La tonalité humoristique de Victor Hugo dans Bug-Jargal

Victor Hugo est un moderne. Il aurait pu s’épanouir dans l’actualité en Haïti à Lol festival international du rire (Lol fest), événement auquel participent plus d'une trentaine d’humoristes venus du Canada, des États-Unis, de Porto Rico, de la France. Ils viennent nous rapprocher l’un de l’autre dans l’esprit du rire sous tous ses aspects, moqueur, grimaçant, noir, jaune, lumineux, joyeux, naturel. Pour l’équilibre de l’esprit, ils viennent au festival de Dream Promo, l’agence de spectacles, faire la fête avec les comédiens haïtiens appréciés dans le milieu pour leur travail.

Publié le 2017-09-05 | Le Nouvelliste

Culture -

Bug-Jargal, le premier roman de Victor Hugo écrit à seize ans, en quinze jours, dans la frénésie de la passion pour l’histoire, aurait pu s’arracher une part d’actualité dans Lol fest qui attire le public vers les lieux de bonheur du 4 au 14 septembre, si un comédien avait pris connaissance de ce texte qui raconte « la révolte des esclaves de Saint-Domingue en 1791 ».

Par amour pour l’humour qui nous transporte dans une gaieté soudaine et pour l’épanouissement des traits de ravissement sur notre visage, Le Nouvelliste s’attache à l’occasion à Bug-Jargal, texte visionnaire, baroque, foisonnant que l’auteur reprendra avec maturité, sept ans plus tard, pour offrir au monde une tranche d’histoire dans laquelle germe déjà la physionomie physique et psychologique d’autres personnages de ses romans à succès planétaire.

Dans ce premier roman de jeunesse, Hugo souligne avec l’éclat du génie la physionomie comique, insolite d’Habibrah, un nain attaché comme bouffon d’un colon propriétaire d’esclaves. Dans la division du travail de cette colonie qui catégorise l’esclave des champs et l’esclave à talent, il est assigné à Habibrah la mission de faire rire.

Ce nain mastoc, moulé dans les ateliers de l’enfer de la création, crève le cadre que la main du créateur découpe pour le saisir dans toute sa laideur. Hugo donne à voir le sombre côté de la vie et celui de la lumière. Certaines personnes naissent pleines de charme et de beauté ; d’autres comme Habibrah sont repoussants intérieurement et extérieurement. Elles attirent vers elles toutes les calamités dans leur sombre existence de ''résident sur terre''.

Que ce soit Quasimodo, le bossu de Notre-Dame, ou Habibrah, le nain de Bug-Jargal, roman plein de férocités et d’humanité dans l’enfer de la colonie de Saint-Domingue, Hugo excelle à peindre l’âme humaine tel un sorcier de l’écriture qui connaît la matière sur laquelle il travaille. En ce sens, Hugo reste éternellement moderne.

Voici, dans la langue de Victor Hugo, un personnage créé de toutes pièces pour frapper l’imagination. Après avoir lu ces pages que les Éditions de Roger Borderie nous font découvrir avec les Éditions Gallimard dans la collection Folio classique, il est impossible d’oublier Habibrah, le nain de Bug-Jargal.

Le capitaine Léopold d’Auverney, le narrateur, raconte à ses pairs :

