La lecture à l'université en Haïti: constatations, problèmes et perspectives (deuxième partie)

Publié le 2017-10-23 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Importance, rôle et organisation de la lecture à l’Université

Les considérations et réflexions sur la problématique de l’importance et du rôle de la lecture dans les études universitaires, nous amènent à retenir les relations avec le livre comme fait de culture et de civilisation, dans le sens le plus large, lato sensu, de ce concept. Sous ce rapport, les plus grands auteurs qui ont étudié la question sont formels. L’acquisition, la conservation, l’augmentation et la transmission des connaissances constituent des éléments notables du projet prométhéen de l’homme et l’essence même de la modernité, par-delà les avatars du temps et de l’espace. Par-delà les diversités des rapports de l’homme avec son environnement, par-delà la diversité des ontologies selon la grille paradigmatique de Philippe Descola (2013) dans son ouvrage. Par-delà nature et culture, l’on retrouve le même désir de connaitre, de comprendre et d’expliquer le réel. Ce, dans une perspective d’amélioration constante de l’humaine condition selon l’expression d’André Malraux. Au sein de ce projet immense, de quête permanente du savoir pour comprendre, expliquer le réel, étudier et dominer les phénomènes de tout ordre et faire constamment reculer les frontières du surnaturel, de la haine et de l’ignorance, des outils comme le livre, sous des supports divers depuis la pierre et les monuments en Egypte pharaonique, les tablettes d’argile de Ninive, les rouleaux (volumen) de l’antiquité gréco – romaine, les reliures des feuillets de l’imprimerie jusqu’aux supports insoupçonnés du multimédia actuel, se retrouvent au centre d’un enjeu fondamental.

Ainsi, l’acte de lecture n’est point aussi simple qu’il pourrait apparaître au prime abord. Au-delà de ses composantes techniques comme la sélection des documents, la fixation de l’attention, la domination du lexique, de la syntaxe et des mouvements de l’expression linguistique, la prise des notes, les consultations intertextuelles, la rétention des concepts, des idées principales et secondaires des auteurs, l’acte de lecture disions-nous, se retrouve à la croisée des chemins d’une entreprise aussi plaisante qu’ardue et nécessaire. Comment retenir et restituer exactement la pensée de l’auteur ? L’acte de lecture est-il par essence subjectif ou peut-il receler ou atteindre des niveaux d’objectivité ? Le risque n’ existe-il pas de se servir, sans le savoir bien sûr, des textes des auteurs pour dire du sien à l’encontre même des idées exprimées et soutenues dans ces mêmes textes ?

Il s’agit-là d’un problème très difficile et qui se retrouve au cœur même de la formation des bibliothécaires, particulièrement au chapitre de l’initiation et de l’accompagnement à la lecture ou encore en rapport avec les données contradictoires de la censure et de la liberté intellectuelle. Car, si le livre est un puissant vecteur de production, de transmission et même de conservation du savoir dans la perspective de son accroissement continu pour le bien- être de l’humanité, il n’en est pas moins aussi dangereux qu’une bombe à hydrogène. La lecture en elle-même n’est pas une panacée. Elle est même une arme à double tranchant pouvant faire autant de bien que de mal et de dégâts dans les collectivités humaines. Il ne s’agit pas seulement de lire. Il faut bien lire et ce n’est pas une petite affaire. Comment donc lire en effet des textes comme le Talmud, le Coran ou la Bible en restant dans ce qu’Umberto Eco appelle « les limites du sens »? Comment lire aujourd’hui le Prince de Machiavel ? Mein Kampf d’Adolf Hitler ? Le Capital de Karl Marx ou encore les œuvres de Sigmund Freud sans céder aux sollicitudes souventes fois agréables et même insoupçonnées de la « intentio lectoris » ? Car si l’acte de lecture est la clef du succès, il n’est pas moins évident qu’il peut, dans certains cas bien déterminés, conduire à des déboires, des déconvenues, des malentendus ou encore de très graves désastres humains et matériels. La lecture peut ainsi présenter une face aussi horrible que celle du monstre de l’Odyssée.

