RevCinéma, deux ans, le rêve plus que vivant

Voilà maintenant deux ans que de grands optimistes ont ouvert une petite salle de cinéma à Pétion-Ville. Ils la dénomment RevCinéma, comme pour confirmer la renaissance d'un vieux rêve jeté depuis longtemps aux oubliettes. Le Nouvelliste a rencontré Rolf Louis, l'un des principaux responsables, qui nous en dit plus.

Publié le 2017-08-11 | Le Nouvelliste

Culture -

Le Nouvelliste: cela fait deux ans que Rolf Louis et son staff sont revenus à échelle réduite avec le grand écran. Rev Cinéma, niché dans un complexe à Pétion-Ville, tout au bout de la rue Lambert. Parle-nous de ce rêve.

Rolf Louis: ce rêve a commencé avec un groupe d’amis qui nourrissaient l’envie d’investir dans une activité dans leur pays, Haïti. On a remarqué le manque criant d'options de divertissements sains dans la zone métropolitaine, plus précisément une absence indécente de salles de cinéma. Alors, on a décidé que notre premier business ce serait une salle de cinéma.

L.N: Quel souvenir gardes-tu de Capitol et d'Impérial?

R. L: Je me rappelle des longs discours et arguments que je préparais pour demander l’autorisation à mes parents pour aller au cinéma, car, crois-moi, ce n’était pas gagné d’avance vu l’âge que j’avais à l’époque. Ce que je n’oublierai jamais, c’est l’odeur du popcorn à la réception de l'Impérial.

L. N: te souviens-tu du dernier film que tu as regardé dans une salle?

Comment avais-tu vécu la chose à l'époque des fermetures ?

R. L: ah oui, bien sûr, je me rappelle très bien que c’était un film de Mel Gibson : La passion du Christ. Je devais voir ce film pour rédiger un devoir pour mon cours de méthodologie en classe de seconde. À l’époque de la fermeture des salles, vu que j’avais l’âge de sortir sans autorisation, j’attendais inlassablement leur réouverture. Et comme cette réouverture tardait un peu trop, mes amis et moi avions décidé que ce serait à nous de le faire.

L. N: cela faisait longtemps déjà qu'il n'y avait plus aucune salle de cinéma, même miniature. Les gens se contentaient de leur laptop ou de ce que diffusaient les chaines de télé. Raconte-nous donc les premières réactions.

R. L: il faut que je précise que le cinéma n’était pas totalement mort, car au Cap-Haïtien il y a Versailles qui a toujours fonctionné et la Colombe à Saint-Marc sans oublier CINE LARIA de MobiCiné, la Cinémathèque de Pétion-Ville et Mardi Ciné de l'Institut français qui fonctionnement encore à Port-au-Prince.

Les premières réactions ont été assez surprenantes :

- Essayons de nous mettre dans la peau d'un jeune de 14 ans qui n’avait jamais fait l’expérience d’une salle obscure. Apriori, on penserait à un état d'émerveillement, n'est-ce pas ? Mais, je me souviens qu'on a eu le cas d'une jeune fille en ayant refusé catégoriquement de franchir la porte de notre salle de cinéma. Elle avait tout simplement peur. Peur du noir. Peur de Mystic, ce personnage des X-Men dont la peau bleue passe comme une lettre à la poste partout ailleurs. Nous nous sommes retrouvés face à la grande responsabilité de réconcilier toute une tranche de la population avec le 7e art en rendant familière l'expérience d'un grand écran.

- Nous avions eu de jeunes qui sortaient de Carrefour, la Plaine du Cul-de-sac et même de Saint-Marc pour se rendre à Pétion-Ville visiter notre salle de cinéma. La curiosité était donc au rendez-vous.

- Certains s’attendaient à voir une salle avec un drap étiré aux quatre extrémités, des chaises vaguement disposées sur une surface horizontale. Ceux-là aussi ont été agréablement surpris.

- Il y en a d’autres cependant, qui s’attendaient à une pièce volumineuse de la taille de la salle 1 de l'Imperial, qui étaient quelque peu déçus par nos 68 sièges. Mais ils se rendaient très vite à l'évidence qu'un seul siège leur suffisait pour apprécier le confort de la salle sans se soucier du nombre de clients avec qui ils partagent le film.

- Les cinéastes et distributeurs ont accueilli le début des opérations de Rev Cinema comme le signe de la fin d'une longue traversée du désert qui a duré 10 ans. Certains cinéastes n’ont pas cessé de produire en dépit de l’absence de salles. Ils ont spontanément cherché à nous contacter pour collaborer. Je peux citer quelques noms : Raynald Delerme qui a, le premier, emboîté le pas en épuisant son stock de films chez nous sur presque une année. Sans oublier Arnold Antonin, Ralph Masson, TirfAlexius et d’autres encore qui n'ont pas caché le soulagement de pouvoir partager leurs productions avec le public.

