L’institution scolaire en Haïti, quel état des lieux peut-on en faire aujourd’hui ?

Publié le 2017-09-04 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Par Paul Yves Fausner,

L’Éducation nationale qui est à la fois un lieu de production et de diffusion de savoir et un moyen d’orientation sociale est au cœur des débats actuels en Haïti. Certaines questions telles que la démocratisation du système, les difficultés des apprentissages, le Nouveau Secondaire, l’échec des élèves aux examens officiels, la création d’une école unique, la formation de la main-d’œuvre ouvrière, l’obligation, la gratuité et la laïcité de l’enseignement, l’enseignement supérieur et la recherche scientifique, devenues tout bonnement pertinentes, sont chaque jour clairement posées entre les protagonistes qui exigent de l’État une réforme éducative qui tarde encore à devenir une réalité. Et quel bilan peut-on en faire aujourd’hui de la situation de l’institution scolaire?

Celle-ci en tant qu’objet clos reproducteur de divisions sociales et producteur de savoirs imposés par le pouvoir politique et économique dominant qui, traditionnellement a toujours reproduit l’inégalité sociale, n’est plus ce sanctuaire servant d’idéal régulateur et constructeur de société. Nous sommes de ceux-là qui n’économisent pas leur temps et leur énergie intellectuelle pour s’attaquer aux grands problèmes qui nuisent au système et qui empêchent les acteurs d’assurer l’autorité dont l’enseignement a besoin pour évoluer avec le temps et résister à toute forme de conformisme.

Notre ambition partagée en grande partie par les parents, enseignants et syndicalistes est de voir naître un jour en Haïti une autre école qui ne reproduit pas l’inégalité sociale et qui saura s’adapter au monde dit professionnel au lieu de continuer à se perdre dans la production d’un savoir jugé inutile et coûteux, sans application immédiate, ni rentabilité.

Dans cette société où les inégalités sont de mieux en mieux tolérées voire normalisées, il est temps que la transmission du savoir se fasse autrement et que tous aient le droit à l’égalité des chances et à l’égalité des intelligences dans une école vraiment démocratique.

Il y a au ministère, trop de cadres qui font semblant d’adhérer au mythe égalitaire du droit de tous au savoir et qui, pratiquement, font le contraire de ce qu’ils disent. Par exemple, on ne sait pas trop pourquoi les financements alloués aux précédentes réformes ont été mal utilisés ou gaspillés. On ne sait pas non plus pourquoi les formations assurées n’ont jamais eu de suivi et de certification. On ne sait pas enfin pourquoi il y a autant « d’écoles borlettes » reconnues et autorisées officiellement à fonctionner avec des directeurs, des enseignants sans compétence et sans qualification.

Notre liberté d’esprit nous dit qu’il est possible de réformer le système éducatif, de restructurer sérieusement le ministère de l’Éducation. Ce qui renforce notre appartenance au camp de ceux qui se battent depuis longtemps pour une autre façon de penser éducation, et de faire fonctionner les structures éducatives en Haïti. L’école, cette institution où l’on forge les normes de formation, où se délimite le lieu du savoir, doit cesser d’être sous la dépendance d’une classe qui fait tout pour reproduire l’inégalité sociale.

C’est dans un processus collectif de coopération à la réforme qu’il faut engager la bataille pour le changement, le vivre-ensemble et le mieux-être. Le devoir de l’autorité nationale qui est de respecter, de protéger, et de réaliser le droit à l’éducation n’est pas rempli. Les nouvelles écoles et celles reconstruites pour la plupart ne sont plus à l’abri des dangers et des menaces. Les personnes impliquées dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques éducatives ne se mettent jamais à l’écoute de la population. Le matériel et les espaces d’enseignement et d’apprentissage demeurent insuffisants et les mécanismes d’appui et de supervision ne permettent pas aux enseignants de conserver leur motivation et leur qualité d’enseignement. Il y a beaucoup de failles dans la conception des programmes et des contenus de formation formelle confiée en général à des gens qui vendent des services au ministère sans être intéressés à déterminer les besoins des enseignants en termes de supports pédagogiques, de méthodes d’enseignement appropriés au contexte et aux besoins des apprenants. Rien ne garantit le bien-être physique, psychosocial et émotionnel de ces derniers qui ne disposent pas toujours de matériel d’enseignement et d’apprentissage en quantité.

À remarquer, elles sont rares les communautés à s'être impliquées activement dans le processus d’éducation sans savoir exactement ce que disent les politiques publiques. Tout est problème : le renforcement des programmes nationaux d’éducation, la collecte des données de référence, la révision et la mise à jour des stratégies d’intervention dans les écoles évoluant dans les quartiers dits sensibles, l’ingérence des bailleurs de fonds et des ONG, etc.

