L’école des héros

Bloc-notes

Publié le 2017-08-31 | Le Nouvelliste

National -

Des instituteurs qui n’ont pas été payés depuis longtemps. Qui ne sont pas coupables de n’avoir pas reçu une formation adéquate. Qu’on accuse pourtant. Dont on se moque ouvertement. Parce qu’ils ne savent pas ci ou ça. Comme si le savoir s’inventait. Comme si l’on pouvait leur mettre sur le dos toutes les défaillances, les dysfonctionnements et absurdités d’un système qui a fait d’eux des victimes faiseuses de victimes.

Des déclarations contradictoires de hauts responsables. Des kits scolaires qui attirent la gourmandise de politiques souffrant d’une autre faim que celles des élèves. Des élèves qui ont faim de pain et de savoir. Des livres subventionnés qui semblent perdus en chemin et n’arrivent pas assez vite à leurs destinataires. Des monopoles qu’on n’ose pas tout-à-fait casser. Des répartitions et des choix dont on ne comprend pas toujours la logique. En amont de tout ça dont la rationalité tient plus du «give and take» entre Exécutif et Parlement que de choix rationnels en fonction des besoins de la population.

Des écoles publiques dont les directions font soit ce qu’elles veulent, soit comme elles peuvent. Des parlementaires qui mettent la pression pour trouver un poste à quelque parent. Des institutions privées qui font elles aussi, plus ou moins ce qu’elles veulent et beaucoup ce qu’elles peuvent. Une multitude de « centres », « de collèges », « d’institutions ». Certaines dirigées par des associations de malfaiteurs préoccupées par le partage du profit dès la rentrée scolaire. D’autres dirigées par de vrais éducateurs qui essayent de servir, d’innover. Un contrôle scolaire qui tient de la farce à force de conflits d’intérêts interdisant l’honnêteté, et aussi parce qu’un Etat qui ne donne rien aux donneurs de services n’a pas l’autorité morale pour contrôler et exiger.

Une bourgeoisie qui a tourné le dos au système éducatif haïtien. Pas même parce qu’elle est certaine qu’une école étrangère est meilleure sur le plan académique. Mais parce que sa seule relation avec l’étranger, c’est la connexion, sa seule relation avec Haïti, la distance. Qu’est-ce qu’une bourgeoisie incapable de créer une école d’excellence pour ses propres enfants ?

Des enfants qui mangent trop mal pour pouvoir apprendre. Des conditions qui ne sont pas réunies sur les lieux mêmes de l’apprentissage. Une formatrice me racontait hier qu’elle revenait d’une formation en province pendant laquelle un instituteur faisait rire ou pleurer, c’est selon, en rapportant que dans la seule institution publique de son bourg il entendait souvent le bois du banc craquer sous les fesses des élèves.

La figure de l’enseignant comme celle de l’élève méritant qui ne signifient plus rien. Le spectacle de l’argent facile. La politique comme vice. Indifférence, gabegies, autorité et arrogance des « bailleurs », absence d’une vraie vision du citoyen qu’on veut voir naître, grandir et s’affirmer… Marasme, marasme… Apprendre comme enseigner, quand c’est fait sérieusement (il en est, malgré tout, qui le font sérieusement) sont devenus ici des actes d’héroïsme.

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