La Minustah s’en va, les occupations continuent

Publié le 2017-10-06 | Le Nouvelliste

National -

La Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah) s’en va. Ses dernières heures s’égrènent. Le tic-tac de sa fin de mission s’accélère. Le 15 octobre, à minuit, la Minustah s’effacera pour laisser la place à la Mission des Nations unies pour l’appui à la justice en Haïti (MINUJUSTH). La nouvelle mission, établie sous mandat du chapitre VII de la Chartre de l’ONU, sera la 8e de l’organisation mondiale en Haïti. Depuis que sollicitées par le président provisoire Ertha Pascal Trouillot en 1990, les missions de l’OEA, de la Caricom et de l’ONU se succèdent en Haïti. Quand ce ne sont pas les gouvernements haïtiens qui les réclament, elles sont décidées par le Conseil de sécurité. Depuis l’assistance pour réaliser les élections de 1990, les missions multinationales viennent aider Haïti à se construire. Nos problèmes persistent, les missions se multiplient. Et cela ne prendra pas fin de sitôt.

Au point 23 de la résolution 2350 (2017) qui établit la MINUJUSTH, il est admis que le Conseil de sécurité va « continuer à examiner la situation en Haïti et envisager d’adapter le mandat de la MINUJUSTH et ses effectifs de police, s’il y a lieu, pour préserver les progrès accomplis par Haïti dans l’instauration d’une sécurité et d’une stabilité durables ». Dans cette même résolution, il est déjà prévu que la nouvelle mission reste en poste au minimum deux années. Le point 8 est clair : « afin de préserver les progrès accomplis ces dernières années dans le domaine de la sécurité grâce à l’appui opérationnel fourni à la police nationale (d’Haïti)… le nombre d’unités de police constituées (de la MINUJUSTH) sera réduit en fonction du renforcement progressif de la police nationale sur une période de deux ans ». Encore une fois, une période de souveraineté limitée s’achève, une nouvelle commence. Le Conseil de sécurité de l’ONU « autorise la MINUJUSTH à user de tous les moyens nécessaires pour accomplir son mandat pour ce qui est d’appuyer et de développer la Police nationale d’Haïti… ».

En moins d’un siècle, notre souveraineté mise entre parenthèses par trois fois

Pendant le XXe siècle Haïti a été occupée deux fois. En juillet 1915, puis en septembre 1994. Au cours du XXIe siècle, en février 2004, des soldats étrangers ont foulé notre sol. A chaque fois, les Américains étaient en première ligne. En deux fois, 1994 et 2004, des troupes onusiennes ont pris le relais. La fin imminente de la Minustah ne signifie pas le départ des Nations unies du pays. La Minujusth remplacera sans rupture de présence la Minustah. Haïti n’a pas atteint la maturité suffisante pour se gouverner seule en dépit de 38 ans (1915-1934, 1994-2000, 2004-2017) de présence étrangère sur notre territoire les 102 dernières années.

Quelles leçons avons-nous tirées des interruptions de notre souveraineté ? Qu’avons-nous promis de ne plus refaire ? Quelles précautions avons-nous prises pour éviter que l’indépendance nationale soit préservée à l’avenir ? Un siècle que ces questions nous tourmentent. Un siècle que désespérément nos défaillances prospèrent. Le réflexe national est de chercher chez l’autre la cause de nos malheurs. De mettre sur le compte de l’appétit des impérialistes ou du très mauvais Blanc les raisons de nos échecs. De présenter Haïti comme l’objet d’une convoitise mondiale et victime d’un complot planétaire. Au pays du « se pa fòt mwen », le coupable est toujours l’autre.

Retour sur de tristes pages d’histoire

Le 26 juillet 1915, Vilbrun Guillaume Sam, parent d’anciens présidents, tombeur lui-même d’anciens présidents, est un président traqué. Les temps sont troublés. Les six derniers présidents des six dernières années ont tous été renversés par des insurrections armées. Fraîchement élu pour sept ans, le président Sam subit l’attaque de la capitale. Il donne l’ordre au responsable de la prison de Port-au-Prince, le commandant Charles Oscar Étienne, de massacrer 167 prisonniers, tous fils des bonnes familles de la capitale et Oreste Zamor, un ancien président de la République. Le 28 juillet, son gouvernement a implosé. Le président se refugie à l’ambassade de France. La foule gagne les rues. La populace ne pardonne pas au chef de l’État l’assassinat des prisonniers gardés en otage au Pénitencier national pour le prémunir des soulèvements Cacos financés par l’élite. Vilbrun Guillaume Sam est tué. Son cadavre est dépecé et ses restes trainées dans les rues. Les Américains débarquent dans les heures suivantes. Les Etats-Unis ont-ils trouvé dans notre drame un prétexte sanglant ou étaient-ils motivés par la sauvegarde de leurs intérêts sur l’île ? Les travaux d’historiens n’embrassent pas tous les aspects de l’avant, du pendant et de l’après occupation américaine, si bien que nous minimisons encore le poids des alibis et prétextes en histoire et la juste lecture de la portée d’Haïti dans les perspectives globales.

