Romulus le gourou

Publié le 2017-11-14 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

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Jean-Rénald Viélot

Depuis qu'il publia en l'année 1905 SENA, puis en 1907 Les Thazar, Fernand Hibbert allait en conquérant lecteurs et prestige par ses oeuvres dans lesquelles l'humour et le côté morbide de notre caractère, parfois ambivalent et impénétrable, occupent le centre de quelques narrations qui, généralement, signalent l'inconstance comme le plus commun des défauts qui caractérisent les êtres humains. En somme Romulus, parue l'année d'après et qui doit avoir été rééditée, dont celle plus récente des Editions Fardin de 2013, se rue vers ces thèmes qui reviennent l'une et l'autre fois à son milieu déjà classique: celui du monde littéraire, les scènes de la vie haïtienne, quoique la plume de Hibbert paraissait saisir, et le style mordant qui caractérise son écriture, avec une nuance d'ironie dans le ton, une vision sardonique d'un "drame, l'un des plus sanglants et des plus cruels de nos luttes politiques pour la suprématie du pouvoir" dont la ville de Miragoâne était le théâtre. Le fait d'élire le personnage de Romulus (qui a donné son nom au livre), un commissaire de police actif, léger aux yeux de certains et aimé et estimé par ceux qui le considéraient comme leur gourou personnel, celui-là qui embrase et égaie ceux qui voyaient en lui non seulement un "charmant facilitateur haïtien" qui travailla à l'enrichissement d'une catégorie de commerçants et à l'ajustement de ses propres revenus au détriment du fisc, mais aussi un démocrate (dans le sens quelque peu controversé) qui tenta de rompre avec la "pensée unique" comme dégagé de l'épilogue du livre retraçant le drame, et qui est en même temps un simplet d'esprit, un homme inconstant. Peut-être que sa manière d'agir en ce qui concernait le bien commun, le collectif n'est qu'une transposition du privé, du plan personnel et individuel; et cette absence de clarification ou de décantation peut induire le lecteur distrait, partisan. Cette attitude, si je ne me trompe pas, est reflétée dans sa conception de la vie, des êtres et de ses phobies de la même manière que l'expriment d'autres personnes, pas dans tous les domaines, bien que le commissaire Romulus, séparé de la franc-maçonnerie, jugea bon de tenir tête ouvertement au curé Marguer, par exemple, qui l'invita à épouser l'une ou l'autre conjointe de fait, celle qu'il aima le plus, qui de Viergina, mulâtresse qui lui avait donné onze enfants, qui de Isménie, appétissante négresse qui lui en avait donné treize. Aucun doute qu'il agissait là comme tout militaire qui se respecte: se doter toujours d'une soupape de sécurité, encore qu'il prétendait en bon catholique ne pas faire bonne chair chaque jour.

Ce commissaire de police, sous la plume de Hibbert, cesse d'être un simple agent de l'ordre pour se convertir en une exceptionnelle personne bienveillante qui porte les innocents, en tout cas son ami Scipionnice Scipion, dans son cœur. Il sauva la vie à Scipion, orfèvre laborieux et paisible de son état, lequel n'avait rien à gagner dans une révolution, mais que les absences annuelles pour aller démarcher dans les mornes miragoânais les pauvres bijoux qu'il fabriquait pendant la morte saison avaient désigné au gouvernement du président Lysius Salomon comme travaillant au "soulèvement des masses" en faveur des exilés révolutionnaires conduits par Boyer Bazelais à Miragoâne. Homme à plusieurs facettes qui se montra successivement dans diverses scènes, il fut un agent de l'ordre et receleur qui faisait de lui un ennemi juré de Coriolan (Coyo), le préposé en chef des mouvements du Port, mais surtout homme d'une telle sévérité dont la stature imposait nécessairement le respect et qui, en plus, sut dominer les hommes placés sous son commandement. Il les portait même un jour à restituer une malle renfermant divers objets de valeurs et cinq mille dollars, volée un soir à Etienne Trévier, principal commerçant de la place. Habile, mais imprudent, il ne put conserver sa charge de commissaire de police jusqu'à être renvoyé de l'armée par le président Salomon en personne, fit cause commune avec les exilés révolutionnaires pour terminer ses jours dans l'agitation et la mort survenue, à la fin des hostilités, devant un peloton d'exécution des troupes qui assiégeaient la pimpante petite ville de Miragoâne.

