Quand on est à la fois scientifique et misogyne

Publié le 2018-03-21 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Disons d’entrée de jeu que cet homme de science s’appelle Gustave Le Bon, l’immortel auteur de ‘’La Psychologie des foules’’. Associer un tel nom à la misogynie, cette attitude de l’esprit qui présente la femme sous un jour négatif, faisant d’elle un être absolument inférieur à qui l'on ne peut vouer aucune considération particulière, peut paraître paradoxal. On pourrait automatiquement y voir une tentative malsaine visant à ternir l’image d’un scientifique dont les idées sont souvent citées dans les programmes de sciences humaines et sociales, notamment en psychologie sociale, en sociologie et en sciences politiques, surtout quand il s’agit de dégager la dynamique des foules et des comportements de masse. L’auteur de l'article lui-même n’en revenait pas quand il tomba sur un texte mettant en relief toute la misogynie de ce grand homme.

De la misogynie à coloration scientifique. « Chez les races les plus intelligentes, comme parmi les Parisiens, il existe un grand nombre de femmes dont les cerveaux sont plus petits, se rapprochant de ceux des gorilles, que des cerveaux masculins les plus développés. » Cette phrase est extraite d’une publication de M. Le Bon, parue en 1879, sous le titre « Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois des variations du volume du cerveau et sur leurs relations avec l’intelligence ». (Revue d’Anthropologie, No 2, 2e série).

Nous ne saurions certainement nous baser sur cette simple phrase pour étiqueter un grand chercheur qui fut à la fois médecin, psychologue social, sociologue, anthropologue et même physicien amateur. Il a également à son actif plus d’une quarantaine de publications traitant de sujets divers sur un plan hautement scientifique. Mais poursuivons la lecture du passage qui nous intéresse:

« Cette infériorité (celle de la femme) est si évidente que personne ne peut la contester même momentanément, seul son degré peut faire l’objet de vives discussions.» Et Gustave Le Bon de reboudir : « Tous les psychologues qui ont étudié l’intelligence des femmes, de même les poètes et les romanciers, reconnaissent qu’elles représentent les formes les plus inférieures de l’évolution humaine et qu’elles se rapprochent plus étroitement des enfants et des sauvages plutôt que d’un homme adulte civilisé. » La position de l’anthropologue est ici on ne peut plus claire.

Rappelons que cette étude date de 1879, environ cinq ans avant la parution de ‘’La psychologie des foules’’, un petit livre qui n’a pas subi l’usure du temps, avec l’analyse des données assez percutantes sur le comportement des foules, où l’individu perd de son identité pour s’engluer dans la masse ou dans le groupe. Les théories développées dans cet opuscule ont inspiré des grands chefs d’État, tels que Charles de Gaulle (France) et Benito Mussolini (Italie). Il importe de souligner que Sigmund Freud n’avait pas minimisé les observations et les données développées par cet auteur, dont le livre a précédé d’une trentaine d’années un texte du père de la psychanalyse intitulé «Psychologie des masses et analyse du moi » (1921). Mais revenons au sujet principal de cet article.

La misogynie se renforce. Dans le même texte, paru dans la revue d’Anthropologie, M. Le Bon est allé encore plus loin dans ses considérations misogynes. Il a écrit que les femmes « excellentes dans l’inconstance, l’instabilité, l’absence de pensée et de logique, dans l’incapacité de raisonner».

De tels propos ne manqueront pas de choquer le paléontologiste américain Stephen Jay Gould. Aussi a-t-il, dans son livre « The Mismeasure of Man» (1981), considéré Le Bon comme « le misogyne en chef de l’école de Broca » qui utilisa les données de cette école « pour publier ce qui devait être considéré comme la plus virulente attaque à l’endroit des femmes dans la littérature scientifique moderne ».

Certes Gustave Le Bon ne niait pas l’existence « de quelques femmes distinguées, très supérieures à l’homme moyen », mais elles constituent, précisait-t-il, des exemples « aussi exceptionnels que la naissance d’une monstruosité ou d’un gorille à deux têtes ». En conséquence, nous devons considérer ces différences comme « entièrement négligeables ». La position du scientifique ne laisse pas de la place au doute, la femme est inférieure à l’homme au niveau mental ou intellectuel et que les exceptions remarquées quelquefois ne méritent pas qu’on s’y penche, puisqu’il s’agit d’exceptions. On peut cependant se demander si cet auteur était vraiment un misogyne ou s’il n’exprimait pas un préjugé d’école dans le cadre du déterminisme biologique qui marquait son époque.

Un préjugé d’époque et d’école. Le célèbre Paul Broca étudia, en 1861, le poids de plusieurs cerveaux de femmes et d’hommes. Comme les cerveaux des femmes étaient nettement moins lourds que ceux du sexe mâle, il mit « en relation cette ‘’infériorité physique’’ avec ce qui était admis à cette époque :’’ l’infériorité intellectuelle’’ des femmes », explique Mohamed Kochkar, de l’université de Tunis. On se rappelle son argument à caractère ‘’triomphaliste’’, dit Gould : « En général, le cerveau est plus grand chez les adultes mûrs que chez les vieillards, chez les hommes que chez les femmes, chez les hommes éminents que chez les hommes au talent médiocre, chez les races supérieures que chez les races inferieures ». Et de poursuivre : « Pareillement il y a une relation remarquable entre le développement de l’intelligence et le volume du cerveau. »

