Aménager le créole et le français en Haïti : Le regard d’une ancienne ministre à la Condition féminine et aux droits des Femmes

Publié le 2017-11-10 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Par Ginette Chérubin

Madame le ministre ? Madame la ministre ?

Une question récurrente qui a surgi tout au long de mon mandat de Ministre à la Condition féminine et aux droits des Femmes.

Ma réponse a toujours été que les deux tournures se valent.

Quand la désignation : « Madame le Ministre » – inspirée de la forme sacramentelle pour s’adresser à un homme d’État du rang évoqué – vise une femme, elle exprime implicitement une situation de transition dans laquelle un espace traditionnellement occupé par des hommes se trouve en processus d’appropriation par un nombre de plus en plus significatif de femmes. Il en est de même d’autres secteurs réputés masculins qui, au fil du temps, se trouvent progressivement investis par la gent féminine. La tournure « Madame la ministre », quant à elle, traduit un acquis consacré. Dans l’un et l’autre cas, il s’agit d’une dynamique de transformation profonde au niveau social, socioprofessionnel, socioculturel

Telle argumentation, loin d’être approuvée par les féministes haïtiennes, avait été considérée comme un accroc au combat pour la féminisation de la langue, auquel elles se sont vouées. De l’avis de ces militantes, en tant que ministre à la Condition féminine, je me devrais d’être plus engagée et plus proactive dans ce combat. À juste titre, dis-je a posteriori. D’autant plus que, depuis, la mission du ministère s’est explicitée de manière plus concrète et plus claire par un nouveau libellé : « Ministère à la Condition féminine et aux droits des Femmes ».

Au gré de la maturation de ma pensée en regard des luttes féministes, j’en suis arrivée aux questions suivantes : la « féminisation syntaxique » ne relève-t-elle pas des droits des femmes dans le domaine langagier, toute langue étant normalement sujette à une évolution et des adaptations dans le temps ? Qu’en est-il dans le cas des deux langues parlées en Haïti ?

Dans la langue française, au sujet de la problématique de genre consultons, juste pour un aperçu, Luca Greco de l’Université de la Sorbonne nouvelle – Paris III, dans son essai en 2014 intitulé « Les recherches linguistiques sur le genre : un état de l’art » …. : « Alors que l’on reconnaît dans le langage un espace pour la construction et la déconstruction du genre, des sexualités et des sexes, et que des féministes des plus célèbres s’y sont attardées pour en relever les traces de la domination masculine (Beauvoir 1976 [1949] : 13), de la différenciation des sexes (Cixous 2010 [1975]) ou pour en souligner la fonction de «plastie sur le réel» (Wittig 2007 [1992] : 105), il manque (en France) ce qui existe depuis quarante ans aux États-Unis, les Gender and Language Studies (les recherches linguistiques sur le genre), c’est-à-dire un courant qui rende compte de l’articulation entre genre, sexualités et langage… »

Face à ce constat – d’ailleurs non isolé – relatif à la langue française, existe-t-il en Haïti une alternative en termes d’ouverture pour l’équité de genre dans le langage et dans l’écrit, du fait de la cohabitation de deux langues consacrées officielles dans notre pays, selon le prescrit de la Constitution ?

Une opportunité semblerait en effet se présenter puisque chacune des langues a sa propre structure syntaxique et que, selon toute évidence, dans le créole, il n’existe pas de genre grammatical (yon tab, yon soulye, yon flè, yon bèl moun, fòs la, myèl la…) Le créole serait-il une langue « équitable » en matière de genre ? Rien ne sert de tirer des conclusions hâtives, car il ne reste pas moins vrai que la langue étant le véhicule de la pensée, elle ne peut qu’exprimer cette pensée. En Haïti, la socialisation des hommes et des femmes se construit sur l’inégalité avec un rapport de pouvoir favorable aux hommes : domination masculine versus subordination féminine. D’où une discrimination selon le sexe ainsi que des stéréotypes dévalorisants pour les femmes. Aussi, comme en français, une panoplie d’expressions créoles consacre la faiblesse des femmes et limite leurs potentialités, en dépit du mythe des femmes potomitan dans notre culture. Au-delà de la structure de la langue, dans les faits, la structure de la pensée est le facteur le plus déterminant en communication.

Ceci pour dire que, dans la société haïtienne avérée machiste, la question de féminisation de la langue subit le même traitement que tout ce qui tient du déni d’un déséquilibre dans les rapports de genre. Elle va de la pure banalisation au déficit de reconnaissance des droits des femmes à réclamer un usage adapté de leur langue à leurs conquêtes.

