Théologie et politique dans le contexte protestant haïtien

Publié le 2018-03-05 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

J’en appelle à un autre Bois-Caïman!

Feu le professeur Lesly F. Manigat écrit, dans son ouvrage intitulé “La crise haïtienne contemporaine”, que ceux qui font l’histoire en Haïti ne savent pas tous, ni toujours, l’histoire qu’ils font. Il s’empresse d’ajouter: “Et ce n’est pas certainement, en tout cas, jusqu’ici, celle qui va clairement dans le sens du plus grand bien au plus grand nombre et de l’intérêt national.” Cette formule du professeur s’applique tout particulièrement au cas de ceux qui s’engagent dans la pratique théologique dans le milieu protestant haïtien à quelque niveau que ce soit. En effet, ceux qui font la théologie en milieu protestant haïtien ne savent pas tous, ni toujours, la théologie qu’ils font. C’est-à-dire les théologiens protestants haïtiens ne sont pas tous, ni toujours, conscients des enjeux politiques et idéologiques des discours théologiques qu’ils reproduisent naïvement et sans discernement aucun. Ils représentent la théologie comme un discours absolu et universel sur Dieu et les choses le concernant. Ce discours transcende tout conditionnement sociohistorique, culturel ou idéologique. Il est toujours le même et valable pour tous, à toutes les époques, en tout lieu, et dans toutes les circonstances. Dans cette perspective, la théologie devient une science objective de la foi chrétienne. Toute tentative de remise en question doit être vite réprouvée, condamnée avec la plus grande rigueur, et vécue comme une menace à la foi elle-même.

Dans ces conditions, bon nombre de théologiens protestants haïtiens sont prêts à absorber toute sorte d’enseignement doctrinal qui leur a été imposé de l’extérieur comme une expression absolue de la foi chrétienne. Ils ne disposent d’aucun instrument analytique ou théorique pouvant leur permettre de faire face à ces systèmes doctrinaux de manière critique. Pire encore, ils sont complètement dans l’incapacité de développer leurs propres outils conceptuels et méthodologiques pour articuler leur foi à partir de leur propre expérience ou de leur propre contexte. Ils dépendent totalement des cadres de référence des théologiens occidentaux européens et nord-américains pour définir leur propre foi. Ils ne sont pas en mesure d’identifier les questions que soulève le contexte sociohistorique haïtien à la foi chrétienne et vice-versa, voire leur apporter une réponse unique, originale, appropriée, constructive et satisfaisante. Ainsi, les théologiens protestants haïtiens souffrent d’une naïveté épistémologique, idéologique et politique affligeante. Ils ne réalisent pas toujours que les divers concepts théologiques qu’ils absolutisent et reprennent à tout-venant sont fondés sur des convictions et systèmes de valeurs spécifiques qui trouvent leur expression à travers des relations de pouvoir, des modes de production, et des pratiques institutionnelles bien déterminées.

De plus, les théologiens protestants haïtiens sont complètement figés dans leur conception du christianisme. Ils s’enferment à double tour dans un traditionalisme assourdissant et deviennent prisonniers des expressions les plus fondamentalistes du conservatisme évangélique nord-américain et finissent par reproduire une foi, ou une spiritualité à laquelle ils sont complètement étrangers. C’est-à-dire une spiritualité qui dépayse et détache l’individu de sa propre réalité, de son propre être, de sa propre communauté, de son propre environnement, et qui n’offre aucune perspective pour la vie présente. Une spiritualité qui fragmente l’esprit, divise le sens du moi, qui se résume à un exercice de déni et s’engage dans le refoulement, la suppression, l’inhibition, et la résignation. Une spiritualité aux effets lénifiants qui sert à dissimuler les sentiments d’impuissance, de désespoir, de fatalité et de frustration des masses exploitées. Une spiritualité paralysante, de survivance, désincarnée, où l’on trouve refuge dans un monde spirituel d’évasion ou dans un au-delà paradisiaque à venir. Une spiritualité contradictoire : déresponsabilisante et culpabilisante en même temps. Une spiritualité qui ankylose l’esprit, étouffe tout désir de libération, encourage la passivité, porte à accepter les conditions d’existence les plus déshumanisantes, aliénantes et oppressives comme un destin incontournable, ou comme causées par une force surnaturelle invisible au-delà de notre portée.

Cette foi où cette spiritualité devient une rationalisation du refus de faire face, d’assumer en toute conscience et responsabilité, de lutter pour changer et transformer nos conditions d’existence. Elle tient lieu de relais aux intérêts politiques, économiques, culturels et religieux des élites locales et puissances impérialistes occidentales. Elle se nourrit d’ignorance, de peur, et verse dans la mystification, la manipulation spirituelle et psychologique des croyants. Elle renforce le sentiment de dépendance des masses haïtiennes et détourne leur attention des vraies causes du sous-développement et de la situation de pauvreté dans le pays.

Cet état de fait n’est pas nouveau. Il est le résultat d’un long processus de domination au cours duquel l’Église a joué et continue encore de jouer un rôle vital. Historiquement, le christianisme a été introduit en Haïti dans le contexte de l’expansionnisme européen. Il a toujours représenté et représente aujourd’hui encore les intérêts politiques et économiques, socioculturels et religieux des puissances impérialistes occidentales et de la bourgeoisie interne. Le christianisme s’est toujours considéré comme étant le porte-drapeau de la civilisation occidentale et s’est toujours évertué à dévaloriser, diaboliser les fondements historiques de l’héritage et de l’identité culturelle haïtienne. Son rôle a non seulement été de convertir les Haïtiens à la foi chrétienne, mais aussi de renforcer la domination sociopolitique et économique des puissances impérialistes tout en imposant la civilisation occidentale.