Umberto Eco (1992) avait consacré tout un ouvrage à la question. En effet, dans son livre intitulé « Los limites de la interpretación», il présente le concept d’économie de la lecture. L’acte de lecture permet la mise en œuvre de l’intention de l’auteur (intentio auctoris), l’intention de l’œuvre (intentio operis) et l’intention du lecteur (intentio lectoris). Si l’intention de l’auteur est hors de portée du lecteur, si le texte peut donner lieu à une pluralité, voire une infinité de lectures et d’interprétations, il faut un minimum d’équilibre entre l’intention du lecteur et les éléments fondamentaux du texte initial (intentio operis) pour ne point tomber, nous prévient Umberto Eco, dans les « dérives incontrôlables du sens ». De là, la différence fondamentale et lourde de conséquences entre « interprétation » d’un texte et son « usage », suivant les pressions maintes fois incontrôlables de la « intentio lectoris ». Nous nous retrouvons ici au cœur de la finalité même de l’acte de lecture. Selon Eco, « aucun texte ne peut être interprété selon l’utopie d’un sens autorisé, défini, original et final. Le langage dit toujours quelque chose de plus que son sens accessible et littéral qui déjà se perd même dès que commence son émission textuelle ».

Pour toutes ces raisons, il faut « une économie de la lecture », un équilibre fragile certes, mais non moins possible, entre l’expression du texte et le processus de sa réception par le lecteur au niveau de l’acte de lecture dans une attitude intellectuelle de « fidélité à l’œuvre ». Il faut pour cela un cadre adéquat, des « restrictions préliminaires », des dictionnaires, des encyclopédies et des manuels de vocabulaire contrôlé comme outils et auxiliaires autant obligés que nécessaires, pour la réalisation d’une lecture efficace. Il faut pour cela tout un programme d’accompagnement à la lecture thématique. Car, si les interprétations d’un texte sont infinies, si toutes les interprétations d’un texte sont possibles dans l’acte de lecture au niveau de la « intentio lectoris », il y a de ces interprétations, même au niveau de la « intentio operis », dans ce qu’Umberto Eco appelle le sens littéral du texte, qui se révèleront totalement inacceptables. D’où les exigences de base de la lecture et des « limites nécessaires » à l’acte d’interprétation et au travail académique sur les textes des auteurs.

Pour cela, la lecture, si elle est nécessaire et incontournable, ne peut se réaliser au hasard. Dans le cadre des études universitaires, elle doit s’effectuer d’après certaines dispositions très strictes. Elle doit être organisée structurellement en concertation avec les responsables des services de documentation et de bibliothèques de chaque faculté, au sein même des cours d’Organisation du travail intellectuel (OTI) et d’expression écrite française et créole. Il faut bien une politique documentaire au niveau de l’université ou, tout au moins, au niveau des facultés, en vue de s’assurer que les étudiants des différentes disciplines ont lu les textes obligatoires de base de ces disciplines et surtout, qu’ils les avaient bien lus et relus. Car, un texte d’un cursus académique universitaire, il faut bien le souligner, nécessite plusieurs lectures approfondies et dans des circonstances diverses. Il faut que ces étudiants disposent de cahiers de notes pour les lectures et réalisent les fiches bibliographiques, sous l’autorité de professeurs affectés à la tâche d’organisation et de supervision des lectures de ces étudiants. Il faut bien des programmes de lecture, des ateliers thématiques de lecture et d’écriture, ainsi que des processus objectifs d’évaluation des charges académiques des étudiants au sein de tous les programmes de premier cycle universitaire. Il s’agit là d’exigences minimales qui doivent être réalisées et supervisées durant tout le processus d’apprentissage de l’étudiant dans les différents cours qu’il aura à suivre.

D. Constatations et gravité du problème

La lecture et l’écriture constituent donc des pratiques sociales essentielles dans la production de la société, et leur libre accès est devenu un droit des peuples aussi bien que celui du manger et du boire. Les familles et les collectivités humaines doivent s’organiser et dégager des ressources pour le respect de ce droit. Dans un cadre plus restreint, stricto sensu disons-nous, la lecture joue un rôle de premier plan dans la vie académique. C’est la clé du succès des études universitaires comme le mentionnent d’ailleurs les actes du colloque organisé à l’Université de Puerto Rico (UPR), Recinto de Río Píedras, sous le thème: «La lectura: clave del éxito», en novembre 2003. La lecture favorise la transmission et le renouvellement continu du savoir. Elle participe donc des exigences basiques de l’enseignement universitaire sérieux et responsable. Elle doit être conceptualisée, organisée et supervisée de façon systématique, en symbiose avec les cours d’Organisation du travail intellectuel (OTI), d’expression écrite française et créole et de méthodologie. Pour cela, il doit avoir une collaboration effective entre la direction des bibliothèques, les responsables académiques des facultés et les professeurs assurant ces cours.

