Antoine Hubert Louis écrit au professeur Fritz Dorvilier

Publié le 2017-08-11 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Monsieur le professeur,

En tant que votre ancien étudiant en sociologie du développement à la Faculté des sciences humaines (Fasch) de l’Université d’État d’Haïti (UEH), c’est avec force excitation que je vous adresse cette lettre ouverte. Elle (mon excitation) est d’autant plus intense que je me considère comme un tout petit osant lever la tête pour croiser le regard bien exercé et pénétrant d’un grand, trônant sur un « Trône de fer », académiquement parlant. À lire vos titres, grades et qualités académiques, comparés à la pauvreté de mon palmarès, vous êtes un géant. Le mot n’est pas trop fort, encore moins vaniteux et, le disant, je pense à ceux de « Game of thrones (Got) », devenus alliés du bâtard Jon Snow dans la fameuse bataille des Stark contre les Bolton, pour la reprise de Winterfell, maison des Stark.

Trêve de balivernes, revenons à votre ineffable papier publié dans les colonnes du journal Le Nouvelliste du premier août 2017, titré: « Vàmonos : pour une émigration choisie ». Méditant cet article, plus larmoyant à mon humble avis que tout le reste (veuillez pardonner mon inculture, M. le professeur), que d’aucuns qualifieraient volontiers de « méchant », mais que moi trouve plutôt cynique, dans le sens académique du terme ; je me dis que vous avez plein de contemporains au siècle de Thomas Robert Malthus, ou, plus près de nous dans le temps et l’espace, à l’époque d’Adolphe Hitler qui, lui, croyait en une race pure, dite aryenne. Considérez les allusions ci-dessus, surtout celles aux Nazis, comme des pointes d’humour noir et « d’agitation », tel que nous autres de l’UEH entendons ce dernier « concept ».

Si je saisis bien le propos de votre papier stipulant : « En d’autres termes, cette stratégie permettra à la société haïtienne de respirer, dans la mesure où, parallèlement à la gestion de la forte fécondité, l’émigration d’une importante quantité d’individus en âge de procréer fera tomber la courbe de croissance démographique. De ce fait, étant donné le manque de ressources d’allocation de l’État, la pression financière, en termes d’investissement dans la construction d’hôpitaux, d’écoles, de commissariats et de casernes, et, de surcroît, de paiement de fonctionnaires, baissera considérablement », à votre avis, Haïti est saturée parce que la croissance économique n’arrive pas à suivre celle démographique. Et donc, pour pallier, vous prônez une émigration massive choisie dirigée, contrôlée par l’État, partant du constat que déjà le peuple s’en va massivement, hors de tout contrôle étatique, depuis le début du XXe siècle.

Du pur fonctionnalisme selon lequel nous devons aider les gens « en âge de procréer » d’émigrer parce que nous vivons dans un État failli, voire une entité chaotique ingouvernable, incapable de répondre à leurs aspirations. Soit dit au passage, cher professeur, auriez-vous été parmi ceux qui partent, sinon parmi les ayants droit qui restent en vue d’aider ceux qui veulent partir à bien choisir leur destination respective ?

À vous lire, l’on croirait que cet état de fait est une fatalité, une situation irréversible, comme la courbe du temps. Dans des propos antérieurs, vous n’avez pas cessé de mettre les malheurs du pays sur le compte de la culture populaire comme frein aux progrès socioéconomiques. Or, vous savez très bien, si je me réfère à vos titres, grades et qualités académiques, que de tout temps et en tout lieu, il a toujours existé des traits culturels -traditionnels e/ou postmodernes- réfractaires, comme il en est plein d’autres favorables à toutes sortes de progrès. Par exemple, le vaudou ne cesse de prouver qu’il demeure ouvert aux valeurs fondamentales dites démocratiques et républicaines, quand d’autres religions reconnues pour modernes affichent quotidiennement leur obscurantisme et intolérance face à toute vérité laïque et séculaire.

Avec votre permission, M. le professeur, je dirais qu’aucune culture n’en aurait été une sans une certaine résistance à une quantité de facteurs venus d’ailleurs. À moins de penser qu’il y a un foyer de civilisation d’où partent toutes les valeurs légitimes, desquelles doivent s’accommoder tous les peuples. En effet, sans l’existence de quelques traits réfractaires à certains facteurs au sein de toute culture humaine, Gaston Bachelard n’aurait guerre parlé d’obstacles épistémologiques parmi lesquels figurent les obstacles psychosociaux. Nonobstant, ici comme ailleurs, rien n’est coulé dans du marbre ! Bachelard, que je sache, n’est pas un Haïtien. D’ailleurs, si tel n’en était pas le cas, pourquoi a-t-il fallu «La réforme ; La renaissance ; le siècle des Lumières ; les États généraux de la France, La révolution française de 1789»...

