Champ politique et champ religieux en Haïti

Une lecture de la dynamique socioreligieuse depuis le concordat de 1860

Publié le 2017-08-25 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Louis-Jacksonne Lucien (1/2)

Au cours de l’année 2016, pour marquer le bicentenaire de l’implantation du protestantisme en Haïti, des colloques, conférences furent organisées par des organisations du secteur et des universitaires haïtiens et étrangers. Mais le projet le plus ambitieux, conçu par certains hauts responsables du protestantisme, particulièrement ceux de la Fédération protestante d’Haïti (FPH), était d’arriver à la signature d’une convention avec l’État haïtien. En ce sens, dès le début de l’année, à chaque déclaration publique, ces derniers, se lançant dans une campagne de séduction, n’ont pas cessé d’affirmer combien, durant ces deux cents ans, ils se seraient consacrés à la réalisation de projets durables : en vue de contribuer au «développement» de la collectivité. La signature de cet acte aurait été retardée en raison des divisions présentes dans le secteur. En fait, nos «chers hommes d’État», à ce propos, ceux de la récente transition - l’administration Privert/Jean-Charles - s’octroyant toujours le droit, qui pis est, dans le plus grand secret, d’entreprendre avec la République les voies que leur dictent leurs intérêts immédiats, auraient signé cette convention. Nous avons eu connaissance de ce fait, premièrement, à partir des dénonciations de cette convention par un citoyen qui serait un responsable dans le secteur protestant sur les ondes de Caraïbes FM, le lundi 5 juin 2017, en plein Journal «Premye okazyon». En fait, ce dernier, accusant les responsables de la Fédération protestante d’Haïti d’être motivés simplement par des privilèges matériels pour eux-mêmes et pour leurs propres organisations, tenait à appeler le président Jovenel Moïse à procéder à l’annulation de cette fameuse convention. Deuxièmement, à partir de l’exigence de subventions faite à l’État par la Fédération des écoles protestantes, selon un article paru, le jeudi 3 août 2017, dans le quotidien Le Nouvelliste. Au-delà des luttes internes au secteur protestant, au-delà de la possibilité que cette demande de subvention des écoles protestantes soit ignorée par l’État. Quel regard la société haïtienne devrait porter sur cette initiative des acteurs du secteur protestant ? Cette idée de convention ne nous porte-t-elle pas à nous interroger en profondeur sur les rapports existants, depuis le concordat de 1860, entre le politique et le religieux en Haïti ? Pourquoi une convention entre le secteur protestant et l’État haïtien serait-elle un pas dans la mauvaise direction ? Enfin, un État concordataire peut-il ouvert la voie à la construction d’une société inclusive, non discriminatoire et respectueuse de la liberté de culte de ces citoyens ?

Signature du concordat de 1860

L’indépendance du pays proclamée en 1804, résultante de la longue guerre menée par nos ancêtres captifs, contre l’armée expéditionnaire française, si les survivants pouvaient se permettre de respirer, le temps n’était pas au repos. L’urgence de l’heure leur privait de ce privilège. Étant donné la rupture opérée par la naissance de cette nouvelle État-nation, qui malheureusement est de nos jours encore à construire, avec l’ordre mondial, les dirigeants ont rapidement expérimenté un isolement orchestré par les puissances racistes, esclavagistes et colonialistes. Par conséquent, alors que les questions internes ne furent pas moins problématiques, il allait de la survie du pays, comme État indépendant, de mener un nouveau combat pour sa reconnaissance sur la scène internationale.

Parallèlement, l’évolution de l’Église catholique sur le territoire national était très inquiétante pour les autorités romaines. De ce fait, un rapprochement des deux institutions ne s’était pas retardé, après des va-et-vient incessants de missionnaires (1) « […] en 1860, le gouvernement haïtien et le Saint-Siège signent un concordat pour régulariser la situation de l’Église catholique en Haïti dont le fonctionnement échappe au contrôle romain. [Ainsi] l’option concordataire s’est imposée, dans un contexte de marginalisation diplomatique d’Haïti, comme une possibilité de se faire […] reconnaître dans la communauté des États souverains » (2). Donc, la délicate conjoncture post-1804 n’aurait pas laissé le choix aux dirigeants de l’époque. Cependant, quels ont été les effets de la signature du concordat sur l’État haïtien et sur le champ religieux en particulier ?

