Vingt ans depuis Lobo

Publié le 2017-11-10 | Le Nouvelliste

Culture -

Aucun de nos compatriotes, pour ce que l’on sait, ne l’avait fait avant lui. Aucun autre ne l’a fait après lui. Un vol plongé du 12e étage, dans le 12e arrondissement de Paris, un 12 novembre. C’était en 1997. Il y a 20 ans. Cette concordance du chiffre 12 n’avait pas, sans doute, été prévue. Mais échappe-t-on à une certaine forme d’élégance, de panache, au spectacle, quand on s’appelle Lobo ?

Il s’appelait Lobo Dyabavadra. Lobo Pitimi. Lobo Kòtok Fè. Lobo Ewa. Lobo Egoungou.Selon la période. Selon la peau dans laquelle il se glissait. Selon la joie. Selon le chagrin. Selon l’envie. Selon la scène. Il était comédien. Il rêvait sa vie plus qu’il ne la vivait. Il était acteur dans un spectacle permanent et accordait des rôles à qui le voulait. Amis, passants. Il donnait vie et corps à la poésie, aux textes et aux auteurs qu’il aimait. Il était le maître de la nuit. De l’avenue Christophe à la Grand-rue, on l’entendait venir de loin, précédé par un vers, une chanson. Il nous faisait rêver. C’était le régisseur de la ville.

Certains de ceux qui ont plus de vingt ans aujourd’hui l’ont vu sur la scène de l’institut français, quand l’institut était au Bicentenaire et avait une vraie salle de spectacle, dans La tragédie du Roi Christophe, Et les chiens se taisaient de Aimé Césaire, Général Baron la croix de Frank Fouché, mis en scène par Hervé Denis, Ci-gît, je de Samuel Bekett, mis en scène par Sylvie Joco. Lobo, c’était des déclamations soudaines de Georges Castera, de Syto Cavé, d’Aimé Césaire, de Lyonel Trouillot.

Dans les documents officiels, il s’appelait Karl Marcel Casséus. Il avait une sœur jumelle, Ruth Myrtho. Il n’a jamais été bien dans la peau de Karl Marcel, fils d’un notable, érudit, qui fut président de la Chambre des députés, auteur du Dictionnaire géographique et toponymique de la République d’Haïti qui a sans doute souhaité que son fils soit, même un tout petit peu, comme lui. Il n’a jamais pu être que lui-même. Lors de l’hommage qui fut rendu au comédien en avril 2005, à la salle polyvalente de la FOKAL, on a vu le père pleurer d’incompréhension et adresser des reproches aux poètes qui étaient dans la salle qui avaient, selon lui, sans le vouloir sans doute, ouvert cet univers trop grand à son fils ou permis qu’il s’y jette, à cause de ces images, de ces phrases, de tout cet illimité, qu’il avait frôlé, puis tenu dans ses mains.

C’est Lyonel Trouillot, dans son livre « Parabole du failli » sorti aux Editions Actes Sud, en 2013, qui lui a rendu le plus vibrant, le plus ineffable des hommages, et qui a mieux que quiconque su retracer ses pas dans la ville, un peu empoussiéré par les catastrophes humaines, politiques et naturelles de ces dernières années.

« Ici nous t’aurions rattrapé avant que ton corps touche le sol. Ici, on a appris à amortir les chutes. Et puis, où t’aurais trouvé un immeuble de douze étages ! Même les banques et ces saletés de compagnies qui détiennent des monopoles n’en construisent pas de si hauts, Ici, on est déjà à terre et personne ne plonge dans le vide. Nous t’aurions rattrapé. Et puis, toi qui parlais tout le temps, tu aurais pu nous dire. Nous t’aurions suivi. Nous aurions monté la garde autour de toi (…) »

Personnage de scène, personnage de roman, poème fait chair, on croirait l’entendre certains jours, quand nous avons envie et besoin d’une certaine folie, d’une explication à notre inachèvement, et parce que nous ne pouvons pas transformer, comme lui, notre désespoir. Nous prenons alors toute la mesure, comprenons, Ô combien, les lumineuses œuvres de Jacques Kerouac« Les clochards célestes » et Léonard Cohen « Beautiful Losers ». Lobo Ewa était un clochard céleste, un beautiful looser, un homme sans pesanteur.

De Lobo, il reste la voix. Infiniment dans la tête de celles et ceux qui ont eu la chance de le voir jouer sur scène, ou dans le film « La manière nègre ou Aimé Césaire, chemin faisant », voyage dans l’œuvre du poète martiniquais, sur le double disque paru en 2005 à Et la chanson se fit Lobo, compilation des textes lus à son émission les dimanches sur Radio Haïti Inter.

De Lobo, 20 ans après son suicide à Paris, il reste une envie de dire, de partager la magie de son existence, sa liberté, sa folie, son talent. Certaines de ses tonalités se retrouvent dans la façon de déclamer de certains acteurs, de loin en loin. Lobo naquit en 1962, cela fait vingt ans que son envol spectaculaire nous hante.

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