Il s’agit bien ici d’une claire référence aux droits linguistiques pris dans leur essence comme droit humain fondamental. Une définition en est proposée par le linguiste et chercheur Robert Berrouët-Oriol : « On entend par droits linguistiques l’ensemble des droits fondamentaux dont disposent les membres d’une communauté linguistique tels que le droit à l’usage privé et public de leur langue, le droit à une présence équitable de leur langue dans les moyens de communication et le droit d’être accueilli dans leur langue dans les organismes officiels…

L’universalité des droits linguistiques s’entend donc au sens du droit à la langue, du droit à la langue maternelle et de l’équité des droits linguistiques… L’orientation d’ensemble quant aux droits du citoyen est donnée en préambule de la loi-mère dans les termes suivants : “ Pour fortifier l’unité nationale, en éliminant toute discrimination entre les populations des villes et des campagnes, par l’acceptation de la communauté de langues et de culture…''

Aussi, c’est par l’acceptation de LA COMMUNAUTÉ DE LANGUES et de culture que le lien constitutionnel est établi entre la notion de “droits linguistiques ” et les droits humains fondamentaux en Haïti. » [1]

Appuyer la démarche féministe qui, au bout du compte, relève de l’équité des droits linguistiques a tout son sens.

Il s’avère que, dans une perspective de respect des droits humains et, plus précisément des droits des femmes qui font l’objet de la présente, le travail des linguistes en Haïti devrait impliquer une réflexion et une action qui dépassent le simple aspect technique des langues. Une nouvelle donne s’impose: la prise en compte de l’approche genre.

Comment concevoir cette démarche genrée dans l’aménagement linguistique ?

Avec des limites conscientes de néophyte et la lucidité d’un déficit d’expérience dans le champ abordé – d’ailleurs relativement nouveau et assez peu développé dans le corpus théorique relatif à la science des langues – je me limiterai tout juste à l’exposé de quelques préoccupations personnelles.

De mon lieu de citoyenne, de professeure à l’université, d’ex-ministre à la Condition féminine et aux droits des Femmes, j’estime pouvoir avancer que les spécialistes en langue sont tenus, avant tout et inévitablement, de lever le voile sur les facteurs énoncés plus haut généralement occultés ou classés négligeables mais dont on ne peut faire l’économie.

L’aménagement linguistique, dans une perspective d’équité de genre, devrait avoir entre autres objectifs : une législation tenant compte des droits des femmes ainsi qu’un ensemble de mécanismes et de mesures d’accompagnement pour l’application des lois.

• Une législation tenant compte des droits des femmes

L’élaboration d’un cadre légal pour l’aménagement linguistique des deux langues officielles d’Haïti s’impose.

En Haïti, non seulement les travaux de recherche dans le domaine articulant la langue et le genre semblent rares, la législation quant à elle ne s’attarde point sur ces aspects. Dans un pays où il est question de reconstruction et de refondation de la nation, il nous paraît impératif de promouvoir des activités académiques et l’élaboration de lois partant d’une réflexion articulée sur les paradigmes de domination, de différence, de performance… dans les rapports sociaux de genre.

• Un ensemble de mécanismes et de mesures d’accompagnement pour l’application des lois. Il ne s’agit ni plus nu moins que de politiques publiques articulées autour de stratégies spécifiques visant à :

o assurer l’éducation pour tous, sans discrimination de genre garantissant un accès plus équitable des femmes et des filles au savoir. Ce qui induirait une meilleure capacité de celles-ci à s’exprimer dans une ou dans les deux langues officielles d’Haïti.

o lutter contre les blocages traditionnels accordant une portée réductrice à la parole féminine et aux intérêts des femmes. De la catégorie de ces blocages citons : le mythe d’une parole masculine transcendante et la propension à caractériser la parole féminine de trop émotionnelle, trop mièvre, trop abondante et peu pertinente. D’où : intimidation et stigmatisation

o éliminer la violence verbale contre le corps des femmes, une jauge du succès des hommes ou de la mesure de leur virilité, qui s’exprime à cœur joie notamment dans les divertissements : musique de danse, carnaval, etc. (M ta manje manmzèl, M pral koupe fanm sa…).

o favoriser l’appropriation effective par les femmes de leur droit intrinsèque à la parole au même titre que les hommes. Ce qui passe par le dépassement de la stigmatisation de la parole féminine. Parmi d’autres, un acquis d’importance en résulterait : une prise de parole plus patente des femmes notamment dans la sphère publique, avec une pleine confiance en soi apte à provoquer des impacts plus porteurs. Au bout du compte, de telles mesures entraîneraient une participation féminine renforcée à la vie politique et probablement une implication plus significative des femmes aux secteurs de décision. Autrement dit une porte serait ouverte pour la jouissance pleine et entière de leurs prérogatives citoyennes.