Sa physionomie en prit un coup et se rembrunit le jour où, suite à une sanction qu'avait infligée le commandant de la Place à Coyo, un coup d'œil expérimenté de celui-ci, venait de découvrir dans un coin de "l'Hôtel de la Place" des provisions et des objets divers récemment déposés là: des jambons, un sac de riz, deux ferblancs de mantègue et deux de beurre, une caisse de hareng-saurs, une autre de savon Fay Brothers, une autre de vins de Bordeaux, et enfin trois coupons de casimir. Ses menées subversives au regard du fisc étaient, on ne peut plus, gênées par Coyo, celui qui ne voulait entendre parler de "djobs" si ce n'était de complicité avec la douane entière, dans un partage équitable. Un drame dans le drame, vu que les grands voiliers dans les soutes desquels se cachaient les marchandises, que les commerçants enlevaient la nuit, arrivaient régulièrement des Etats Unis ou d'Europe au Port de Miragoâne. Un Romulus qui connut plusieurs déceptions dans différentes situations: le sacrement de la première communion lui fut refusé par l'Eglise Catholique, ses manèges d'homme respecté qui ne dupaient plus personne, renvoi de l'armée par le président Salomon parce que le jugeant en collusion avec Scipionnice Scipion qui a pu échapper à l'arrestation. Précisément, en rapport avec l'institution militaire qui requiert, entre autres, la discipline, il entraînait dans sa conduite immorale le commandant de la Place. Sur son inspiration, les commerçants qui enlevaient la nuit les marchandises que les grands voiliers recelaient dans leurs soutes, offraient d'appréciables présents à ce commandant, lequel, pour s'assurer de bien gouverner, créa une dissension entre le commissaire et le chef des mouvements du Port à leur insu. Il est évident que le tout Miragoâne sentait pour Romulus, malgré tout, un certain respect: on l'avait vu avec le Curé qui continuait à échanger des civilités avec lui, dans l'attitude du soldat du gouvernement qui, à la fin des hostilités, accepta à sa demande, de décharger sa mitraillette à la poitrine et non aux oreilles de celui-ci, laissant ainsi s'exhaler "l'odeur malheureux des héros". A Romulus, cependant, la correction à donner au régime de Port-au-Prince lui paraissait une nécessité ou une fatalité historique. Après avoir de justesse sauvé la vie à Scipionnice, on l'avait même entendu qualifier "d'aventure sinistre" le fait d'être enfermé dans les cachots de la prison de Port-au-Prince. L'homme qui était loquace, avait même évoqué le fait que dix mois auparavant, vingt-huit citoyens que tout le monde connaissait, après avoir passé par l'épreuve du cachot (...), avaient été jugés et condamnés à mort par un conseil spécial militaire, et exécutés quatorze à Saint-Marc, et quatorze aux Gonaïves, les 5 et 6 mai.

Mais qui était Romulus? Peut-être tout ce qu'il avait fait et qui fait que le personnage central donne son nom au livre? Un instable? Un homme du XIXème siècle finissant? Ou il fut, comme corollaire et verrou d'une vie grimaçante de douleur et d'insatisfaction, le protecteur d'un paisible et laborieux orfèvre, puis d'une cause plus grande et trop subtile comme la lutte pour la suprématie du pouvoir... Il fut, alors, et pas toujours, fatigant de faire figure d'un homme conséquent, rappelant par certains traits Rénélus Rorrotte dans SENA, voire Altidor Désiré, homme doué d'un appétit prodigieux, un personnage qui renverra historiens et biographes dos à dos. D'illustres intellectuels du milieu, le qualifient de "versatile" et, pour ce motif, l'on ne peut tirer aucune morale, parce que la morale nous dit Sollers, "elle est faite pour être partagée".

Romulus, contrairement à Coyo, venait de Miragoâne et, en sa qualité de commissaire de police, fut affecté à cette ville ouverte au commerce extérieur. Père d'une famille assez nombreuse, trop peut-être (vingt-quatre enfants et deux femmes), pour se laisser engluer par les combines. Combattant pour la liberté sous toutes ses formes? Cela aussi. Puisqu'il dira en d'autre moment "je protégerai la société envers et contre tous", et semblait avertir l'auditeur que "quand les cachots de la prison de Port-au-Prince est d'un tel cynisme, il fallait tout faire pour y échapper".

Cependant, après son éjection de l'armée le commissaire de police se proposait et arrivait à se démarquer de la ligne qui est celle d'un homme d'une grande ascendance. Ce qui semblait le fasciner ce ne n'était pas tant que les peuples ne fussent pas indolents face à la provocation et au refus de leurs droits, mais les avantages individuels qu'il importe de tirer de certaines situations, peu importent les moyens. Il s'inscrit en faux, en ce sens, contre la leçon sur le conflit existant entre le bien collectif et le bien individuel dans l'éthique politique de Machiavel.