Le ministère davantage intéressé aux aspects institutionnels de la scolarisation et aux problèmes récurrents de l’école que révèlent les évolutions à long terme des organisations scolaires ne comprend pas toujours les antagonismes entre les différentes catégories de personnel, les relations de l’État et de l’Église, la mission de service public de l’État, la question de l’orientation des enseignements techniques, la politique scolaire.

Nos « experts » ne se donnent pas toujours la peine d’examiner la contribution des sciences sociales à la définition des politiques sociales. Est-ce pourquoi l’école comme instrument des lumières et de reproduction sociale se perd dans la controverse et dans la débilité intellectuelle en Haïti. Son évolution est lente et ne suit pas toujours le rythme des transformations sociales qui compliquent la tâche des pauvres réformateurs figés dans le temps et plus portés à l’utopie. À cela, s’ajoute l’influence du personnel politique qui prend en général des décisions rapides et imprévues, sans l’avis technique et l’expertise de la direction générale. Nous ne faisons que les remettre en question sans mettre en place les balises qui s’imposent.

Il va sans dire que les décisions susmentionnées sont lourdes de conséquences pour le ministère qui n’est pas en mesure de dire à l’opinion publique quels sont ses enjeux dits prioritaires pour les dix prochaines années. Qui sont les nouveaux acteurs en présence ? Quels sont les pouvoirs et responsabilités des experts ministériels dans les réformes ? Quelle somme d’argent est disponible pour chaque tentative de réforme ? Quels sont les choix stratégiques à faire aujourd’hui ?

Une chose est certaine : quand on met les cartes sur la table, les rapports se jouent autrement. Nous essayons de faire souvent plusieurs choses en même temps au ministère, c’est là que cela ne marche pas sans aucune possibilité de réussir à ouvrir une brèche dans les programmes, les modes de gestion, de recrutement et de promotion des cadres.

Définitivement, l’éducation, cette injustice programmée par la classe dominante rétrograde, bloque le pays à tous les niveaux. Une autre école pouvant avoir un impact positif et déterminant sur la vie des jeunes. C’est de cela qu'il s’agit aujourd’hui en cette période de grande précarité, d’inertie politique et d’urgence collective pour un pays qui a vécu pendant trop longtemps dans la dérive sécuritaire, avec trop de gens qui « dérangent » ou qui « nuisent » à l’intérêt commun.

Seule l’éducation peut libérer les grandes masses d’Haïtiens qui se font menotter par l’ignorance, le sous-développement et l’extrême pauvreté. Le moment n’est-il pas venu de demander à ces gens qui n’ont rien à offrir de « positif » au système de céder leur place à une nouvelle génération qui saura relever le grand défi de tous? La réforme éducative. Ils ont traîné les pieds pendant trois ou quatre décennies de « réformes fausses couches » avec toutes les conséquences que nous connaissons.

Tout le monde doit comprendre aujourd’hui que le pays paie le plus lourd tribut et que le pire va se produire dans un proche avenir si nous ne mettons pas nos devoirs au propre à temps. Au-delà de toutes les prises de position passionnées, les acteurs du système doivent se battre pour le renforcement du lien entre l’institution scolaire et le marché du travail. Les jeunes qui peuvent avoir à gagner leurs vies, par suite des aléas de l’existence, ont surtout besoin d’une école libératrice et utilitariste. Ce que l’actuel ministre Pierre Josué Agénor CADET n’a pas tort de défendre en tant que professeur chevronné animé du grand souci de relever certains défis majeurs trop longtemps maintenus par des corrompus qui ne vont pas aimer sa force de caractère, sa franchise dans les dossiers qu’il aborde, et sa détermination à braver les obstacles internes et externes.

Nous sommes plus que conscients de l’ampleur des difficultés à surmonter pour pouvoir réaliser aujourd’hui une réforme à travers le ministère qui, à notre sens, devrait être touché en premier. Quand la tête est malade, il faut s’attendre à ce que les autres parties du corps en ressentent les symptômes.

Il est clair que tout projet de réforme sous-entend qu’il y a simultanément des changements sociaux dans un pays. D’où la nécessité de bien comprendre la perspective à adopter pour être à même de repenser les cursus des écoles, de suivre l’augmentation massive de la scolarisation et de revoir la stratégie de formation des cadres et des enseignants. Cette école qui se perd dans la controverse et dans la débilité intellectuelle est plus que jamais condamnée à prendre une autre direction : celle d’une école moderne qui saura suivre le rythme des transformations sociales, adopter un nouveau référentiel de compétences pour les professeurs, garantir l’accès des nouveaux diplômés et surtout agir de façon solidaire en considérant la possibilité pour l’État d’unir davantage ses forces avec le secteur non public pour sauver, pendant qu’il est encore temps, ce qui peut être sauvé.

PAUL Yves Fausner, doctorant, professeur à l’Université d’Etat D’Haïti et à l’UNIQ, doctorant es Sciences Humaines et Sociales Auteur

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