En tout état de cause, pareilles attentes ne seront pas satisfaites de manière spontanée. Il s’agit de conquêtes à viser dans le collimateur du mouvement féministe. Face à la réticence aux changements dans les rapports de genre susceptibles de bouleverser des pratiques séculaires, il revient aux féministes de continuer leur plaidoyer et d’augmenter la pression jusqu’à constituer une force de frappe garante de ces conquêtes.

Dans le cas du français, à défaut d’une autorité directe sur l’orientation de la langue, le combat devra être mené dans l’espace francophone pour être porté par devant les instances compétences. Alors que dans le cas du créole haïtien, il s’agit bien d’un combat de terrain, d’un combat frontal pour convaincre les autorités à agir.

Déjà les féministes haïtiennes, innovent et dynamisent la langue créole, en adoptant dans leurs pratiques langagières la féminisation des métiers et des professions. Elles les adaptent au sexe : doktè- doktèz ; senatè – senatèz, etc. Un combat déterminé qui ose secouer le statu quo. À raison et en toute légitimité. Dans cette même dynamique, j’ose une considération à l’adresse de l’Académie créole – quelque farfelue qu’elle puisse paraître.

En préalable, à ladite considération, notons que l’Académie créole haïtienne préconisée par la Constitution et nouvellement installée est sujette à controverse. Un linguiste de la facture de Robert Berrouët-Oriol interroge le processus qui a permis son émergence : « J’ai plaidé pour la formation d’une Académie créole issue d’un véritable projet d’aménagement linguistique porté par une loi et des règlements d’application. J’ai assumé qu’une Académie créole, autrement instituée, trouvera toute sa légitimité dans le cadre d’une politique linguistique donnant lieu à la loi fondatrice d’aménagement de nos deux langues officielles. » [2]

Nonobstant les diverses réserves émises sur le mode d’implantation de l’Académie créole et exclusion faite des jugements de valeur sur sa composition actuelle, pour être la première en l’espèce dans le monde, il s’agit bien d’une institution d’avant-garde représentant une grande avancée en regard de la démocratie, du respect des droits linguistiques et de la diversité culturelle. Ma considération est la suivante : Pionnière donc de son état, ne pourrait-elle pas innover en concevant un dictionnaire où seraient bannis, rejetés, sanctionnés ou signalés comme inopportuns des mots et expressions dévalorisant les femmes ou toute autre catégorie discriminée ? Ou n’est-il pas possible qu’elle envisage un dictionnaire spécial de mots et expressions créoles à « placer en quarantaine » ? Une forme de « dictionnaire de la quarantaine »… justement ?

De toute manière, l’Académie créole a un rôle majeur à jouer. C’est à cette institution dont la mission est la codification de notre langue vernaculaire de se hisser à la hauteur de son rôle historique pour contribuer efficacement à déconstruire notre société d’exclusion et à la refonder sur la tolérance, la civilité entre les locuteurs, le respect réciproque de leurs droits et, du coup, sur des rapports de genre équilibrés.

En conclusion, les droits linguistiques consacrés dans la Chartre des droits humains accordent à toute personne, sans discrimination et, en référence au thème abordé, sans discrimination de sexe, la liberté de s’exprimer dans la langue de son choix et avant tout, dans sa langue maternelle. Dès lors, questionner le respect des droits des femmes en matière linguistique pourrait paraître superfétatoire. Mais notre réflexion met à nu une toute autre vérité.

La construction de l’État de droit que prône le peuple haïtien depuis la chute de la dictature renvoie à l’édification d’une société d’équilibre, san fòs kote, pour citer mon leitmotiv de ministre à la Condition féminine et aux droits des femmes. Une société offrant des opportunités égales pour tous et pour toutes, où se valent tous les droits fondamentaux appelés à garantir l’épanouissement personnel de chaque citoyen, de chaque citoyenne et de là, l’épanouissement de la collectivité. Parmi ces prérogatives, le droit à la parole n’est pas une notion abstraite. Il demeure un indicateur clé dans une démocratie.

Les hommes autant que les femmes d’Haïti doivent, grâce à un aménagement linguistique adéquat respectueux de leurs droits, avoir, l’assurance d’un libre usage du français et/ou du créole aux fins d’exprimer leur pensée, leurs aspirations, leurs conquêtes et leurs rêves, sans discrimination aucune.

NOTES [1] Droits linguistiques et droits humains fondamentaux en Haïti : une même perspective historique. Robert Oriol – Le National, 5 octobre 2017 [2] in : « L’Académie créole : « lobby », « ONG » ou institution d’État sous mandat d’aménagement linguistique ? » – Repris dans le texte : « Pour une académie créole régie par une loi fondatrice d’aménagement linguistique ».
Par Ginette Chérubin, arch. Ex-ministre à la Condition féminine et aux droits des Femmes Octobre 2017 Auteur

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