandonner le taux de change fixe, adoptant un régime de change flexible.

Avec un régime de change flexible, le taux de change varie en fonction de l'offre et de la demande de dollars. Si la demande est élevée par rapport aux réserves de change, on s'attend à-ce que le taux de change augmente. Par contre, on s'attend à ce que le taux de change diminue si les réserves augmentent plus rapidement que la demande. Mais, bien que la tendance des réserves de change soit à la hausse depuis la fin de l’année 1991, le taux de change n'a cessé de croître, comme on peut le remarquer dans la figure 3. Même lorsque les réserves de change augmentent rapidement, par exemple au cours des années 2010 à 2012, le taux de change a poursuivi sa course à la hausse. A partir de 2015, les deux variables se sont comportées quasiment de la même manière, augmentant en même temps et diminuant en même temps. Ce comportement peut pas paraître anormal, que le taux de change, qui est le prix du dollar, augmente alors que l'offre augmente.

En économie, ce n'est pas l'offre uniquement qui affecte le prix, mais de préférence l'interaction entre l'offre et la demande. Si la demande augmente beaucoup plus que l'offre, le prix aura tendance à augmenter jusqu'à ce que la demande soit égale à l'offre. De même, si c'est l'offre qui augmente beaucoup plus que la demande, le prix aura tendance à diminuer jusqu'à ce que la demande et l'offre s'équilibre. C'est la loi de l'offre et de la demande.

Alors, si le taux de change a continué à augmenter tandis que l'offre de dollar augmente, il faut vérifier ce qui se passe du côté de la demande. C'est vraisemblablement ce que la Banque de la République d’Haïti (BRH) et le gouvernement haïtien ont compris. Pourquoi les agents économiques demandent-t-il des dollars? La première réponse qui vient généralement, c'est leur manque de confiance dans la gourde qui ne cesse de perdre de la valeur. C’est d’ailleurs ce qui vient d’être expliqué au début de l’article. Mais, que font les agents économiques avec les dollars qu'ils demandent?

En économie, on sait que les agents économiques demandent généralement de la monnaie pour les motifs qui suivent: pour faire des transactions; par mesure de précaution; pour spéculer afin de gagner de l'argent. Cette demande constitue la préférence des agents pour la liquidité. Dans le cadre de cet article, il s'agit de la préférence pour la liquidité en dollars. Cette préférence peut se mesurer par la proportion des dépôts en dollars, dans l'économie haïtienne. C'est d'ailleurs un indicateur du degré de dollarisation de l'économie, lequel indicateur se trouve du côté de la demande.

En comparant la tendance de la croissance du taux de dollarisation avec celle des réserves de change, il appert que les réserves tendent à croître plus rapidement que le taux de change. Donc, l'offre croît plus rapidement que la demande, si l'on considère le taux de dollarisation comme un indicateur de la demande de dollars. Alors, la tendance de la croissance du taux de change devrait être à la baisse, notamment en période de forte croissance des réserves. Ce n'est pas ce qui est observé dans la figure 4.

Si l’augmentation de l’offre, même plus rapide que la demande de dollars, ne semble pas avoir d’effet stabilisateur sur le taux de change, il est possible que la spéculation sur le change en soit la cause. En fait, certains agents économiques, remarquant que la tendance du taux de change est généralement à la hausse, anticipent une augmentation du taux pour les jours à venir ; ils achètent des dollars aujourd’hui afin de les revendre demain. En réalité, il n’est même pas nécessaire d’attendre une augmentation du taux de change pour réaliser des profits sur le commerce du dollar, vu la différence entre le taux d’achat et celui de la vente qui sont affichés par les banques, la marge sur le change tourne autour de 3.1%.

La dédollarisation peut être un bon choix, pouvant faciliter la transmission de la politique monétaire à la banque centrale. Elle peut faciliter la gestion du budget de la majorité des ménages dont le revenu est en gourdes. Lorsqu’un ménage a une dette en dollar, une augmentation du taux de change induit une augmentation de ses dépenses, puisque le montant à débourser (de son revenu gagné en gourdes) augmente. Le ménage endetté en dollars s’appauvrit à chaque augmentation du taux de change. C’est le même cas de figure lorsque d’autres types d’engagements pris en dollars. Ceci est aussi valable pour une entreprise dont le revenu est en gourdes alors que ses dépenses de loyer, d’achat et de maintenance d’équipements sont en dollars. La dédollarisation paraît nécessaire.

Mais que peuvent espérer les ménages en termes d’impact de la dédollarisation sur le niveau des prix ? En considérant la figure 5, on peut remarquer que récemment, soit en 2017, l’inflation n’a pas suivi la baisse du taux de change. Probablement par manque de confiance dans la capacité de la BRH à stabiliser le taux de change, les entrepreneurs n’ont pas ajusté leurs prix à la baisse. Ceci pourrait se reproduire avec la dédollarisation, en ce sens que même lorsque le taux de change diminuerait, l’inflation pourrait continuer à croître.

Au moins à court terme, la dédollarisation pourrait même entraîner une forte augmentation du taux d’inflation et même une augmentation de la demande de dollars qu’elle est censé réduire. En économie, le comportement des indicateurs sont le reflet des choix et du comportement des agents économiques. En ce sens l’effet de la dernière décision de dédollariser les transactions commerciales dépendra de la réaction des agents économiques, donc de la capacité du gouvernement et de la BRH à les mettre en confiance.

L’arrêté du gouvernement, arrivant à un moment où la tendance du taux de change est à la hausse, les importateurs peuvent anticiper un taux de change plus élevé que ce qu’il aurait pu être, et en tenir compte pour fixer leurs prix en gourdes. Il en est de même des entreprises non commerciales qui ont des engagements en dollars. Si ce comportement est adopté, il s’en suivra une augmentation du taux d’inflation.

Des entreprises étrangères basées en Haïti, et même des entreprises haïtiennes, peuvent contribuer à l'augmentation de la demande de dollars, par manque de confiance dans la gourde. Ces entreprises qui détiennent des comptes à l'étranger achètent régulièrement des dollars en vue de les transférer en dehors du pays. Si elles anticipent une dédollarisation financière sans avertissement, comme c’est le cas pour la dédollarisation des transactions qui est arrivée par surprise, elles peuvent expatrier une plus grande quantité de leurs revenus à l’étranger, augmentant ainsi la demande pour le dollar, et contribuant à la réduction des réserves de change.

Tenant compte des risques susmentionnés, parallèlement à la décision du gouvernement, la BRH pourrait continuer à intervenir sur le marché des changes pour stabiliser le taux, afin conquérir la confiance des agents économiques quant à sa détermination et à sa capacité à atteindre cet objectif, à moins que ses réserves de changes ne le lui permettent pas. Si c’est le cas, c’est-à-dire, si ses réserves de changes actuelles sont trop faibles, la récente étape du processus de dédollarisation est encore plus risquée, étant arrivée au mauvais moment. Si le processus de dédollarisation était mieux planifié, il aurait été moins risqué de dédollariser les transactions commerciales lorsque la BRH avait récemment stabiliser le taux de change pendant quelques mois. Les agents économiques seraient moins inquiets.

En outre des interventions de la BRH pour stabiliser le taux de change même à court terme, le temps d’apaiser l’inquiétude des agents économiques, il est nécessaire de les rassurer davantage par une application graduelle de l’arrêté, avec des délais raisonnables, permettant à ceux qui avaient des engagements en dollars de les renégocier en gourdes.

Dr. Raulin L. Cadet cadetraulin@gmail.com Auteur
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