Eddy Avin s’est retiré de la partie !

Publié le 2018-02-02 | Le Nouvelliste

Société -

Islam Louis Etienne

« Quand nous nous approchons de la mort, celle-ci perd souvent son caractère effrayant ou dramatique. C'est en la voyant de loin que nous en avons le plus peur. La grande faucheuse serait-elle surestimée ?»

Sébastien Bohler

L’expérience de la naissance est la première expérience de l’émergence de la mort, déclarait Françoise Dolto dans Parler de la mort (Mercure de France, 1998). Notre venue au monde nous installe parmi ceux qui vont mourir. Elle implique d’emblée une perte : celle du placenta protecteur vécu par le nouveau-né comme une part de lui-même.

Nul ne s’habitue à ce phénomène : «Chaque mort étonne ou scandalise, comme si elle était la première.» En même temps, nous réussissons à vivre, à aimer, à agir malgré la menace quasi quotidienne de notre trépas… Serions-nous héroïques ou inconscients ? Rares sont ceux qui se disent : «Puisque je dois mourir, je commence dès aujourd’hui à me laisser dépérir, à refouler en moi tout désir.»

En fait, les pathologies directement liées à la peur de la mort sont peu nombreuses. Cependant, pour définir, dans la relation avec la mort, la limite entre le normal et le pathologique, encore faut-il cerner les processus par lesquels elle s’ancre en nous, ainsi que leurs effets.

Rongé par un glaucome aigu qui n’a pas été dépisté à temps, Eddy s’est retiré de la circulation bien avant le tremblement de terre du 12 Janvier 2010. Les soins qu’il avait trouvés ( y compris l’intervention chirurgicale ) ne lui ont pas permis de recouvrer une vue partielle qui l'aurait aidé à fonctionner même avec une mobilité réduite. Son inscription à la Société d’aide aux aveugles n’a pas arrangé les choses pour un artiste de son genre qui voue une profonde admiration aux belles créatures divines. Il utilise son sens de la vision comme un atout majeur de la création avec un exposant qui côtoie l’infini par rapport aux autres sens.

La perte de la vue a tué du même coup la portée et l’influence de l’artiste qui vivait en lui. Réduit au silence, abandonné par ses meilleurs amis avec qui il partageait ses meilleures conquêtes , ses problèmes administratifs et son quotidien dans ses moindres détails , ne pouvant plus jouer aux mots croisés qui constituaient l’une de ses passions, ne disposant plus des mêmes facilités pour préparer son fameux examen d’informations générales à l’ENST, n’ayant plus la possibilité de partager un verre avec un ami, d’éteindre le mégot d’une cigarette en pleine conversation ,vivant loin du journal et de la télévision, des plages et des villes de province qu’il adorait tant ; dégouté par certaines émissions de radio sans objectifs et sans profondeur qui ne retiennent plus l’attention, ne pouvant plus disposer de ses propres moyens d’action , de déplacement et de réflexion, dépendant en permanence d’une autre personne même pour ses besoins , la nuit ne saurait éteindre la lumière des étoiles.

Eddy était devenu l’ombre de lui-même. L’homme jovial de grandes conversations et de culture générale confirmée était converti en un monosyllabique zombifié et dénaturé avec les nerfs à fleur de peau et la perte des notions spatiotemporelles. Il traîna depuis lors une cécité à laquelle se sont ajoutées d’autres complications comme un boulet de canon. Il a attendu le 24 décembre, le jour de la veille de la naissance du Christ, pour se retirer de la partie. Dans la vie, on ne fait pas toujours ce qu’on veut, mais on est obligé de se contenter de ce qu’on peut faire. Au moment où j’écris ces notes, j’aurais dû me trouver aux funérailles pour saluer une dernière fois, comme une obligation, le départ de ce mapou. Le sort en a décidé autrement….

Eddy était un bon garçon, un viveur, un amphitryon animé de bonne volonté et du fervent désir d’aider. Un homme qui riait et qui faisait rire à longueur de journée. Ce n’était pas seulement pour ses filles, ni pour sa famille, qu’il avait des sentiments si tendres. Je l’ai vu, et ne croyez pas que j’use ici d’exagération, je l’ai vu vivement ému des périls de ses amis ; je l’ai vu, simple et naturel, changer de visage au récit de leurs infortunes, entrer avec eux dans les moindres choses comme dans les plus importantes ; dans les accommodements calmer les esprits aigris avec une patience et une douceur qu’on n’aurait jamais attendues d’une humeur si vive ni d’une si haute élévation. Loin de nous les héros sans humanité !

Il aurait bien pu forcer les respects et ravir l’admiration, comme le font tous les grands hommes extraordinaires ; mais non il a préféré user de la simplicité et de l’empathie. Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l’homme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine, et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devait donc faire comme le fonds de notre cœur, et devait être en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour gagner les autres hommes. La grandeur qui vient par-dessus, loin d’affaiblir la bonté, n’est faite que pour l’aider à se communiquer davantage, comme une fontaine publique qu’on élève pour la répandre.