Le concordat et l’État haïtien

À travers cet acte qui devait permettre la régulation du fonctionnement de l’Église sur le territoire et de définir les principes devant favoriser une harmonisation des rapports entre les autorités étatiques et la religion romaine, cette dernière « […] a obtenu le privilège de prendre en charge l’éducation, la culture et ce qu’on appelle aujourd’hui le "social-assistanciel" (dispensaires et hôpitaux, écoles presbytérales et œuvres de charité), puis de fonctionner comme une institution au service de l’État pour les actes d’état civil » (3). Devenant auxiliaire de l’État, particulièrement en prenant en charge l’éducation des catégories sociales favorisées, avec le concordat, elle participa, encouragea la fuite de l’État de ses responsabilités, et dans un sens elle allait contribuer à la mise en place de ce qu’un professeur a décrit comme «la scolarisation ségrégative» qui définira fondamentalement le système éducatif de 1804 à 1915, pour ne pas dire jusqu’à nos jours.

Par ailleurs, le concordat a ouvert une brèche qui ne s’est jamais refermée entre les champs politique et religieux, et à travers cette dernière de dangereuses transpositions ont pu se réaliser ; l’initiative des dirigeants protestants en font partie et d’autres demeurent largement possibles. Nous parlons de transpositions dangereuses lorsque, par exemple, certains acteurs du champ politique profitent de la situation du champ religieux pour mener leurs luttes politiques contre des opposants ou concurrents ; ou le fait, pour des catégories sociales, d’instrumentaliser leur position dans le champ religieux pour régler des questions strictement politiques et/ou économiques, etc., En profitant effectivement de l’accompagnement de l’État, parce que ce dernier, en signant le concordat, a une responsabilité dans la sécurisation des ministres de l’Église et aussi devrait assurer un traitement fixé par la loi à certains professionnels catholiques (4), dans le cadre de son développement sur le territoire national, l’institution romaine s’est mise dans une situation où la possibilité, pour les autorités étatiques, de l’instrumentaliser a toujours été très grande et le dictateur François Duvalier aurait réussi, à un certain moment, en vue de neutraliser des oppositions à l’intérieur de l’Église (5).

De plus, toujours en raison de la situation créée par le concordat, l’État a perdu de sa légitimité pour intervenir auprès des institutions religieuses afin de discuter de certaines questions sociales fondamentales, comme les droits des femmes que répriment certaines «sectes» au nom des croyances de leurs dirigeants (6). Bref, dès la signature du concordat, l’Église s’est aussi relativement faite complice de la «perversion administrative» de l’État haïtien par nos catégories dirigeantes. Avant de présenter ses effets sur le comportement des professionnels du champ religieux, il nous faut définir le concept champ, dans son sens sociologique.

Concept champ et champ religieux

La société peut être décrite dans la perspective bourdieusienne comme un espace social, occupé par des gens ou des institutions différentes, à partir de la nature et structure de leur capital, ce qui détermine la position de chacun d’eux. C’est […] un réseau de relations objectives (de domination ou de subordination, de complémentarité ou d’antagonisme, etc.) entre des positions […] (7). Le concept de champ « […] désigne [ce] système de relations objectives entre [ces] positions, [et] implique une autonomie relative […] » (8). Et, la sociologie bourdieusienne considère la société comme un champ constitué d’un ensemble de sous-champs particuliers, soit : politique, religieux, économique, universitaire, artistique etc., avec des enjeux et principes spécifiques, évoluant de manière relativement autonome.

Espace différencié, concurrentiel, le champ est un lieu de lutte perpétuelle. Ainsi, il convient d’entendre que le champ [religieux], ce « […] système de relations objectives entre les positions acquises [par les différentes institutions religieuses] (dans les luttes antérieures) est le lieu (c’est-à-dire l’espace de jeu) de lutte de concurrence qui a pour enjeu spécifique le monopole de l’autorité [religieuse] inséparablement définie comme capacité […] et comme pouvoir social, ou si l’on préfère, le monopole de la compétence [religieuse], entendue au sens de capacité de parler et d’agir légitimement (c’est-à-dire de manière autorisée et avec autorité) en matière de [religion], qui est socialement reconnue à […] [une institution religieuse] déterminée » (9).

En ce sens, c’est cet espace, dont la dynamique devait résulter d’un fonctionnement relativement autonome des différentes institutions religieuses, qui a été très tôt arbitrairement structuré par la signature du concordat en 1860. Et seulement quelques années après, les symptômes du mal pouvait être diagnostiqués- les campagnes antisuperstitieuses.

Le concordat et l’Église catholique dans le champ religieux

Premièrement, alors que « la structure du champ [religieux haïtien devait être] un état du rapport de forces entre les agents ou les institutions engagés dans la lutte ou, […] de la distribution du capital spécifique accumulé au cours des luttes antérieures […] » (10) ; la signature du concordat faisant abusivement de l’Église catholique la religion d’État, de tous les Haïtiens, lui octroyait de facto le monopole de la compétence religieuse qui est un enjeu de la concurrence entre les institutions. Le concordat entrava la relative autonomie du champ.