Monsieur le professeur, vous qui aimez tant (citer) Anthony Giddens et Talcott Edger Parsons ne semblez pas tellement croire ni en la double herméneutique ni dans les relations globales que les sous-systèmes culturels et démographiques entretiendraient d’avec l’ensemble (du système).Vous donnez l’impression de verser dans un « démographisme », comme si l’inadéquation entre le taux de natalité et la croissance économique éluciderait tout. Vous nous servez un cercle vicieux, nous donnant pour preuve ce qu’il fallait démontrer.

Par exemple, qu’est-ce qui explique que nous sommes en train de passer d’un exode rural à une émigration massive ? Cette simple question dégage d’autres pistes de réflexion à la lumière desquelles « une émigration choisie » n’est guère une solution car, quand bien même – supposons que nous soyons arrivés à ce stade où les variables dites croissances démographique et économique auraient atteint leur point d’adéquation après l’émigration choisie de beaucoup- il n’en resterait que les plus méritants ici. Toutefois, ne se poserait-il pas toujours le problème de la redistribution des services et richesses ? Qui, de ceux qui seraient restés, auraient été assez légitimes pour poser les modalités d’une plus juste redistribution ? Quel pacte aurait été signé entre les méritants, et, quels mécanismes auraient été mis en place pour prévenir toute propension à ce qu’un petit groupe continue de tout accaparer au détriment de la grande majorité ? Conséquemment, au cas où cette redistribution de richesses favoriserait le bien-être collectif de ceux et celles restés sur place, ceux qui s’en seraient préalablement allés pourraient-ils y revenir tout aussi massivement, une fois l’adéquation croissances démographique et économique retrouvée ?

Au final, la seule chose valable que vous ayez faite dans votre article « Vàmonos : pour une émigration choisie », c’est dédouaner nos gouvernants, autant dire nos mal-élus, en omettant de mobiliser, pour la compréhension de ce constat d’émigration massive désordonnée, les problèmes de corruption, de sinécure, de prévarication, de malversation, d’absence de politiques publiques sectorielles, d’évasion fiscale, de contrebande, de centralisation du pouvoir discrétionnaire et du minimum de services publics aux mains d’une oligarchie interurbaine. Ce qui, contrairement à la déconcentraction et/ou la décentralisation, n’est pas à même de favoriser l’élargissement de l’assiette fiscale ! L’occupation américaine de 1915-34 aidant, le statu quo aura duré plus de deux cents ans déjà. Preuve qu’il s’agit d’un système très bien établi et entretenu et qui, pour se reproduire et perdurer, démantibule tous les sous-systèmes le mettant en déroute.

Il serait prétentieux de ma part, cher professeur, de prétendre vous rappeler qu’une gestion plus saine et responsable de nos maigres ressources humaines et financières permettrait, entre autres, de promouvoir l’esprit d’initiative chez ceux en âge de procréer d’une part, quitte à encadrer les Petites et moyennes entreprises (PME) d’autre part, question d’encourager l’investissement privé et la création d’emplois durables. Ce qui freinerait cette émigration que vous semblez donner pour irréversible dans votre mémorable article ! Si nous convenons de mettre toute irrévérencieuse prétention de ma part de côté, une question légitime s’impose cependant : « Comment avez-vous pu omettre de démontrer que cette émigration est la conséquence directe des inconséquences des trois pouvoirs de l’État, notamment ces trente dernières années» ?

Somme toute, du journal Le Matin à mon actuel emploi, en passant par l’Organisation internationale de la migration (OIM), j’ai encore le malencontreux privilège de continuer à parcourir les dix départements géographiques du pays, surtout les chefs-lieux. Cela me permet d’affirmer que je ne puis représenter ce pays démographiquement saturé (sauf à prendre l’aire métropolitaine -le contenu- pour le pays tout entier -le contenant-dont il est question dans votre papier, encore moins cette culture populaire fondamentalement réfractaire aux progrès socioéconomiques. Je prends pour preuve vos recherches sur la gouvernance locale en Haïti, allusion faite à votre ouvrage sur la capacité des gens à opter pour la « Gouvernance associative et développement local en Haïti».

Réagir à cet article