En effet, qui dit christianisme en Haïti dit aussi occidentalisation. Christianisation, en contexte haïtien, rime toujours avec domination occidentale.

À cet effet, la théologie chrétienne traditionnelle, ou l’interprétation biblique occidentale, occupe une place stratégique. Il y a toujours eu un lien étroit entre la théologie chrétienne et l’interprétation biblique traditionnelle d’une part, et les intérêts politiques, économiques, sociaux, culturels et religieux des pays occidentaux et des classes dominantes haïtiennes d'autre part — exception faite de la brève période caractérisée par l’émergence de la théologie de libération avec le mouvement TKL (ti kominote legliz) à la suite de Vatican II en contexte catholique haïtien. Autrement dit, en contexte haïtien, la théologie et l’interprétation biblique ont toujours fonctionné comme des instruments idéologiques pour maintenir les masses haïtiennes dans l’exclusion, la marginalité et la soumission tout en renforçant l’hégémonie des puissances impérialistes européennes ou nord-américaines et des élites haïtiennes.

Dès lors, on ne peut plus se contenter d’absorber innocemment les formes de pensée occidentales, européennes ou nord-américaines sans prendre conscience de la manière dont elles influencent notre vie sur le plan psycho-affectif et spirituel, sociopolitique et culturel. Nous devons toujours poser la question de la relation entre la théologie européenne ou nord-américaine et les valeurs dominantes des sociétés occidentales. De manière plus précise encore, nous devons nous interroger sur les liens entre la théologie évangélique, conservatrice, fondamentaliste, et l’impérialisme ou le capitalisme nord-américain. Quel est le rôle idéologique de la théologie évangélique, conservatrice, fondamentaliste nord-américaine dans la situation sociopolitique actuelle en Haïti ? En quoi la théologie conservatrice nord-américaine sert-elle à entretenir les relations asymétriques de pouvoirs en Haïti, les rapports de domination ? Ou encore, en quoi sert-elle à renforcer la situation de dépendance, d’aliénation, de déshumanisation et d’oppression des masses haïtiennes ? Nous devons démasquer la fonction idéologique et le caractère politique de la théologie évangélique, conservatrice et fondamentaliste nord-américaine en Haïti.

À cet égard, le congrès du Bois-Caïman nous offre un parfait exemple. Bois-Caïman joue un rôle paradigmatique dans la mémoire historique de la lutte du peuple haïtien contre toute forme de domination et de violence. Il incarne un moment historique important et marque une étape décisive dans le processus de prise de conscience idéologique ou théologico-politique de la masse des esclaves. Bois-Caïman opère une déconstruction symbolique de l’idéologie théologico-politique sur laquelle se fondait la société coloniale esclavagiste. Tant que les esclaves croyaient que Dieu était l’instigateur et le garant principal de la violence coloniale, il leur était logiquement impossible de se mettre ensemble pour se révolter contre l’ordre social esclavagiste, ségrégationniste et plantationnaire. Dès lors que les esclaves ont réalisé que la théologie ou l’interprétation biblique coloniale n’était pas objective, absolue, ou universelle; qu’elle était une extension des intérêts et ambitions impérialistes et expansionnistes des colons; c’en était fait. Ils en avaient fini avec cette manipulation théologique qui les maintenait dans la peur et la servilité. Les esclaves se sont rendus compte que le dieu de l’occident chrétien n’existait pas indépendamment du système colonial lui-même. Le dieu des maîtres blancs était un sous-produit du système colonial, c’est-à-dire une idole, un mensonge, une fausseté, une contrefaçon des colons pour justifier l’ordre colonial esclavagiste. Ainsi étaient-ils libres de toute contrainte pour mener une lutte sans merci et mettre fin à leur inacceptable et révoltant asservissement.

Aujourd’hui il n’en faut pas moins qu’un autre Bois-Caïman. C’est-à-dire un autre moment historique de prise de conscience idéologique, politique et théologique des masses haïtiennes. Aujourd’hui encore nous devons prendre conscience de notre captivité théologique, herméneutique, épistémologique, symbolique, ou idéologique. Nous devons remettre en question les théologies et les interprétations bibliques traditionnelles occidentales, notamment le conservatisme et fondamentalisme évangélique nord-américain. Nous devons prendre conscience de leur enracinement idéologique et politique dans les classes moyennes blanches de la société américaine. Nous devons nous demander d’où viennent nos représentations de Dieu, de Jésus-Christ, de la foi, de la Bible. D’où viennent nos conceptions du salut, du péché, de la croix, de la justification, de la sanctification ? De la prière ? Proviennent-elles nécessairement de la Bible elle-même, comme nous sommes souvent portés à le croire, ou sont-elles une réflexion des valeurs et intérêts sociopolitiques des classes dominantes nord-américaines ? En quoi ces représentations de Dieu, de la foi, de Jésus-Christ, de la Bible influencent-elles notre rapport à nous-mêmes, à notre environnement naturel et social ? Il ne suffit pas de croire en Dieu, encore faut-il nous demander en quel dieu nous croyons. L’idolâtrie ne consiste pas simplement à faire des génuflexions devant des statues de bois, l’idolâtrie est fondamentalement une fausse représentation de Dieu, qu’elle soit matérielle, mentale, ou intellectuelle. Le moment est venu de nous affranchir de nos servitudes théologiques si nous voulons changer nos conditions et réaliser notre existence dans la liberté et la responsabilité.

Sadrack Nelson nelsonsadrack@gmail.com Auteur
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