Églises protestantes, misère et aliénation en Haïti

Publié le 2017-11-10 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Glodel Mezlas, PhD.

Le rapport entre églises protestantes et misère en Haïti ne fait pas généralement l’objet d’études pertinentes pour analyser les raisons pour lesquelles on trouve une multitude de gens désespérés et en chômage permanent se réfugier dans les temples protestants en vue de pratiquer leur foi, dans des conditions d’existence matérielles très précaires. Une telle situation traduit la déroute de la raison haïtienne à prendre en charge l’organisation politique, économique, sociale et culturelle du pays, pour éviter le dépaysement imaginaire des gens les plus vulnérables. Dès lors, la foi en vient à se charger du désespoir ambiant et à offrir une interprétation transcendante et surnaturelle à des problèmes transcendantaux et naturels.

En voulant aborder cette question, il ne s’agit pas pour nous de sous-estimer la foi des gens, de dévaloriser le rôle de la religion dans la société, mais plutôt d’analyser les conditions atypiques de possibilité de cette ferveur ou de cette fureur religieuse chez une masse d’individus, déconnectés de la vie sociale immédiate du pays pour se reconnecter dans l’imaginaire avec un être tout-puissant, leur seul sauveur face à une situation socioéconomique insupportable.

En mettant en relation églises protestantes, misère et aliénation, nous sous-entendons une critique de la manière dont certaines églises protestantes contribuent à l’aliénation d’une grande majorité de fidèles qui en viennent à perdre tout contact avec leur réalité immédiate pour s’en remettre à Dieu à travers des homélies, des discours aliénants et qui au fond reposent sur l’enrichissement des pasteurs. Ces derniers utilisent des stratégies symboliques pour s’enrichir, au même titre que des commerçants et des politiciens font usage d’autres stratégies pour se tirer d’affaire dans un contexte national où priment l’insouciance, la médiocrité, l’immoralité, le népotisme, le clientélisme, etc.

Karl Marx parlait de l’aliénation de l’ouvrier vis-à-vis du produit de son travail, qui lui devient étranger, voire étrange. Ce dernier produit un objet qui se rend indépendant et qui s’oppose à lui. De même, la majorité des fidèles protestants en Haïti s’aliènent, s’en remettent à Dieu en pensant que leur situation misérable est déjà prise en charge par l’au-delà et qu’ils n’ont pas besoin de l’ici-bas.

À l’époque coloniale, l’Église catholique jouait presque le même rôle. Elle faisait croire à l’esclave que sa situation est voulue par Dieu. Il s’agissait là de son destin et qu’il convenait de l’accepter tel quel. Ainsi, l’Église faisait partie des appareils idéologiques de l’État colonial et exhortait l’esclave à accepter son sort au profit d’une vie meilleure dans l’au-delà. Le Code Noir de 1586 présentait la nullité juridique, ontologique et sociologique de l’esclave.

De même, les fidèles des églises protestantes sont face à un pouvoir tout-puissant où les pasteurs les bombardent de messages de désespoir pour le monde d’ici-bas et d’espoir pour l’au-delà.

Mais au centre de cette attitude, c’est avant tout la misère ou la situation de pauvreté extrême, l’ignorance ou l’analphabétisme qui imprègnent le pays.

Il y a plusieurs manières, entre autres, de faire face à la misère du pays : la participation périodique aux manifestations politiques violentes, la visite quotidienne aux temples et églises protestants et d’autres églises aussi, la fuite massive vers l’étranger. Les politiciens récupèrent le premier groupe en situation de chômage et de dénuement total et le retourne contre le pouvoir en place à des fins politiciennes. Ces gens sont le plus souvent manipulés et instrumentalisés. Ils sont perméables aux aléas des conjonctures politiques. Ils sont dépossédés d’eux-mêmes et sont victimes d’une aliénation politique.

D’un autre côté, les églises protestantes canalisent d’autres catégories non contre le pouvoir en place, mais les tournent vers l’illusion d’un au-delà heureux, d’un lendemain paradisiaque, influencent leur comportement vis-à-vis de l’ordre social, politique et culturel.

Les églises les dépossèdent de leur attachement avec la réalité sociale, politique et économique en leur faisant croire en une chimère paradisiaque. Il se produit donc une sorte de dépolitisation de leur conscience et une déconnection avec la réalité immédiate. Elles produisent une forme d’aliénation les empêchant de prendre conscience de leur vraie réalité, alors qu’à l’époque coloniale le vaudou mobilisait les esclaves contre l’ordre établi.

Le vaudou donnait aux esclaves une sorte de conscience de classe, d’appartenance culturelle et ethnique. Il les mobilisait contre les appareils idéologiques de l’État colonial. C’était un instrument de combat idéologique contre l’ordre colonial.

Quant à la migration, elle fait miroiter sous les yeux des migrants un paradis terrestre au-delà des mers et du territoire haïtiens. Il s’agit du paradis terrestre et non du paradis céleste comme le présentent les églises protestantes.

La migration donne l’illusion d’une vie meilleure dans un ailleurs terrestre, alors que les églises la présentent dans un ailleurs céleste. La migration coupe ces gens de la réalité immédiate de leur pays, et les églises produisent cette coupure sur le plan psychologique. C’est dire que la migration agit sur eux au niveau géographique. La distance géographique agit sur les migrants, alors que la psychologie agit sur les fidèles. D’où il se produit une aliénation à la fois psychologique et géographique.

La différence entre les deux formes d’aliénation, c’est que les fidèles n’espèrent pas ou ne peuvent pas revenir au pays une fois qu’ils meurent, alors que les migrants pensent y revenir pour renouer autrement le contact avec la réalité qui les avait contraints à la migration.

Ainsi, le fidèle se détourne de la vie immédiate par l’aliénation religieuse. Pour qu’une telle situation puisse changer, les conditions de son existence exigent des améliorations. Sinon la situation continue comme par le passé.

Il ne s’agit pas de pronostiquer la disparition des églises protestantes, mais plutôt de souligner la nécessité d’améliorer les conditions matérielles d’existence des gens pour que l’adoration ne soit pas uniquement dictée par ce désespoir visible et manifeste dans les temples. Ces gens font dépendre du Très-Haut leur seule espérance, parce qu’ils ne trouvent aucun autre moyen pour changer leur vie.

À cela s’ajoute la méchanceté de la plupart des pasteurs qui tirent profit de l’ignorance, de l’analphabétisme et du chômage des fidèles pour maintenir le statu quo. Non seulement ils perpétuent cette situation d’aliénation et de dépaysement psychologique, mais aussi ils font que les fidèles ne s’évertuent pas à trouver d’autres voies pour améliorer leurs conditions d’existence.

Malgré cette situation, les pauvres fidèles doivent apporter la dîme chaque fois qu’ils viennent aux temples. Ces derniers consacrent une partie de leurs maigres moyens pour participer en grande partie à l’entretien des pasteurs et de leurs temples, alors que ces derniers reçoivent souvent de l’aide financière des églises et des associations pastorales de l’étranger, notamment des États-Unis.

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