Deuxièmement, cet acte, par lequel les autorités entendaient consolider l’existence de l’État et régulariser le fonctionnement de l’Église catholique, contribuait paradoxalement à une certaine perte de légitimité des deux institutions sur le territoire national. L’État devenant un État concordataire perdait sa légitimité pour intervenir sur les questions religieuses sans susciter un certain malaise des professionnels des autres cultes évoluant dans le pays. De son côté, l’Église catholique occupait de manière discutable une position dominante dans le champ religieux. Une situation qui, déjà, ne pouvait qu’accroître la probabilité pour que leurs actions suscitent continuellement la désapprobation de larges parties de la population.

En outre, étant donné que ce système de relations des positions est au principe des prises de positions des différentes institutions du champ, sur le champ, et que ces prises de positions ont aussi comme enjeu particulier la définition même des principes spécifiques du champ, les professionnels de l’Église catholique, en raison de leur position, se sont donné le droit, avec l’accompagnement bien sûr de l’État, de définir les cultes ou institutions qui étaient dignes d’en faire partie, à partir de leur propre définition de ce qu’est ou devait être une religion. Ainsi, les campagnes antisuperstitieuses trouvaient en partie leur fondement.

Seulement quelques années après la signature du concordat, on assistait à une condamnation institutionnelle du vaudou : « En 1896, les ligues contre le vaudou sont créées du Cap aux Cayes et à Port-au-Prince. Dans les bulletins religieux, on lance l’idée d’une inquisition plus systématique contre les fidèles qui servent à la fois "Dieu et le diable". L’État prête main-forte à l’Église dans la lutte contre le vaudou […] » (11). Et pourquoi ? Parce que « pour l’Église à cette époque, le vaudou n’est ni une religion ni un système culturel, mais l’expression d’un état de sauvagerie ou d’un bas niveau de civilisation » (12).

Voulant jouir pleinement en fait de sa position, l’Église se voyait comme étant la seule expression d’une vie religieuse sur le sol haïtien. Ainsi : « […] elle ne peut se contenter de la seule "victoire" contre le vaudou : la campagne antisuperstitieuse devait, d’après le Manuel du directeur-catéchiste, s’accompagner d’une lutte sans merci contre toutes les confessions protestantes assimilées également à l’œuvre de Satan. Quant à la franc-maçonnerie, elle est considérée comme un lieu de débauche auquel attirent "la vanité et la sottise" » (13).

Ce comportement des premiers dirigeants de l’Église catholique a été aussi, de notre point de vue, très déterminant pour la position de cette religion dans la nouvelle dynamique du champ religieux haïtien depuis la fin des années 1980. Cette dernière est marquée par un recul significatif de l’Église catholique et l’expansion considérable de l’univers des courants protestants. En fait, il faut comprendre qu’étant donné que le monopole de la compétence religieuse est lui-même le principal enjeu de la lutte perpétuelle, gagner le monopole n’est pas l’essentiel, mais c’est la capacité à le garder en arrivant à légitimer à tout instant cette position aux yeux de toute la grande communauté des concurrents (les autres institutions religieuses), mais aussi aux yeux des clients potentiels (les non-adhérents).

Les campagnes antisuperstitieuses auraient eu comme revers de ternir l’image de l’Église catholique. Et en réaction à cette situation, le concile Vatican II présenta une Église consensuelle, ouverte, très respectueuse de la culture des peuples et de la liberté religieuse. Ainsi, l’Église catholique entreprendra des concessions, question de refaire son image. Par exemple : la célébration de la messe dans la langue créole, l’introduction du tambour (instrument central du vaudou) ou autres instruments de la culture populaire dans le culte. Mais en voulant se montrer ouverte et proche de toutes les catégories sociales, l’Église catholique aurait simultanément cessé de se singulariser d’une manière à se valoriser. Pire encore, aux yeux de la majorité de la population, tout le monde pouvait être catholique. Etre catholique ne reviendrait plus à cesser d’être un vaudouisant, à cesser de «nourrir les loas» (14), si bien que «se convertir» véritablement pour la majorité des Haïtiens est, de nos jours, synonyme d’être protestant. Du coup, pour le laïc-profane (15) qui ne se sent pas vraiment exclu totalement de l’Église catholique, alors qu’il s’adonne à tous les plaisirs du monde, il peut se permettre de se dire catholique sans même assister à la messe depuis sa naissance. En conséquence, l’Église catholique perd grandement de la légitimité aux yeux de différentes catégories sociales.

