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Wole Soyinka : « Il te faut partir à l’aube »

Publié le 2018-02-19 | Le Nouvelliste

Culture -

Le prix Nobel de littérature, le Nigérian Wole Soyinka, premier Noir distingué à Stockholm en 1986, honore Haïti d’une visite dans le cadre des Rencontres d’Ici et d’ailleurs de Laboratorio Arts Contemporains. Pendant tout le mois de janvier et le mois de février en cours, Le Nouvelliste, dans un encart, rappelait son arrivée imminente. Cet écrivain connu pour cette phrase célèbre : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude, il bondit sur sa proie » est dans nos murs, depuis hier.

Cet homme de l’art qui a pris le contrepied des papes de la négritude (Senghor, Césaire et consorts), ce professeur à l’université qui a séjourné un peu partout dans le monde, est un bel esprit qui habite un corps qui a connu de durs moments dans les geôles des dictateurs de son pays comme Sani Abacha. (général et homme d'État nigérian, mort le 8 juin 1998 à Abuja).

J’ai voulu rencontrer cet homme, qu’il me parle de ses expériences. C’est à la librairie la Pléiade que je suis tombé sur un livre de Wole Soyinka intitulé « Il te faut partir à l’aube ». Le titre m’interpelle. Je passe à la caisse avec cet ouvrage qui pèse 650 pages. Parus aux Éditions Actes Sud en 2007, les mémoires de Soyinka ouvrent les pages de la vie de cet intellectuel attaché à rendre, sur le plan littéraire, la grandeur ancestrale de l’âme noire ; je voulais rencontrer ce militant de la cause des droits de l’homme qui respire la verve d’un immense artiste.

Voici un extrait de « You must set Forth Dawn » cet ouvrage traduit avec le concours du centre national du livre et paru sous le titre « Il te faut partir à l’aube ».

« En 1990, dans mon calendrier mental l’année de la libération de Mandela et celle où il fit de la Jamaïque l’une de ses premières étapes dans son retour parmi le monde des vivants, je fis une découverte saisissante sur cette même île. Si Mandela retrouvait l’espace de la liberté au niveau planétaire, je découvrais un micromonde fondé sur la liberté. Je me lançai dans un pèlerinage qui allait commencer dans le registre sentimental avant de se muer en attachement morbide.

La coïncidence de ma présence à Kingston en Jamaïque avec celle de Mandela –– moi-même si nous ne nous rencontrâmes jamais – imprégna ma découverte du sentiment indéfinissable qu’il y avait là un présage ; mais c’est que, comme une vaste portion du monde, j’avais porté en moi le calvaire de Nelson Mandela et la lutte contre l’apartheid sud-africain pendant plus longtemps que leur remplaçante sur le continent, l’horreur de la nation nigériane abacharisée. En plus d’avoir participé aux inévitables marches « Libérez Mandela », aux campagnes de désinvestissement, aux séries de conférences, à la commission de l’ONU sur l’obligation des sanctions, etc., j’avais, lorsque j’étais étudiant, présenté sur les insanités de l’apartheid une pièce, L’Invention, au London Theatre de Londres. Plusieurs décennies après cette production, j’intitulai un recueil de poèmes La terre de Mandela, et, tandis que je me préparais pour la cérémonie de Stockholm en 1986, il me parut approprié de lui dédier mon discours de réception du prix Nobel. (C’est dans ce discours que, pour mon éternel dépit, je fis figurer Montesquieu parmi les collaborateurs de la pensée raciste européenne – que les mânes de ce grand homme trouvent en son cœur d’ancêtre la force de me pardonner cette calomnie !

Me retrouver à Kingston pour des conférences en 1990 au moment où la ville entière descendait dans les rues pour accueillir Mandela était déjà plus que suffisant. C’était un cadeau symbolique que je considérais comme personnel et que ne partageaient pas les millions de gens de la foule en extase qui avait œuvré pour sa liberté et qui maintenant la célébrait. Mais découvrir au même moment une portion de ma terre natale en ces lieux éloignés, c’était vraiment un miracle que seul un avatar de Mandela pouvait réaliser !

Car ce n’est qu’au cours de cette seconde visite sur l’île que j’eus connaissance d’un ancien village d’esclaves appelé Bekuta, nom qui immédiatement résonna dans ma tête comme celui de ma propre ville natale. Ces retrouvailles à travers les siècles avec ma propre histoire me donnèrent des frissons. Une rencontre avec des gens dont les ancêtres étaient venus d’Abeokuta, de ma ville, sur cette grande île de la Caraïbe… »

Les pages de ce fils d’Afrique de l'ouest de sang egba, branche de la tribu des Yorubas parlent à Haïti, pays où les dieux vodous nichent dans l’écosystème de l’île. Les dieux sont dans les arbres, dans l’eau, le feu, les rochers, dans les têtes. Ils s’emparent de l’esprit et investissent les lieux. C’est ainsi depuis que les hôtes de la culture africaine nourrissent les esprits dans toute la densité de leur génie humain.

Bekuta ! me dis-je, c’est un lieu que l’enfant d’Abeokuta, capitale de l'état d'Ogun au Nigéria, retrouvera au centuple en Haïti. Soyinka a tellement été frappé par le mystère de ces lieux sur l’île de la Jamaïque qu’il écrit dans cet ouvrage : « … j’annonçai publiquement que, s’il m’arrivait le pire, je ne souhaitais pas que le pied triomphant d’Abacha vienne caracoler lourdement sur mon corps, et que je me contenterais de la terre de substitution de la Jamaïque. Et j’entrepris des démarches pour acheter un coin de terre à Bekuta. » (Il te faut partir à l’aube, Actes Sud)

Résonnance de Bekuta en Haïti

L’histoire de Bekuta finit comme souvent chez nous en Haïti. Après la mort de la prêtresse vodou, certaines fois, les enfants ne veulent pas entretenir cette tradition. Comment la résumer? Les dieux de l’Afrique n’ayant pas la puissance des dieux des civilisations impériales qui nous ont arrachés de l’Afrique fort souvent reculent sous la parole chauffée à blanc des cultes réformés qui les exhortent à quitter le monde des ténèbres pour monter vers la lumière. Les chrétiens d’Haïti disposent d’un arsenal idéologique qui effraie tout croyant soucieux de dénicher les dieux partout dans l’environnement. La puissance du monothéisme en Haïti exerce un empire sur les vodouisants obligés de tricher avec le Dieu chrétien en nichant les esprits de l’Afrique dans ses saints.

À 83 ans, Wole Soyinka a beaucoup vécu. L’étape d’Haïti est vraiment importante pour cette âme sensible qui enrichit son œuvre des histoires du peuple noir dans sa diversité.

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