La jeunesse d'Haiti et l'exode national

Publié le 2017-12-19 | Le Nouvelliste

Société -

Historiquement et traditionnellement les déplacements des groupes humains constituent une pratique naturelle de tout peuple, une liberté individuelle et citoyenne. Les personnes se déplacent en général pour deux raisons fondamentales : la curiosité et la nécessité. Chez nous en Haïti, comme chez les autres peuples, cela a toujours été le cas et cela ne changera pas. Très peu de nous vont ou viennent par curiosité, mais plutôt par besoin ou nécessité. Cependant, il y a nécessité et nécessité! La nécessité sur laquelle nous mettons l’emphase à présent en Haïti est choquante et humiliante. C’est celle d’être forcé à quitter son pays comme raison de vivre, de s’exiler, de fuir à la recherche du mieux-être, face au péril à même la survie. C’est plus que déconcertant et alarmant dans la vie d’un peuple! Nous avons en effet connu la PARTANCE.

Une toute première vague à destination de Cuba vers la fin du XIXe siècle puis vers la République dominicaine dès le début du XXe mais surtout vers les années 1960-70. Cette dernière va devenir permanente, en dépit du souvenir douloureux du massacre des Haïtiens en 1937 dans ce pays sous la présidence de Rafael Leonidas Trujillo Molina. Au Canada vers les années 60-70. Aux Bahamas vers les années 65 jusqu’en 2000. En Floride, aux États-Unis vers les années 80-90. Ces partances (exodes ou migrations) en cascade faisaient toujours grand écho à travers tout le pays. Mais, cette crise continue d’émigration haïtienne va de mal en pis jusqu'à devenir une hémorragie incontrôlable. Nos jeunes gens d’aujourd’hui sont prêts à tout pour partir. Ils rejettent presque totalement Haïti dans leur esprit. Même s’ils vont à l’école au pays, mais ils sont habités par un ailleurs : les États-Unis, le Canada, l’Europe ou autre. Mais que s’est-il passé exactement?

Pour faire court, notre République depuis son Indépendance évolue dans une posture de fragilité et de marginalité économiques. L’isolement politique et économique qu’elle a subi à cause de cette Indépendance, sous les verrous d’une coalition occidentale esclavagiste, n’a jamais permis à l’État haïtien d’instaurer un système économique viable et stable en mesure de nourrir sa population et de la retenir chez elle. Concurremment, des décisions nationales inconsidérées sont adoptées, comme par exemple le cadeau faramineux de ce qu’on a baptisé de « paiement de la dette de l’indépendance », soit la colossale somme de 150 millions de francs-or. Cette mesure absurde de Boyer n’avait fait qu’augmenter cette fragilité atrophiant ainsi purement et simplement l’économie nationale. Il faut souligner aussi le fait qu’Haïti allait rester à l’écart de la révolution industrielle de la fin du XIXe siècle et du début du XXe.

Révolution qui va transformer de manière irréversible la figure politique, économique, sociale et culturelle du monde. Sans oublier les conséquences des turbulences politiques internes, de l’occupation américaine de 1915 qui a duré au moins deux décennies, etc. Toute une kyrielle de dispositions politiques et économiques désastreuses de part et d’autre (en ce qui a trait à l’isolement international entre autres), et leurs implications sociales, qui ont endommagé gravement et durablement toute la population haïtienne, en particulier l’avenir des jeunes générations.

La jeunesse d’Haïti a été justement, à cause des faiblesses économiques de la majorité des parents, porteuse d’espoir. Ce flambeau d’espoir restait allumé surtout par rapport à ceux qui prenaient le large pour les Bahamas et la Floride. C’est le phénomène des « Boat People ». Les retombées économiques de ce phénomène ont permis à plus d’enfants de ces parents restés au pays d’aller à l’école, de faire des études supérieures ou de suivre les pionniers en terre étrangère. À partir de là, ils construisent ou achètent des maisons en ville pour leurs parents ou pour eux-mêmes, etc. Une vraie moisson d’espoir familial, malgré les risques corollaires, avec pour conséquence directe une ascension sociale renforçant ainsi la classe moyenne haïtienne. Mais qu’en est-il de cette moisson d’espoir en diminution vertigineuse aujourd’hui jusqu'à provoquer ce désespoir sans précédent dans le pays?

