Haïti : des mythes et des masques, le dernier antre de l’apartheid ?

Publié le 2017-08-28 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Par Luné Roc Pierre Louis, Ph.D

Haïti finit par s’imposer comme étant le dernier antre de l’apartheid en plein troisième millénaire. Pareil attribut, nos ancêtres ne l’auraient jamais imaginé pour avoir brisé le joug déshumanisant du colonialisme et de l’esclavagisme. Et la Constitution impériale de 1805, la première de l’Haïti indépendante, prescrit, dans son postambule, « le pacte explicite et solennel des droits sacrés de l’homme et des devoirs du citoyen ».

Par ailleurs, la formation sociale haïtienne choisit de s’orienter de manière tout à fait contraire aux vœux de nos fondateurs. Elle ne parvient jamais à dépasser les grandes contradictions qui l’animent et jalonnent son histoire. Elle a toujours refusé le pari de la lucidité, c’est-à-dire l’ouverture de l’esprit sur le vrai au profit de celui de la discrimination que l’idéologie indigéniste folkloriste lui permet d’occulter sous des mythes et des masques. De 1804 à 1986, ce fut l’épisode des grandes prouesses discriminatoires et contradictoires, mais jusque-là, Haïti était encore plus ou moins vivable. Dans une certaine mesure, certains acteurs pouvaient encore occuper la place qui leur revenait et, le cas échéant, ceux qui avaient consenti de grands efforts n’étaient pas forcément considérés comme de simples passagers sinon des apatrides.

Cela dit, c’est donc au lendemain de 1986 que la grande métamorphose insidieuse allait s’opérer jusqu’à faire de notre pays le dernier antre de l’apartheid. N’en déplaise aux indigénistes folkloristes qui prônent l’enracinement dans le sol et l’adoration servile de toute trace locale, la formation sociale haïtienne finit par s’imposer atrocement comme société d’apartheid avec l’avènement sur l’avant-scène sociopolitique des imposteurs qui, expressis verbis, se font appeler forces de changement, secteur démocratique. En effet, Haïti a beaucoup changé avec ces forces de changement de ce secteur démocratique jusqu’à atteindre la déchéance inhumaine où elle force ses ressortissants à l’abandonner sous le masque d’une déportation forcée, mais tout aussi théâtralisée par des folkloristes de divers plumages. Ce qui semble rejoindre Fritz Dorvilier qui, dans son article Vámonos : Pour une émigration choisie, paru dans les colonnes de Le Nouvelliste, surligne que « présentement, on verse des larmes de crocodile sur le départ massif des jeunes Haïtiens pour l’Amérique latine, notamment le Chili. On crie au scandale. On se lamente. On fait des films documentaires. Comme s’il s’agissait d’un fait mortuaire […] ».

À côté de la banalisation de cette atmosphère funeste par des films documentaires, l’on retrouve quotidiennement l’amplification de sa théâtralisation par des comédies de politiciens folkloristes. D’ailleurs, une semaine après la parution dudit article, le monde entier témoigna de la tragi-comédie que joua le gouvernement de Jack Guy Lafontant en déléguant deux de ses ministres en chômage sur le sol canadien pour aller requérir l’asile politique pour des concitoyens qui ne fuient que la létalité de l’État haïtien. Celui-ci étant incapable, pour le présent, d’assurer le strict minimum contre la misère, le chômage, l’insécurité et l’accès aux différents services de base, encore moins pour les jeunes qui se doivent de se projeter un avenir meilleur.

Mutatis mutandis, la grande transmutation qu’opèrent les forces du changement du secteur qui se dit démocratique conduit la formation sociale haïtienne à la déliquescence pure et simple. En témoignent la situation chaotique du pays, l’effritement de toutes les institutions haïtiennes, les types d’acteurs politiques qui prennent pension au Palais national, au Parlement et à la Primature, la prise d’otage de l’institution universitaire par des boutiquiers, des brasseurs et des imposteurs, et le pullulement dans l’espace social des pare-chômage, donc des associations ou organisations de rente qui, in fine, ne sont que de kabbales servant à prévenir le chômage de leurs initiés. À cet effet, Fritz Dorvilier estime juste de soutenir la thèse selon laquelle « l’hypocrisie est l’une des variantes culturelles de la société haïtienne ». Dit autrement, la formation sociale haïtienne recèle des masques, des mythes, des faux-semblants. Ce qui rejoint la thèse selon laquelle Haïti fonctionne comme une mythologie classique que j’ai soutenue ailleurs .

En effet, le fonctionnement d’Haïti se manifeste par un continuum d’amalgames, de mythes, de kabbales et de dédales de tours de passe-passe. Du côté des acteurs politiques, économiques et sociaux, le levier mythologique s’extériorise notamment par le mauvais rapport à la loi, le contournement des normes ou du normal, la prééminence de l’informel, la gestion rentière, la corruption, la vénalité de l’appareil justicier et la pratique abjecte du « pondus et pondus, mensura et mensura », donc du deux poids deux mesures. In globo, le fonctionnement mythologique vacille entre Charybde du contournement et Scylla du détournement. Par conséquent, la formation sociale s’enlise dans un obscurantisme forcené. L’on y retrouve la persécution quotidienne à peine voilée des intellectuels et assortie d’une doctoraphobie insidieuse, la banalisation du mal et la nécrophilie.

In fine, il échoit de souligner qu’Haïti frôle une mauvaise pente et l’avenir s’annonce lugubre. Il faudra l’alternative d’une tierce voie capable de penser un projet de société susceptible de liquéfier les mythes, jeter les masques pour sortir le pays des arcanes de l’apartheid et le cas échéant le rendre vivable pour tous. Ni les partis au pouvoir ni le Frankenstein du Cheval de Troie du secteur qui se dit démocratique ne sauraient bien s’y prendre. La situation socioéconomique se révèle délétère pour certains secteurs de la population, mais elle est davantage funeste pour les universitaires. Ceux-ci assistent à leur propre génocide, corollaire de la compromission ourdie entre la présidence, la Primature, le Parlement et le rectorat pour perpétuer l’arbitraire, les persécutions, les intimidations mais aussi la cooptation et la rente. Et porter préjudice aux universitaires, c’est également en porter aux jeunes qui, avant tout, requièrent la formation universitaire et/ou professionnelle, en lieu et place d’une commission de 24 vieux cauteleux. Quitte à faire la digression pour dire qu’il ne serait pas trop tard que le président de la République se rappelle que c’est à lui que le peuple confie le mandat de cinq ans. Ce n’est pas à son Premier ministre qu’il incombe urgemment de remplacer par un vrai chef de gouvernement, ni à son directeur de cabinet, encore moins à ses conseillers politiques grands hâbleurs.

Prof. Luné Roc Pierre Louis (ZAGO), Ph.D.

Web Link : https://uclouvain.academia.edu/Lun%C3%A9RocPierreLouis

Cf. Fritz DORVILIER, « Vámonos : Pour une émigration choisie », In Le Nouvelliste, 1er août 2017. Cf. Fritz DORVILIER, « Intégration des jeunes, dites-vous ? », In Le Nouvelliste, 21 août 2017. Cf. Luné Roc PIERRE LOUIS, Habermas et Haïti. Prolégomènes à une sémantique politique, Port-au-Prince, Media-Texte, 2014. Ou encore Oralité et récit médiatique. Les dédales du personnage Duvalier dans les méandres du kairos, Port-au-Prince, Média-Texte, 2015 (https://uclouvain.academia.edu/Lun%C3%A9RocPierreLouis). Cf. Liber Proverbiorum 20, 10.

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