Rencontre à Montrouis : ce que peut la bonne volonté

Bloc-notes

Publié le 2018-02-07 | Le Nouvelliste

National -

Plus de dix ans depuis que l’Atelier jeudi soir produit, anime, édite. C’est en août 2007 que Georgia Nicolas me propose de le créer. Au début, nous sommes un petit nombre : Henry et Chantal Kénol, René Jean-Jumeau, les deux Valérie qu’une lettre distingue, Valérye Malebranche, et Valérie Tardieu qui sera tuée par le séisme de 2010 alors qu’elle animait un atelier. La décision d’ouvrir après les premiers six mois passés en petit groupe. Partager. Transmettre. Produire. Au fil des ans, des noms qui se sont installés dans le paysage littéraire haïtien : Marc Endy Simon, Inéma Jeudi, Henry Kénol, Mehdi Chalmers…. Des ouvrages collectifs. Et la revue dEmanbrE déjà à son septième numéro.

Mais l’une des activités majeures de l’AJS consiste à animer des rencontres et des ateliers d’écriture, gratuitement, à travers le pays, à la demande d’associations culturelles, de groupes de jeunes ou d’institutions universitaires et scolaires. Un véhicule, des livres, de l’énergie, et c’est parti. Dans des conditions parfois précaires. Souvenirs rieurs de tentes mal fixées, d’invasion de moustiques et de corps fatigués de dormir dans un véhicule. Mais aussi, ces rencontres, ces jeunes porteurs de quêtes et d’inquiétude, souvent loin des querelles inventées. Plus sincères que stratèges. Plus créateurs que conquérants. Avec pas suffisamment de gens qui les écoutent. Pas assez de gens qui leur parlent. A part quelques enseignants, quelques formateurs et leaders associatifs qui résistent à l’indifférence.

Le weekend dernier à Montrouis, L’Alliance culturelle haïtienne et la direction du collège Bethesda, les instances organisatrices avaient bien géré, avec la complicité bienveillante du musée Ogier Fombrun où se déroulaient les activités. Des élèves de deux établissements scolaires réunis pour des échanges avec des membres de l’AJS. Sur l’écriture, le métier d’écrivain. Les rapports entre l’art et le réel. Une saine curiosité. Des échanges francs. Une élève de terminale dont les propos sont d’une pertinence et d’une rigueur implacables. Un jeune homme, le premier arrivé, qui compose des chansons. Chez d’autres, les peurs habituelles : comment réagira mon entourage si j’écris ci ou ça ? Comment savoir si ce que je fais est bien ? Les réponses. Pas de recettes. Tenter de développer une compétence sociale, un regard riche sur le réel et éviter la sécheresse de l’imaginaire. Lire. Chercher, sans prétendre avoir trouvé. L’échange pourrait durer encore longtemps. Mais il y a aussi des obligations ailleurs.

En clôture, une plaque remise par le professeur Martenson Métayer, principal instigateur de l’événement, à Georgia Nicolas pour saluer « la contribution de l’AJS à la production, la création et la formation littéraires ». Plus importante que la plume (merci de l’honneur) que j’ai reçue la veille, car les vrais sujets historiques sont des sujets collectifs. Photos. Demande formelle d’une nouvelle visite, pour un atelier plus long. La volonté est là. Des deux côtés.

Impressionnant comme les organisateurs ont pris la chose à cœur.

Impressionnante aussi l’attente des jeunes. Et leur joie que des gens viennent vers eux. Aller vers l’autre, c’est la devise de l’AJS. Retour vers Port-au-Prince. Dans le véhicule, fatigue et rires. Pensées positives envers celles et ceux qui, dans des conditions souvent difficiles, essaient d’aider les jeunes. Il a du courage, ce monsieur Métayer. Dans différentes villes, au fil de nos périples, nous avons rencontré des enseignants comme lui. Déterminés. Voulant le meilleur pour leurs élèves. Heureusement, des institutions l’ont soutenu. Parfois il suffit d’appuyer la bonne volonté, et les choses se font.

Dans le véhicule du retour vers Port-au-Prince, autodérision mêlée d’exigences. Les uns demandent aux autres : A quand ton prochain texte ?

Que lis-tu ces jours-ci ? Une pointe d’énervement. Dans quelque coin, dans ce Port-au-Prince en « chen manje chen », il y a quelques-uns qui ne comprennent pas et racontent n’importe quoi. Mais qu’importe. « Ceux qui gagnent sont ceux qui continuent ». Dans une semaine, un mois, nous irons ailleurs. Quelque part où un autre monsieur Métayer, des individus et des instances se seront encore battus, au service des jeunes. Avec des livres. A vendre à prix réduits.

Et à donner. Partager. Donner. Se construire dans la participation à la construction de l’autre. C’est ça l’enjeu, la construction de soi dans la construction collective. On rit des quelques-uns qui parlent de clan, d’exclusion. Les nouveaux déjà en rient. Saonah, la toute jeune, Grégory Alexandre et Richarson Lubin qui viennent de rejoindre l’Atelier. Au début, nous n’étions que six. Aujourd’hui, nous sommes plus d’une vingtaine. Le thème pour la séance de jeudi prochain : peut-on penser une esthétique du solidaire ? En attendant de repartir.

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