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Le griffe Habibrah

« - Entre tous ces esclaves, un seul avait trouvé grâce devant mon oncle. C’était un nain espagnol, griffe de couleur, qui lui avait été donné comme un sapajou par lord Effingham, gouverneur de la Jamaïque. Mon oncle, qui, ayant longtemps résidé au Brésil, y avait contracté les habitudes du faste portugais, aimait à s’environner chez lui d’un appareil qui répondit à sa richesse. De nombreux esclaves, dressés au service comme des domestiques européens, donnaient à sa maison un éclat en quelque sorte seigneurial. Pour que rien n’y manquât, il avait fait de l’esclave de lord Effingham son fou, à l’imitation de ces anciens princes féodaux qui avaient des bouffons dans leurs cours. Il faut dire que le choix était singulièrement heureux. Le griffe Habibrah (c’était son nom) était un de ces êtres dont la conformation physique est si étrange qu’ils paraîtraient des monstres, s’ils ne faisaient rire. Ce nain hideux était gros, court, ventru, et se mouvait avec une rapidité singulière sur deux jambes grêles et fluettes, qui, lorsqu’il s’asseyait, se repliaient sous lui comme les bras d’une araignée. Sa tête énorme, lourdement enfoncée entre ses épaules, hérissée d’une laine rousse et crépue, était accompagnée de deux oreilles si larges, que ses camarades avaient coutume de dire qu’Habibrah s’en servait pour essuyer ses yeux quand il pleurait. Son visage était toujours une grimace, et n’était jamais la même ; bizarre mobilité des traits, qui du moins donnait à sa laideur l’avantage de la variété. Mon oncle l’aimait à cause de sa difformité rare et de sa gaieté inaltérable. Habibrah était son favori. Tandis que les autres esclaves étaient rudement accablés de travail, Habibrah n’avait d’autre soin que de porter derrière le maître un large éventail de plumes d’oiseaux de paradis, pour chasser les moustiques et les bigailles. Mon oncle le faisait manger à ses pieds sur une natte de jonc, et lui donnait toujours sur sa propre assiette quelque reste de son mets de prédilection. Aussi Habibrah se montrait-il reconnaissant de tant de bontés ; il n’usait de ses privilèges de bouffon, de son droit de tout faire et de tout dire, que pour divertir son maître par mille folles paroles entremêlées de contorsions, et au moindre signe de mon oncle il accourait avec l’agilité d’un singe et la soumission d’un chien.

Je n’aimais pas cet esclave. Il y avait quelque chose de trop rampant dans sa servilité ; et si l’esclavage ne déshonore pas, la domesticité avilit. J’éprouvais un sentiment de pitié bienveillante pour ces malheureux nègres que je voyais travailler tout le jour sans que presque aucun vêtement cachât leur chaîne ; mais ce baladin difforme, cet esclave fainéant, avec ses ridicules habits bariolés de galons et semés de grelots, ne m’inspirait que du mépris. D’ailleurs le nain n’usait pas en bon frère du crédit que ses bassesses lui avaient donné sur le patron commun. Jamais il n’avait demandé une grâce à un maître qui infligeait si souvent des châtiments ; et on l’entendit même un jour, se croyant seul avec mon oncle, l’exhorter à redoubler de sévérité envers ces infortunés camarades. Les autres esclaves cependant, qui auraient dû le voir avec défiance et jalousie, ne paraissaient pas le haïr. Il leur inspirait une sorte de crainte respectueuse qui ne ressemblait point à de l’amitié ; et quand ils le voyaient passer au milieu de leurs cases avec son grand bonnet pointu orné de sonnettes, sur lequel il avait tracé des figures bizarres en encre rouge, ils se disaient entre eux à voix basse : C’est un obi ! »

(Fin de l’extrait du texte Hugo Burg-Jargal, Edition de Roger Borderie)

Haïti avait proclamé son indépendance en 1804. 16 ans plus tard, Hugo publie le conte Bug-Jargal, à l’âge de seize ans, en 1820, dans la revue le Conservateur littéraire. Il est si absorbé par l’histoire de Saint-Domingue, qu’il revient sur cet ouvrage pour en faire un roman qu’il livrera au public en 1826.

Dans ce roman qui met en scène la révolte des Noirs de Saint-Domingue, Hugo accumule patiemment des détails qui grossissent les traits du nain qui fait l’objet de notre curiosité, l’humeur étant pour le moment à Lol fest.

La tonalité littéraire du registre comique de ce génie de la littérature française est étonnante. Le nain Habibrah, sorcier qui tuera son maître de ses propres mains pour assouvir sa haine, n’a pas d'égal dans l’arsenal de l’horreur où il rivalise avec les Blancs de Saint-Domingue. Notons au passage qu’Habibrah suscitera également un respect dévotionnel chez Biassou, ce leader jaloux de tous les meneurs d’hommes qui font ombrage à son autorité.

Un autre trait comique saisissant chez Hugo est le comique de caractère. Une vraie mine qui a donné du carburant à son imagination. On ouvrira bientôt un angle sur les préjugés de couleurs que l’auteur dépeint avec une force d’expression inimitable dans Burg-Jargal.

Burg-Jargal, édition présentée, établie et annotée par Roger Borderie ; éditions Gallimard, 2017, pour les révisions de la présente édition.

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