Nous avons jusque-là tenté d’établir certains des effets du concordat sur l’État et sur le comportement des professionnels de la religion romaine. Cependant, il nous faut saisir le lien entre ce traité et la volonté des acteurs du secteur protestant au sujet de la convention qu’ils auraient signée avec l’État haïtien. Nous tenterons donc dans la suite d’expliciter la véritable problématique soulevée dans le rapport entre le champ religieux et le champ politique en Haïti par les plaidoyers des dirigeants protestants.

À suivre … !

Références bibliographiques 1- HURBON, Laënnec. 2004. Religions et lien social. L’Église et l’État moderne en Haïti. Paris : Les Éditions du Cerf. « Sciences humaines et religions ». « De 1804 à 1860, l’histoire de l’Église en Haïti semble se résumer à l’histoire des négociations entre le Saint-Siège et l’État pour la réalisation d’un concordat censé seul capable de favoriser l’évangélisation du peuple haïtien. […] les émissaires des gouvernements haïtiens auprès du Saint-Siège […] sont également convaincus […]. De 1821 à 1842, cinq missions pontificales se succèdent en Haïti, toutes aux prises avec les mêmes problèmes […] ». pp. 136-139. 2- CLORMEUS, Lewis A. 2013. « Haïti et le conflit des deux "France"». Chrétiens et sociétés [En ligne]. 20 ; mis en ligne le 10 juin 2015, consulté le 24 mai 2016. URL : http://chretienssocietes.revues.org/3543; DOI : 10.4000/chrétienssociétés.3543 3- HURBON, Laënnec. 2004. Op. cit., p. 18 4- «" Les ministres de la religion catholique, apostolique et romaine, professée par la majorité des haïtiens, lorsqu’ils sont employés par le gouvernement reçoivent un traitement fixé par la loi. Ils sont spécialement protégés"». (Art. 32 de la Constitution de 1874). 5- BLOT, Louis-Gabriel. 1990. L’Église et le système concordataire en Haïti. Etude du concordat de 1860 signée entre le Saint-Siège et la République d’Haïti. Thèse présentée en vue de l’obtention du doctorat en droit canonique. Université Saint-Paul. Faculté de droit canonique. pp. 183-184 6- LUCIEN, Louis-Jacksonne. 2017. « Droits des femmes en Haïti et le christianisme. Au-delà des quelques mesures institutionnelles et simples campagnes de sensibilisation ! ». Controverse [En ligne]. www.controversehaïti.org 7- BOURDIEU, Pierre. 1991. « Le champ littéraire ». In Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 89. 3-46. Doi:10.3406/arss.1991.2986. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss-03355322_1991_num_89_1_2986. pp. 18-19 8- BOURDIEU, Pierre. 2013. « Séminaires sur le concept de champ, 1979-1075. Introduction de Patrick Champagne ». Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 5 (No 200) : 4-37. DOI : 10.3917/arss.200.0004.http://www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales2013-5-page-4.htm p. 10 9- BOURDIEU, Pierre. 1976. 1976. « Le champ scientifique ». In. Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 2, No 2-3, juin 1976 : 88-104. Doi: 10.3406/arss.1976.3454 ; http://www.persee.fr/web/revues/home/prespcript/article/arss-0335-5322_1976_num_2_2_3454 p. 89 10- BOURDIEU, Pierre. [1984] 2002. Questions de sociologie. Paris : Éditions de Minuit. p.114 11- HURBON, Laënnec. 2004. Op. cit., p. 180 12- Idem., 13- Ibid., p. 209 14- Loa: Esprit, dieu dans le panthéon vaudou avec lequel le vaudouisant garde toujours un rapport très complexe, dans le sens qu’il ferait appel aux loas pour le secourir des mauvais sorts mais peut être victime des loas dans le cas où ils n’accompliraient pas leur part du marché. 15- Par « laïc-profane nous désignons ici, l’haïtien ordinaire qui n’est affilié à aucune institution religieuse et qu’on serait tenter de prendre pour un "athée", en fait, on parlerait du non-pratiquant, mais qui observe et produit des jugements sur les religions, leurs pratiques et la conduite des fidèles de chacune d’elle et c’est souvent de ces jugements que nous pourrions tenter de comprendre la distance qu’il aurait maintenu jusque là, mais aussi ce qui pourrait le motiver à devenir pratiquant dans telle ou telle autre institution ».
Louis-Jacksonne Lucien. Licencié en sociologie de la Faculté des sciences humaines de l’Université d’ État d’Haïti. lucienlj@yahoo.fr Auteur

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