En 1994, pour restaurer au pouvoir Jean-Bertrand Aristide, élu en décembre 1990, déposé le 30 septembre 1991 par un sanglant coup d’État militaire, des milliers d’hommes de troupe de l’armée américaine, après d’impossibles négociations interhaïtiennes, débarquent en Haïti. Ils trouvent une société civile divisée et incapable de faire les bons choix. L’économie haïtienne est à genoux. Des milliers d’Haïtiens ont fui le pays pendant les années du coup d’État et de l’embargo, entre 1991 et 1994. Les Américains, puis les Nations unies, restaurent le processus démocratique. Comme en 1915, l’armée d’Haïti paye le prix fort et est débandée dans les mois qui suivent le retour au pouvoir de Jean-Bertrand Aristide le 15 octobre 1994. Comme en 1915, nos parlementaires acceptent l’invasion, le protectorat et la tutelle molle. Pour la deuxième fois en un siècle, nos officiers et soldats, descendants des pères de l’Indépendance, et nos élus de tout plumage politique ne purent garantir l’intégrité de notre territoire. Les historiens ne traitent pas encore en profondeur les pages de cette histoire récente, mais ils devraient s’y atteler pendant que tous les protagonistes sont encore vivants.

En 2004, Jean-Bertrand Aristide, une nouvelle fois, ne peut achever tranquillement son mandat présidentiel. Haïti prend la forme d’une entité chaotique ingouvernable. Un semblant de guerre civile menace. La société civile s’enflamme. Les institutions sont incapables de jouer leur rôle. La démocratie s’étouffe sous des pressions diverses. La police nationale se bat contre des hommes sortis de ses rangs, pactise avec des alliés encombrants du pouvoir. Le 29 février 2004, l’histoire bégaie. Une nouvelle fois des soldats américains débarquent. Cette fois, ils interrompent le règne d’un président démocratiquement élu ou empêchent une opposition non élue de prendre le pouvoir. Le pays mettra plus de deux ans avant de retrouver son calme. La Police nationale d’Haïti connaît alors son baptême de feu, affronte des troubles sans nom, mais réussit ce que l’armée n’avait pu faire. Elle survit à l’occupation. Remet son sort entre les mains des envahisseurs. Elle renaît. La police nationale, mieux que d’autres institutions impliquées ou fragilisées par les événements de 2003-2006, a pu doubler le cap des tourments. Les historiens ne disent pas grand-chose de cette période. Les matériaux sont trop frais, friables, entremêlés. La cristallisation des passions ne s’est pas encore opérée.

L’inefficacité comme l’empressement conduisent à l’instabilité en Haïti

En trois fois, en moins d’un siècle, Haïti n’a pas été envahie par un voisin lorgnant, sur ses richesses, ni une puissance soucieuse d’établir son hégémonie sur son territoire, mais par un censeur, un gardien de l’ordre qui vient mettre le holà à nos graves dérives. A chaque fois, en 1915, en 1994, en 2004, nous avons été incapables de laisser nos institutions jouer leur rôle, avons été inaptes à donner libre place aux dispositions constitutionnelles, infoutus de respecter les mandats de nos présidents élus, échoué à conduire une politique menant au mieux-être, au développement, à la croissance. L’impatience de nos oppositions n’a pas changé de 1915 à nos jours. Nos gouvernants n’ont toujours pas intériorisé la recherche obsédante de la bonne gouvernance dans leur logiciel. L’opposition ne respecte pas le temps constitutionnel des élections, les élections sont entachées régulièrement d’irrégularités, les objectifs économiques attendus ne sont pas atteints, nous connaissons même régulièrement des périodes où le char de l’État vogue sans direction.

L’inefficacité gouvernementale comme l’empressement conduisent à l’instabilité en Haïti et à l’insulte suprême de l’occupation du territoire. Les débarquements des troupes américaines, trois fois en moins d’un siècle et les nombreuses missions de maintient de la paix de l’Organisation des Nations unies et d’autres organisations régionales depuis 1990, sont les fils incestueux de gouvernants incompétents et d'opposants impatients. Notre classe politique, toutes époques et toutes tendances confondue, partage un sidérant déficit de vision. Sommes-nous guéris de la nécessité de nous faire remonter le pantalon ??? On peut en douter. A chaque fois qu’une mission étrangère s’achève en Haïti, qui ne se demande pas quand reviendront- ils ? Qui se dit : quoi faire pour qu’ils ne reviennent pas ?

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