Il a fallu attendre plus d’un siècle pour que le paléontologiste cité plus haut ait publié le résultat d’une ré-analyse des mesures originales de Broca et montré par la même que « les différences de poids de ces cerveaux étaient d’abord liées à la taille des individus, puis à leur âge, et aussi à la présence ou l’absence de méninges, etc. : le paramètre sexe n’intervient pas ! ». Dans son livre ‘’La mal-mesure de l’homme’’, Stephen Jay Gould a mis en évidence ce qu’il appela « la fragilité des conclusions de Broca ». Il explique aussi que « le poids du cerveau diminue avec l’âge et que les femmes de Broca étaient, en moyenne, nettement plus âgées que ses hommes ». De plus, « le cerveau grossit proportionnellement à la taille et ses hommes avaient en moyenne presque 15 centimètres de plus que ses femmes ».

S’il est vrai que « la différence moyenne entre le poids du cerveau d’un homme de 1,62 m et un de 1,93 m est égale à 113 grammes dans les données de Broca, personne ne songe à considérer les hommes grands plus intelligents que les petits ». Tout comme, fait remarquer un commentateur des idées du paléontologiste, « personne ne songe à considérer le cachalot, mammifère marin, plus intelligent que l’homme parce qu’il a un cerveau de 10 kilogrammes ».

Mais comme les préjugés ont la vie dure et les idées nouvelles prennent généralement du temps avant d’être reconnues, il est dès lors facile de lire ou d’entendre que les femmes sont inférieures en se basant sur certaines idées complètement révolues.

Si l’on revient à Gustave Le Bon, on sait que l’homme de science avait non seulement mis en relief les implications sociales de ses idées, il se sentait même horrifié du fait que quelques réformateurs américains ait lutté pour une éducation de haut niveau en faveur des femmes sur la même base que les hommes. Poursuivons la lecture de la publication du texte paru en 1879 :

« Le désir de leur donner la même éducation et, par voie de conséquence, de proposer les mêmes objectifs pour elle, est une chimère dangereuse. (…) Le jour où, méconnaissant les occupations inférieures que la nature leur a données, les femmes laissent le foyer et prennent part à nos combats ; dès ce jour une révolution commencera, et tout ce qui maintient les liens sacrés de la famille disparaîtront. »

Certes, de telles idées seront un peu plus tard tenues sous le boisseau avec l’évolution des sciences humaines et sociales, et Le Bon lui-même semblaient faire timidement machine arrière dans son livre ‘’La Psychologie des femmes et les effets de leur éducation actuelle’’ (1890). Mais un certain relent de misogynie transparaît néanmoins derrière certaines formules utilisées par l’auteur. De L’ouvrage collectif ‘’Aphorismes du temps présent’’, publié en 1978 par les amis de Gustave Lebon, nous avons extrait les citations suivantes :

- « La femme ne pardonne pas à l’homme de deviner ce qu’elle pense à travers ce qu’elle dit. »

- « L’homme ne croit guère la femme que quand elle ment. Il la condamne ainsi souvent à mentir. »

Comment se pose aujourd’hui le problème? Il est plus que certain que le problème ne saurait se poser en termes de supériorité ou d’infériorité d’un sexe par rapport à l’autre sur la base de considérations biologiques ou psychologiques. Les considérations suivantes du Tunisien Mohamed Kochkar, développées dans un texte posté le 16 février 2010, peuvent faciliter une meilleure compréhension de la problématique abordée dans cet article. Mohamed Kochkar est détenteur d’un doctorat en didactique de la biologie.

Se fondant sur un ensemble de données récentes, Mohamed Kochkar indique « qu’il est tout à fait normal qu’il existe des différences entre les cerveaux des hommes et ceux des femmes au niveau de la configuration des réseaux neuronaux ». Et d’ajouter que « le cerveau influe sur le comportement et le comportement influe sur le cerveau ». Les deux sont donc en interaction. Comme on le sait aussi, « les hommes et les femmes n’ont pas le même comportement et ne vivent pas dans le même environnement ». Le biologiste souligne aussi que « les réseaux neuronaux du cerveau forment le support biologique des différences entre les opinions des hommes et des femmes » et que le processus de maturation du cerveau « dépend des interactions entre l’inné et l’acquis ». Bien plus, ajoute-t-il, « le nombre de réseaux neuronaux n’augmente pas proportionnellement au poids du cerveau ». Si cela n’était pas, « le petit oiseau, avec ses réseaux complexes, ne serait pas capable de réaliser des performances formidables comme chanter par exemple ».

La conclusion est conforme à l’argumentation de base, à savoir que « le cerveau de la femme n’est ni inférieur ni identique à celui de l’homme ». L’information correcte, précise le scientifique tunisien, est que « le poids du cerveau n’a aucun rapport avec l’intelligence » et qu’il connaît des variations « en fonction du poids du corps ». Les opinions non scientifiques ou pseudoscientifiques se montrent « très résistantes et il semble qu’on puisse les changer seulement grâce à l’acquisition des connaissances exactes ».

Un tel éclairage permet de recadrer, voire de reconfigurer l’approche classique, qui fait de la femme un être inférieur étant donné le faible poids de son cerveau. Dans ce contexte, il convient de relire la thèse de M. Le Bon à la lumière des données actuelles.

Dr Frantz Bernadin Auteur
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