Les grands hommes dont la bonté n’est pas partagée, à cause de leur dédaigneuse insensibilité, demeureront privés éternellement du plus grand bien de la vie humaine, c’est-à-dire des douceurs de la société. Jamais homme ne les goûta mieux qu’Eddy Avin ; il semble plusieurs fois avoir oublié ce haut rang qu’on lui a vu si bien défendre. À l’image d’un gentilhomme, il est toujours égal à lui-même, sans se hausser pour paraître grand, sans s’abaisser pour être vil et obligeant.

Il trouve tout naturellement, malgré un ton bègue mais ferme et décidé, les mots justes aux moments opportuns pour clarifier toute situation ambigüe et troublante; et il n’hésite jamais à faire la mise au point , comme un fleuve majestueux et bienfaisant qui porte paisiblement dans les villes l’abondance qu’il a répandue dans les campagnes en les arrosant, qui se donne à tout le monde, ne s’élève et ne s’enfle que lorsqu’avec violence on s’oppose à la douce pente qui le porte à continuer son tranquille cours. Telles ont été le « Trade mark » et la force de frappe d’Eddy Avin.

Son cœur et son argent étaient un véritable coffre-fort pour ses amis. Une fois confiée, votre affaire devient la sienne par la confiance. Il n’y a rien de plus inviolable pour cet homme que les droits sacrés de l’amitié ; c’est ce qui a rendu sa déception si grande et son chagrin si fort lorsque ses amis, d’enfance et de fonction de fait et d’occasion, en nombre et en qualité, le laissèrent tomber comme un véritable paria. Ils ont éteint chez lui la lampe de l’espoir. Ils lui ont même enlevé le droit d’en avoir. Lorsqu’on lui demande une grâce, c’est lui qui paraît l’obligé, et jamais on ne vit de joie ni si vive ni si naturelle que celle qu’il ressentait à faire plaisir.

La reconnaissance était aussi vive chez lui que l’espérance d’engager les hommes l’est chez les autres. Avec lui la vertu eut toujours son prix. Il la louait jusque dans sa tombe. Eddy avait des adversaires mais pas des ennemis. Toutes les fois qu’il avait à parler de ses actions, et même dans ses relations avec les autres, il vantait les conseils des uns, la hardiesse des autres, chacun avait son rang dans ses discours ; et, parmi ce qu’il donnait à tout le monde, on ne savait où placer ce qu’il avait fait lui-même.

Sans envie, sans fard, sans ostentation, toujours grand dans l’action et même dans le repos, il parut à l’inspection générale des Finances dans les années 50 avec une lettre de nomination signée du docteur François Duvalier lui-même comme simple comptable. Il gravit tous les échelons à la Direction du Trésor où il a fait carrière jusqu’au haut du pavé, puis devient chef de cabinet du ministre Jean Marie Chérestal à ce même ministère et enfin comme directeur administratif de l’ENST depuis sa création. Il a eu une carrière bien remplie avec plus de 55 ans de service.

Eddy Avin a participé à toutes les réformes administratives et financières du pays soit comme formateur, soit comme acteur pendant le demi-siècle passé .Comme un soldat dans un camp militaire, il marchât avec une armée parmi les périls, où qu’il conduisît ses troupes dans ces superbes allées au bruit de tant de jets d’eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit. Je suis fier d’avoir fait toutes mes classes comme fonctionnaire à son école et d’avoir appartenu à un de ses régiments : Je garde encore en mémoire deux moments forts qu’on a connus sous sa férule lorsqu’on devait travailler sur le budget. D’abord, on est venu au ministère un vendredi matin pour ne sortir que dans la soirée du lundi. Ensuite, à l’époque de l’embargo, on travaillait 24 heures sur 24 avec deux groupes d’employés qui se relayaient pour combler les retards. Mais les chefs de service ne se relayaient pas. Guy M. Fanfan était Directeur du Trésor et lui le chef de cabinet du ministre .C’était toujours le même homme, et la gloire le suivait partout. Nous présentons nos sincères condoléances à ses filles, à sa famille, à ses collaborateurs et à tous ceux qui sont de près ou de loin affectés par ce deuil.

Qu’il est beau, après tant de combats et de tumultes des armes, après tant d’hypocrisies et de coups bas des uns et des autres , de savoir encore goûter ces vertus paisibles et cette gloire tranquille qu’on n’a point à partager ni avec le soldat, ni avec le fonctionnaire , ni non plus avec la fortune ; où tout charme, et rien n’éblouit ; qu’on regarde sans être étourdi ni par le son des trompettes, ni par le bruit des canons, ni par les cris des blessés ; ni par les revendications incessantes des employés toujours insatisfaits ; ni par la flatterie et la bassesse des hommes ; où l’homme paraît tout seul, nu aussi grand, aussi respecté, aussi digne de sa condition, que lorsqu’il donne des ordres, et que tout marche à sa parole !

Qu’il repose en paix !

Islam louis Etienne

Washington DC

29 Décembre 2017

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