Comment se présente donc la situation de la lecture dans les études universitaires de premier cycle en Haïti dans la conjoncture actuelle ? D’abord, force est de constater que nous sommes très loin du modèle que nous venons d’exposer. Au contraire, nos récentes observations et enquêtes sur les pratiques de lecture à l’université en Haïti durant ces trois dernières années, nous ont permis de constater une faiblesse, une absence et, dans certains cas même, une opposition à la lecture dans le processus global de l’enseignement universitaire. En ce sens, nous avons considéré la situation de certaines facultés de l’Université d’Etat d’Haïti, des universités privées, des écoles de droit de province et des Universités publiques régionales (UPR). Plus précisément, nous avons questionné des étudiants des facultés des Sciences humaines, d’Ethnologie, de Droit et des Sciences économiques de Port-au-Prince, des Cayes, de Gonaïves et de l’Université publique régionale de Nippes. Nous avons ainsi considéré le pôle académique des sciences humaines et sociales, en ayant à l’esprit que la situation d’un état des lieux sur les pratiques de lecture dans les différentes facultés du pôle des sciences techniques appliquées (agronomie, médecine, sciences de la vie et de la terre, génie civil) requiert une étude particulière.

S’il y a des étudiants qui arrivent en première année de licence du pole des sciences humaines et sociales avec un bagage leur permettant d’assimiler les connaissances et par là même de progresser, d’autres, et ils sont très nombreux dans cette situation, abordent l’université sans aucune pratique ou trajectoire de lecture. Or, l’enseignement universitaire, comme nous venons de le voir, particulièrement dans les humanités et les sciences sociales (Philosophie, histoire, littérature, beaux – arts, anthropologie, linguistique, sociologie, droit, sciences de la communication, sciences du développement, économie, administration et sciences de la gestion, travail social, psychologie…) repose, en grande partie, sur de solides pratiques de lecture comme forme principale d’appropriation et de reproduction de la connaissance.

Comment alors obtenir de cet étudiant de saines et efficaces pratiques de lecture durant tout le cursus universitaire alors qu’il en était totalement et complètement dépourvu durant toutes les années de sa formation du secondaire ? Comment arriver à une telle gageure dans des salles surchargées et avec des services documentaires déficients et dans certains cas complètement inexistants? Nous savons qu’il y a des cours d’Organisation de travail intellectuel (OTI) et d’expression écrite française et créole dans de nombreuses entités et facultés. Les exigences et notions apprises dans ces cours eu égard à la préparation des travaux et différentes charges académiques sont – elles correctement respectées et mises en pratique? Nous avons de fortes raisons d’en douter. Comment dans ce cas s’attendre logiquement à des extrants de la taille des mémoires de sortie et des rapports de stage bien élaborés et rédigés alors que les intrants se font cruellement défaut ? En d’autres termes, n’est – ce pas une démarche s’apparentant à la quadrature du cercle que de vouloir qu’un étudiant produise un mémoire en fin de premier cycle de licence alors que les conditions intermédiaires de la formation académique pour la réalisation graduelle d’une telle exigence ne sont nullement mises en place ? Nous ne sommes pas d’avis que l’étudiant qui sort du secondaire avec sa faiblesse ou son absence de trajectoire de lecture ne peut pas faire l’université. Loin de là notre pensée.

Nous estimons cependant qu’il faut bien étudier la question. Et, de là, des redressements substantiels peuvent se réaliser au niveau même de l’existant avec toutes les limitations et insuffisances que suppose un tel choix méthodologique et académique. Nous reconnaissons cependant que nos recommandations concernent seulement le palier des études universitaires du cycle de la licence. Ce sont des recommandations qui concernent le problème en aval et non en amont. Il s’agit donc d’une approche très limitée. Formuler des propositions et recommandations en amont, c'est-à-dire au niveau du palier du secondaire, nécessiterait des compétences et des moyens qui ne sont pas à notre portée.

À suivre...

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