Droits humains/Prison/Faiblesse Judiciaire

Un ancien prisonnier préoccupé par la situation carcérale en Haïti

Kenzy Ville, un ancien prisonnier ayant passé trois ans neuf mois et 14 jours au pénitencier national – le plus grand centre carcéral du pays –, lance un cri d’alarme sur la situation pénitentiaire en Haïti. Auteur de l’ouvrage «L’encre d’un prisonnier» publié le 24 mars 2017, kenzy Ville estime que la prison en Haïti est loin d’être un lieu de rééducation et de réinsertion sociale. Au contraire, le système carcéral transforme les prisonniers en de potentiels récidivistes.

Publié le 2017-12-06 | Le Nouvelliste

National -

Arrêté le 22 juin 2013, Kenzy Ville a été libéré le 4 avril 2017 après avoir passé plus de trois ans en taule. Victime de la faiblesse du système judiciaire haïtien à travers la détention préventive prolongée, il a eu sa libération le jour même de sa comparution devant un juge. Après avoir vécu trois ans de misère, de regrets, d’humiliation, de sous-alimentation et d’abandon, il a décidé de décrire, de façon poétique, à travers son ouvrage, les conditions exécrables dans lesquelles évoluent les détenus. Son livre est conçu pour mobiliser l’opinion publique à la situation des prisonniers et aussi à la stigmatisation qui existe par rapport à ces prisonniers après leur sortie de prison.

« J’ai failli me suicider en deux occasions durant ma détention vu les conditions dans lesquelles j’ai vécu cette expérience, car j’ai mangé au même endroit où j’ai fait mes besoins physiologiques. Il est un impératif que l’État garantisse la santé et le respect de la personne humaine, car une cellule conçue pour 30 personnes a pu contenir 197 détenus», confie Kenzy Ville soulignant que son plus grand regret, c’est d’avoir été emprisonné.

Demande d’amnistie à l’administration Moïse/ Lafontant

Dans une correspondance adressée au président de la République, Jovenel Moïse, au Premier ministre Jack Guy Lafontant et à d’autres acteurs de la vie nationale, dont Me Jules Cantave, président du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire ; Me Heidi Fortuné, ministre de la Justice et de la Sécurité publique ; Régine Lamur, ministre de la Jeunesse, des Sports et de l'Action civique; le sénateur Jean Renel Sénatus, président de la commission Justice, Sécurité et Défense nationale du Sénat de la République; le sénateur Antonio Cheramy, président de la commission des Affaires sociales et du Travail au Sénat ; le député Clauvy Robas, président de la commission Justice de la Chambre basse ; le député Jean Marcel Lumérant, président de la commission des Affaires sociales et du travail de la chambre basse ; Renan Hédouville, le protecteur du citoyen et Me Stanley Gaston, président de la Fédération des barreaux d’Haïti ainsi que les organismes de défense des droits humains nationaux et internationaux, l’Association d’aide pour la réhabilitation évangélique des prisonniers en Haïti (ADAREPH) a soumis une requête par rapport au dysfonctionnement du système judiciaire haïtien, notamment la détention préventive prolongée qui préoccupe tout le monde et particulièrement le président de la République en tant que garant de la bonne marche des institutions publiques, et le Premier ministre en tant que chef du gouvernement.

« Aux centres de détention sont entassés de présumés accusés dans des conditions infrahumaines, sous le pénible sort de la détention préventive prolongée, qui est un phénomène complexe malgré les différents discours faits à l’encontre de ce fléau qui met en péril le système judiciaire haïtien. Il y a lieu de rappeler qu’au début de votre mandat, Monsieur le président, vous avez créé une commission, qui devait enquêter sur la situation carcéral dans le pays, et de faire des recommandations susceptibles de permettre l’amélioration des conditions de vie des détenus. Ce fut sa mission principale. A l’occasion, vous aviez dit, Monsieur le président: " Sous ma présidence, la nation haïtienne ne saura en aucun cas fermer les yeux sur ce qui semble être une violation flagrante, voire un mépris du droit à la vie dont doit disposer tout individu, d’où qu’il vive et sans considération"», a écrit Kenzy Ville.