À l’analyse, l’un des premiers problèmes relatifs à ce tarissement, c’est qu’Haïti continue de ne pas produire et d’importer presque tous les biens et services, alors que l’explosion démographique demeure à l’ordre du jour. Ensuite les premières générations parties à l’étranger qui alimentaient leurs proches, vieillissent, partent à la retraite ou meurent. Ce qui implique moins de transferts, moins de visites périodiques au pays. Ensuite les nouvelles générations nées dans la diaspora entretiennent très peu (ou pas du tout) de rapports avec les proches qui vivent au pays. Aussi les promesses économiques des pays d’accueil (eldorado) rétrécissent-elles, liées à de nombreuses crises que confronte le monde. Et aussi, la plupart des pays de la région américaine, Antilles/Caraïbes en particulier, endurcissent leur système migratoire à l’égard des Haïtiens qui deviennent trop nombreux comparés aux populations nationales. C’est le cas par exemple aux Bahamas où sur une population de 391 232 habitants, 80, 000 sont haïtiens (plus forte minorité du pays) soit près de 25% de la totalité des Bahaméens (en 2016). En République dominicaine, la situation paraît encore plus compliquée à un point tel que l’État dominicain confie le dossier migratoire presque strictement à l’armée; ce qui sous-entendrait une question de sécurité nationale de premier ordre.

Les Haïtiens de leur côté en Haïti, pourchassés par le chômage, la pauvreté et la faim, n’ont plus d’autres options que d’essayer à tout prix d’abandonner ce paquebot en détresse, prenant des eaux à bord, bâbord et tribord, ce pays où la vie paraît quasi impossible. Dans cette fuite désespérée, souvent salutaire au final, c’est la jeunesse haïtienne qui occupe toujours les premiers rangs. Exemples histoire récente : le Canada n’avait pas encore fermé sa vanne de réception sélective des jeunes Haïtiens diplômés, que le Brésil a fait son entrée de la liste des destinations accueillantes. Ce dernier, grâce à sa percée économique qui l’avait placé au cinquième rang mondial vers la fin des mandats de son ancien président Ignacio Lula da Silva (aujourd’hui 7e économie du monde), est devenu depuis un lustre déjà un nouvel eldorado pour la gent haïtienne; situation facilitée par son rôle primordial dans la Minustah. Toute catégories confondues, diplômés ou pas, nos jeunes Haïtiens s'y sont rués, prêts à braver toutes sortes de dangers et d’humiliations pour fuir leurs déboires. Il n’a pas encore terminé que la République du Chili se présente aussi, ouvre ses bras. Brève parenthèse : l’accueil n’a en général rien de péjoratif, mais ici rien de mélioratif non plus! C’est plutôt du n’importe comment; tout en la fermant! C’est désormais la nouvelle destination, le « Chili à tout prix » pour paraphraser Valéry Numa par son film documentaire! Du Boat People d’antan, le pays est passé à « Airplane People », pour répéter Liliane Pierre-Paul de Radio Kiskeya.

Après des nuits devant l’hexagone à Pétion-Ville où se trouve le consulat brésilien, la belle étoile change de camp à l’aéroport international de Port-au-Prince, pour son tour d’envol vers le Chili. Entre-temps des nouvelles de refoulement de nos compatriotes parviennent de la République dominicanie et d’un peu partout. Parce que le péril persiste et signe, que l’hémorragie s’aggrave, une autre destination aussi lointaine soit-elle rentre en lice et est en train de faire parler d’elle : c’est le Taiwan. Hélas! Haïti devient donc une maison en feu. Une maison où les feux deviennent de plus en plus rageurs et dévorants. On sort ou on meurt calciné! Feux dévorants du chômage et de la pauvreté! Feux dévorants d’absence d’investissement et de bourgeoisie nationale! Feux dévorants du simple commerce national d’achats et de reventes à l’enseigne! Feux dévorants de l’inexploitation des ressources naturelles! Feux dévorants de la corruption et de la contrebande et d’évasions fiscales! Feux dévorants d’un État non régulateur se tenant à genou! Les feux! Que de feux! Péril en la demeure tel qu’on le dit en droit, et de plus en plus!

Par-dessus tout, au milieu de ces tragédies humaines, où sont les responsables de la maison, les dirigeants d’Haïti? Où sont ses élites? Les politiques? Les classes possédantes? Les intellectuels? Que font-ils? Que proposent-ils? Où sont-ils passés? Cherchons-les donc! Des bougies, des baleines en mains, souvenir d’un Diogène, allumons-les sous le soleil du midi, pour voir où ils se cachent. Nos gouvernants qui disent agir, mais point d’impact visible! Qui disent apporter l’espoir, quand le désespoir nous assassine, nous chasse! Que le pays avance, quand nous plongeons dans les gouffres de la misère! Disent! Redisent! Pourtant ne disent rien de viable et fiable au bonheur que peut espérer le peuple! Mais ils font plutôt reculer le pays. Reculer au fond des ténèbres! Au fond de la famine! Au fond du sous-développement! Avec les pauvres affamés et des riches rassasiés! Avec les vieux et les jeunes gens en désespérance! Ah, si vieillesse pouvait, si jeunesse savait! Beaucoup à regretter, n’est-ce pas? Si l’on savait! Mais que peut-on maintenant? Quand décidera-t-on judicieusement? Y étant quelle nouvelle opportunité Haïti est-elle en train de rater aujourd’hui? Ne serait-ce dans cette démocratisation globale de la technologie au niveau mondial? De l’informatique et la communication. Pas seulement!

