Etzer Émile aurait-il prêché dans le désert ?

Publié le 2017-12-29 | Le Nouvelliste

Culture -

Leaders religieux, politiques et intellectuels, nombreux sont ceux qui ont déjà parlé des causes de l’état critique de l’État et aujourd’hui, Etzer Émile, jeune économiste trentenaire, vient comme un nouveau prophète en nous présentant “Haïti a choisi d’être un pays pauvre, les vingt raisons qui le prouvent.” Un essai socioéconomique très rationnel basé sur une méthodologie simple, adaptable à tout le monde et dans un langage très explicite pouvant facilement transcender le peuple dans toute son existence. Mais la culture de la gestion du quotidien de l’Haïtien ne rend-elle pas légitime le fait que certains deviennent sceptiques face à l’impact attendu?

La vente-signature de l’ouvrage est un véritable succès. Le public a fait le déplacement. C’était un bon mélange hétérogène de nos classes sociales, intellectuelles et économiques. On pouvait comprendre facilement que l’Haïtien cherche à discerner les raisons de sa pauvreté comme peuple. Pendant que l’auteur écrivait : « Merci pour le support » comme dédicace, on lisait : « Merci pour l’apport » sur le visage du public. Une parfaite synchronisation, un vrai conte de fées. C’est certain, nous n’allons pas nous arrêter à une seule vente-signature.

Pourtant, seulement quinze jours après l’acquisition et la lecture du recueil, voilà ce fameux questionnement qui remonte à l’esprit du lecteur, résultat du doute typiquement haïtien face au vécu, au déjà-vu… du genre du dialogue entre Pyram et Polidor (dans Pèlen Tèt):

- Epi?

- Epi ? Epi anyen monchè!

Combien sont venus, ont acquis et lu cet ouvrage? Ne sont-ils pas venus juste pour être là, question de rencontrer d’autres compatriotes intéressés ou curieux ? Étaient-ils seulement convaincus de la nécessité d’apprécier le travail ou le produit d’un jeune et brillant compatriote?

Les Haïtiens appliquent bien mal la maxime qui dit qu’il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. Est-ce la gestion difficile du quotidien qui nous empêche de penser le lendemain ? Que disent les universités, les partis politiques, les médias, les entités religieuses ? L’auteur s’attendait-il à ce qu’on ne voie en lui qu’une superstar, ou qu’on fasse de son réalisme rationnel l’atteinte du point G, du fait que nous soyons une honte en tant que première république noire du monde ?

On dit souvent que nous sommes un peuple trop émotionnel. Sommes-nous également trop irrationnels? C’est pour la énième fois qu’un « prophète » de l’économie nous parle. Peut-être que nous attendons un messie qui, s’il arrive finalement, risque d’être lui-même crucifié sous prétexte qu’il profanait et nous allons demander Dieu ensuite ! Dieu, malheureusement en dépit de notre vision animiste du monde, ne viendra pas de ses propres mains faire ce pour quoi Il nous a dotés de bon sens et d’aptitudes.

Il est vrai que nos choix ont fait du pays un désert et nombreux sont ceux qui y ont déjà prêché. Nous avons la triste réputation d’être non réactifs. Allons-nous jeter aux oubliettes le travail du jeune visionnaire Etzer Émile et le laisser prêcher dans le désert ?

Deslandes Aristilde Auteur
Ses derniers articles

Réagir à cet article