« N’est-ce pas une violation flagrante, pire qu’un mépris du droit à la vie de chaque prisonnier, tenant compte du rapport communiqué par la SDH, étudiant la situation des droits de l’homme de la période allant de juillet 2014 à juin 2015, l’espace moyen disponible par détenu s’établit à 0,55 mètre carré par personne alors le taux d’occupation dans l’ensemble des prisons du pays était à 804%, un pourcentage qui ne cesse de gagner en ascension dont 10 161 détenus en 2014 pour 10 646 en 2015 dans les 17 lieux de détentions qui sont sous la juridiction de la DAP», poursuit Kenzy Ville dans la correspondance.

4 152 détenus pour seulement 386 condamnés en novembre 2017 au pénitencier national qui était construit pour accueillir à peu près 800 détenus, ils vivent actuellement dans des conditions indignes et répugnantes, à plus de 150 détenus dans des cellules tel que Brick 1, d’une chaleur de fournaise ardente, construite pour 30 détenus aux maximum, ils disposent d’un minime 0,55 mètre carré alors qu’ils devraient disposer minimalement de 4,50 mètres carrés par prisonnier selon les normes internationales, sous l’atroce pression et chagrin de la détention préventive prolongée pour plus de 89% d’entre eux.

Faisant référence à l’article 19 de la Constitution qui stipule « l’État à l’impérieuse obligation de garantir le droit à la vie, à la santé, au respect de la personne humaine, à tous les citoyens sans distinction, conformément à la Déclaration universelle des droits de l’homme », il se demande si ces derniers ne sont plus des citoyens de la nation. Selon Haïti Libre, au pénitencier national, 74 détenus sont décédés entre janvier 2016 et janvier 2017.

Un combat pour la réhabilitation des prisonniers

Déterminé à embrasser la cause des prisonniers, Kenzy Ville, à travers l’ADAREPH, mène un combat pour réhabiliter les prisonniers et aussi faire en sorte qu’après leur libération, ils soient utiles à la société, car neuf mois après sa libération, il ne se sent pas jusqu’ici réintégré dans la société. L’association en profite pour implorer l’administration Moïse/ Lafontant de ne pas emprunter les mêmes stratégies du passé tout en lui demandant d’accorder une amnistie aux détenus malades du pénitencier national, aux détenus en détention préventive prolongée qui sont en dépôt depuis plus de trois années tandis que leur chef d’accusation ne pèse pas si lourd, ceux qui ont commis par exemple un larcin ou encore des délits mineurs (le plus souvent sous forme de diffamation), etc.

«Il y a des condamnés qui, après avoir purgé leurs peines, restent encore emprisonnés longtemps après leur libération parce qu’ils n’ont pas de quoi payer leur amende, le plus souvent qui s’élève à un faible montant de 500 à 1000 gourdes», confie-t-il en demandant que l’amnistie directe soit accordée aux détenus malades, aux personnes âgées, aux condamnés, qui sont libérés et sont toujours en détention en raison du manque de moyens pour payer leur amende.

Quant aux autres détenus, l’amnistie devra être sur une période de six mois afin que ces prisonniers puissent d’abord être réhabilités pour ne pas retourner dans leurs actes du passé.

« Pour mener à bien ce combat de réinsertion, un ancien prisonnier, qui a passé quatre ans à la prison, et moi avons organisé le 31 octobre 2017, à l’occasion de la Journée internationale des prisonniers, une formation sur peinture à l’eau au pénitencier au profit d’une trentaine de détenus. On veut continuer avec ce projet dans toutes les prisons du pays avec des modules en psychologie, leadership et développement personnel pour favoriser la réinsertion de ces derniers. Une fois ces amnistiés sont remis en liberté, assistés par des entités de l’État, telles que le ministère des Affaires sociales, nous leur imposerons de suivre un programme de réinsertion qui durera huit mois, et après ils ne seront plus sous nos directives», a-t-il dit.

Réagir à cet article