Or, c'est en quelque sorte bien cela l'intention cachée du roman, laquelle se résume dans la volonté d'une dénonciation sur l'influence de la contrebande de marchandises dans la société civilo-militaire de Miragoâne. Faut-il le rappeler, la politique pour l'auteur du livre "Le Prince" est une activité de terrain qui cherche le bien collectif dans un monde irrationnel du point de vue éthique. Il se détache, de la combinaison de ces éléments qui définit la politique comme activité, que le caractère éthique de la conduite politique se trouve dans les conséquences des actes pour la société et non pas seulement dans le caractère bon ou mauvais de l'acte en soi, et son impact sur l'intégrité morale individuelle. Par-delà ce que certains appellent le "drame de Miragoâne", Fernand Hibbert a voulu romancer une dure situation, le conflit machiavélique du bien collectif et du bien individuel. Pour cela, dès le début l'écrivain miragoânais a prétendu offrir une littérature d'engagement avec la réalité.

Sa claire vocation journalistique est connue en ce qu'il décrivait un monde polyédrique d'un pays qui se meut du mythe à la moto, de la légende à la propagande, de la compassion à la cruauté. Comme s'il voulait dire qu'il sied mieux au journaliste d'accompagner le romancier de crainte de se laisser emporter par le topique du langage. Le commissaire de police défendait une contrebande de subsistance, les commerçants, quant à eux, s'accommodaient d'une contrebande d'organisation qui conduirait le pays vers la débâcle. Exception fut-elle faite d'Etienne Trévier, principal commerçant qui ne s'autorisait aucune participation à des actions délictueuses de la politique au point où, contraint d'y prendre part plus d'une fois par des bazelaisistes et par Romulus lui même, il préféra gagner l'asile diplomatique!

Si l'on accepte qu'il n'existe pas dans Romulus une conception moderne du roman, c'est à-dire absence de trame fondée sur la causalité, carence d'une introspection attentive chez le personnage principal, malgré la présence d'une sorte de chronologie, en somme : que nous propose Romulus? Je peux me tromper, mais le premier regard est un langage polyédrique, en plus d'un horrible paradoxe.

Le paradoxe est dans les fils du commissaire auxquels celui-ci fit porter les noms de plusieurs des héros de l'indépendance, et qui sont dans le livre des minables: Pétion, Christophe, Boyer, Toussaint; ce dernier, travaillant dans une goélette du commerçant Etienne Trévier et qui ne manquait jamais d'envoyer ses cartes de visite aux notabilités de la ville quand arrivait le jour de l'an "avec ses compliments de condoléances de bonne année". Un paradoxe qui revêt la confusion sur la réalité: des noms de héros qui par leur bravoure firent voler en éclats l'ordre ancien et qui prêtent, dans le livre, à sourire, qui font pitié.

Ce livre de Fernand Hibbert participe du cadre théorique du lien entre les émotions ou pour mieux dire l'éthique et la politique. Une littérature abondante depuis Machiavel et tout au cours du XXème et début du XXIème siècle. En saisissant ce récit, la plume de l'auteur a voulu non seulement s'approcher du labyrinthe que Romulus représente, mais aussi indiquer une circonstance qui peut toucher chacun de nous. Comment sortir de là?

Le récit du drame de Miragoâne de Hibbert n'est pas mauvais, mais insuffisant, parce qu'il lui manque un élément: l'identité de la bru du président Salomon qui avait sollicité et obtenu grâce pour Luc Elie, un des exilés insurgés. Côté cœur ou émotion? Quant à Romulus, on le vit, à la fin des hostilités, chanceler, avant de s'affaisser devant son bourreau, en criant :"A bas le tyran, vive la liberté". Ce cri, était-il le même que celui poussé, il y a plus d'un demi siècle, par le poète socialiste Geo Milev? Il décrivait si bien, dans "Septembre", poème traduit en espagnol par Pablo Neruda, l'insurrection des paysans de la Bulgarie face à la méconnaissance de leurs droits par les suzerains bulgares. Tant Milev que Romulus sont tombés sous des balles assassines. Mais Romulus pouvait-il être un poète? Et de quoi servent les paroles quand elles viennent après l'action? Aux centres gigantesques de l'action, Romulus n'y avait laissé entrer que la défense d'une cause, sa cause (?), qui est l'encens de l'autel, mais qui n'en est pas le dieu. Romulus est parmi nous; il est l'un de nous.

Jean-Rénald Viélot

vielot2003@yahoo.fr

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