UNIVERSITE ET POLITIQUE

Université : de la participation fossilisée

Publié le 2017-10-11 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

L’université dans sa conception et sa genèse est orpheline. Dantès Bellegarde, l’un des militants de la promotion de l’enseignement supérieur, n’a pas atteint ses objectifs face aux positions rétrogrades des occupants américains .Un Conseil national de l’Université avait été institué par la loi du 4 août 1920 et avait garanti une participation plurielle de la société civile (Bellegarde, 1937:109), alors contestée par les occupants. Le Conseil de l’Université d’État d’Haïti issu des Dispositions Transitoires de 1997 est beaucoup plus circonspect dans ses ambitions.

Il est un fait que l’enseignement universitaire se réalise dans un cadre éclaté, avec la création en cascade et dans une pespective hétéroclite des entités assimilées à des instances universitaires jusqu’à preuve du contraire. L’Ecole de droit, devenue la Faculté de droit et des sciences économiques, est bien la pionnière. Elle a été créée en 1860.Tour à tour se sont instituées l’Ecole des sciences appliquées, aujourd’hui Faculté des sciences, en 1902; l’Ecole de médecine, en 1924; et l’Ecole centrale d’agriculture devenue Faculté d’agronomie et de médecine vétérinaire en 1926.

Toutes ces entités se trouvent déja amputées dès leur naissance de prérequis pour leur fonctionnement, avec des déficits importants dans les infrastructures physiques, le matériel et les équipements d’une part et le traitement éxécrable de leurs enseignants d'autre part.

Le volontarisme aurait été la règle dans un tel contexte (Bondye k konnen).

Une deuxième génération d’écoles, facultés et instituts a vu le jour dans les années 1940, soit l’Ecole normale supérieure(1947) et la Faculté d’ethnologie (1961). Ce, dans la mouvance de la promotion des classes moyennes, une idéologie qui a fait écho à l’époque en réponse à l’élitisme mulatriste d’avant 1946. Ces filières servent de professions de second rang. Elles assurent la mobilité sociale de ces classes moyennes émergentes. Plusieurs expériences s’inscrivent déjà dans cette logique, dans les pays nouvellement décolonisés après la deuxième guerre mondiale.

Tout part de l’aléatoire (jan l pase l pase) plutôt que d’une démarche planifiée. C’est une plaque tournante. L’indigence ne date pas de l’après 1986. Il faut noter malgré tout des efforts de consolidation tentés à l’ère de l’autonomie et de l’indépendance de l’Université d’État d’Haïti.

Une troisième génération des entités de l’Université émerge avec le développementisme des années 1970.Il s’agit de l’Institut national d’Administration, de gestion et des hautes études internationales (INAGHEI), créé en 1973; la Faculté des sciences humaines (1974) et la Faculté de linguistique appliquée, autrefois Centre de linguistique appliquée (1978), enfin l’Institut d’études et de recherches africaines d’Haïti(IERAH),1980.

Cette dernière génération est aussi délaissée; dépourvue de locaux, de budget adéquat et de personnel qualifié.

La Constitution haïtienne de 1983 conféra à l’Université d’État d’Haïti le statut d’institution autonome et fut, à l’époque, paradoxalement sous la tutelle directe du président à vie de la République. Institution alors dite autonome mais la liberté de chaire a été restreinte aussi bien que la liberté d’association.

L’université était vouée à des pratiques de clientélisme. Un seul groupe la fréquentait majoritairement, le groupe des privilégiés. Une minorité, au nom de la méritocratie a eu gain de cause malgré tout.

Dans son évolution, de l’occupation américaine au 7 février 1986, l’université n’a eu qu’une audience marginale dans la société du fait de son embrigadement. Les facultés les mieux côtées comme la Faculté d’agronomie et de médecine vétérinaire et la Faculté de médecine , de pharmacie et de technologie médicale, se trouvent respectivement intégrées et subordonnées au ministère de l’Agriculture, des Ressources naturelles et du Développement rural et au ministère de la Santé publique et de la Population. Ces deux entités allaient se rattacher plus tard à l’Université d’Etat d’Haïti qu’en 1997.

Comment capitaliser sur la participation d’une institution universitaire créée dans l’obsolence et dans l’indigence.

L’Ecole normale supérieure, la Faculté des sciences humaines, Le Centre de linguistique appliquée devenu Faculté de linguistique appliquée, la Faculté d’ethnologie, l’Institut d’études et de recherches africaines sont des itinérants depuis leur création sans locaux (sans domicile fixe, comme disent les Français), sans étudiants, sans programmes, sans professeurs.

Peut-on avoir des professeurs alors sous-payés et incapables de se procurer un ouvrage scientifique récent. Ces professeurs, dans leur grande majorité, sont des contractuels. Ils gardent les notes des étudiants et des étudiantes pendant 2 ou 3 années pour avoir des arriérés de salaire. Peut-on avoir aussi des étudiants qui attendent deux ou trois années pour avoir leur note de passage en année supérieure alors qu’ils s’installent de fait en niveau supérieur, peu importe. C’est l’héritage d’un passé funeste de l’Université d’État d’Haïti.

C’est de la participation fossilisée.

Nous avons initié cette série avec des notes déconcertantes quant au futur de l’Université. Il s’agit de cerner la dimension structurelle liée au rachitisme de l’institution universitaire. Le prochain article devrait se porter sur l’université dans le carrefour de 1960. Il était question de surveiller l’université en proie à des menées subversives dans un contexte de dictature. Malgré tout, prévaut à l’heure actuelle (2017) cette même loi scélérate, dit-on et je renchéris.

Hancy Pierre

Hancy Pierre Professeur à l'Université cerforp@gmail.com Auteur

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