Après tout, quelle perspective pour Haïti? Perspective perspicace? Perspective! Y en a-t-il encore? Peut-on encore y penser? Certainement oui. Quand les élites voudront (politiques et économiques), les jeunes gens verront des lueurs d’espoir. Quand les décideurs seront des hommes et des femmes d’État, le pays sortira de l’opprobre parmi les nations. Mais, reste-t-il vraiment des perspectives viables à Haïti? Est-il encore possible que le pays promette quelque chose de potable et de valable à sa jeunesse? Une jeunesse qui va pourtant contribuer à la prospérité des pays qui n’ont pas investi dans son éducation! Une jeunesse qui va souvent briller sous d’autres drapeaux! Nos vieux qui vont à la retraite, est-ce que l’État pourra leur offrir une fin de jours meilleure? Nous répondons encore oui.

Rapidement quelques pistes illustratives! Depuis 1995 la Police nationale d’Haïti demeure un grand rempart contre le chômage juvénile. Maintenant que les Forces armées sont remobilisées, deux grandes opportunités s’offrent à l’État haïtien pour réduire le chômage et commencer par stabiliser le pays au point de vue sécuritaire; une question de choix. Parce que les effectifs de la PNH peuvent être doublés, et ceux de l’Armée devraient pouvoir atteindre à terme, en fonction de la priorité de l’État, une dizaine de milliers d’hommes et de femmes.

Quels autres secteurs encore peuvent être mis en chantiers en Haïti pour combattre le chômage, la pauvreté et le sous-développement? Prenons le secteur du tourisme. C’est vraiment un secteur phare! À lui seul, le tourisme peut aider à payer la Police, l’Armée et contribuer largement au développement du pays. Posons tout de suite la question, à savoir : pourquoi Haïti, un pays hautement touristique grâce à son histoire héroïque à nulle autre pareille, ne bénéficie pas du tourisme alors que cette région Antilles/Caraïbes fait figure de l’une des destinations touristiques privilégiées au monde? Malgré qu’elle soit détentrice de cette part historique exceptionnelle qui fait d’elle une grande curiosité internationale. Une question de choix politique! Donc, quand nos élites le voudront, le pays se développera, à l’instar des Bahamas qui se développent à partir de l'industrie touristique. À ce moment nos jeunes verront à leur tour la possibilité concrète de rester chez eux pour contribuer à la création de la richesse et même alimenter la demande nécessaire de redistribution des richesses nationales.

Autres secteurs porteurs: l’agriculture, la construction de routes, l’amélioration physique de l’environnement d’Haïti, etc. sont autant de pistes et perspectives alléchantes dont disposent ce pays, ce peuple qui meurt pourtant sur ses richesses. Sur toutes ces richesses! Nous ne mentionnons même pas les nombreuses ressources minières, attestées par des prospections, qui dorment dans nos sous-sols. Haïti est donc un pays riche, comme plus d’un l’attestent. Un pays riche où paradoxalement la pauvreté et le chômage, le sous-développement et la misère pourchassent la population!

Aucun État ne s’improvise État stratège, certes. Cependant, il y a lieu d’espérer des bonds qualitatifs de nos dirigeants à partir des choix judicieux et de la bonne volonté politique objectivement assumée, sur les diagnostics des futurs chantiers en majeure partie déjà connus. Les choix suffisamment expliqués au peuple, maître d’ouvrage par excellence, pour mettre à plat les malentendus et les appréhensions.

Pour nous résumer et conclure :

1) le départ éhonté de nos jeunes gens (s’agissant de cela) allégeant du coup le taux du chômage qui caracolait au-delà de 80% de la population active selon les statistiques;

2) les recrutements PNH/Armée;

3) grand projet intégré du tourisme, c’est-à-dire comprenant nettoyage des villes du pays, reboisement, encadrement de l’artisanat, etc.;

4) exploitation minière;

5) développement de la pêche;

6) relance agricole;

7) construction des routes, etc. peuvent constituer une bonne bouffée d’oxygène à la santé politique, économique et sociale du pays et un début de confiance de la jeunesse dans l’avenir d’Haïti. Parce que somme toute, et c’est la première réalité, lorsque nos décideurs opteront pour le développement du pays, le curriculum vitae de nos jeunes gens (qui ne vaut rien quant à présent en Haïti) vaudra quelque chose ici même. Et leur exode massif vers des cieux sympathiques se conjuguera au passé! Au passé révolu!

Hubert Jadotte Auteur
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