L. N: et les difficultés, les défis au projet ? Elles étaient bien au rendez-vous? Parle-nous en.

R. L: nous avons vécu les mêmes difficultés que connaissent les startups en général. Nous avons donc connu un échec, lorsqu'on a essayé d'obtenir des fonds auprès des institutions financières. On a recouru à l'autofinancement, l'utilisation du porte-monnaie des amis et des membres de la famille, à des échanges de services, etc. On a pris du temps pour rentabiliser notre investissement. On a eu des moments de doute au début, car le volume de fréquentation que nous avons aujourd'hui n'est pas venu du premier coup. L'angoisse des sièges vide était insoutenable. Mais maintenant, on arrive à garder la tête hors de l’eau.

L. N: en quoi Rev Cinéma s'apparente t-il à un espace destiné à la projection sur grand écran ?

R. L: Rev Cinema est un Ciné à part entière. On a un espace dédié à cette activité, un grand écran spécial pouvant supporter nos projections en 3D. La salle est climatisée, des sièges munis de port-gobelets confortables et disposés sur des gradins pour optimiser la vue du spectateur. On publie la programmation, qui est suivie à la lettre, notre horaire est fixe. On est présent sur le web, sur les réseaux sociaux, sur notre application mobile et sur notre blog. Elle est vivante et grandit de jour en jour, notre REV.

L. N: les gens s'étaient habitués aux nouvelles formes de technologies pour pallier à l'absence de salles de cinéma. Entendons par là, la popularisation des DVD player, des bootlegs, des ordinateurs portables, et d'internet. Les habitudes sont bien ancrées depuis Capitol et Impérial. Comment cela impacte-t-il Rev Cinema?

R. L : ce facteur est là, il existe. Cependant on n’en a pas fait un instrument de blocage. On vend une expérience et non un film bêtement projeté sur un écran. Nombreux sont ceux qui ont déjà regardé un film sur leur laptop, mais qui - pop-corn et boisson fraîche en main, accompagnés ou pas - viennent vivre l’expérience du grand écran et profiter de chaque effet sonore ou des impressions de profondeur et de volume que procure l'immersion dans le monde de la 3D. Ses alternatives seront nos concurrents quand ils arriveront à offrir la même expérience que nous. Un film est toujours mieux au cinéma.

L. N: qu'en est-il des diffusions ? Etes-vous à jour avec ce qui sort à l'étranger? Parlez-nous de vos partenariats.

R. L: on est à jour avec un décalage de deux mois environ. Cependant, on a aussi décidé de rattraper le temps et les films perdus durant les années de blackout qui ont précédé notre ouverture en projetant aussi de grands classiques et des blockbusters.

Nous avons aussi un nombre impressionnant de partenaires.

En tout premier lieu, on a eu le Complexe New Quality qui a été notre tout premier partenaire. Ensuite, nous avons deux figures impayables : BIC (Roosevelt Saillant) et Tonton Bicha (Daniel Fils-Aimé) qui nous ont toujours accompagnés dès le début et qui continuent à le faire avec le même inexplicable entrain. Et la liste continue avec Kako Kids (Kako Bourjolly), Imaj’ine (Rodolpho Napoléon), Eprint ( Mary Frank Paultre), IFH (Institut Français en Haïti), Télé Soleil, Voix et Cœurs d’Haïti, SineNouvèl, Agerca et For The Kids (Yendy Cavé).

Pour Résumer, toute institution ayant été une fois notre client ou avec laquelle, on a gardé une relation allant au-delà d'une simple relation d'affaires, mais une collaboration au service d'une cause commune est notre partenaire.

Certains autres partenariats très importants sont en négociation.

L. N: pour ce qui est de la programmation, que proposez-vous au public quand vous ne pouvez leur offrir les nouvelles sorties ?

R. L: notre programmation est charpentée de manière telle que nous avons des créneaux réservés aux films rétro. Mais jusqu'ici, nous n'avons jamais été à court de nouveautés.

L. N: quelle place réservez-vous aux films haïtiens à Rev Cinéma ?

R. L: les films haïtiens sont les bienvenus et, d’ailleurs, on encourage les producteurs de films haïtiens à partager avec le public le fruit de leur dur labeur. Je suis conscient des efforts consentis par les cinéastes et estime que la meilleure façon d’exploiter leurs productions est de les faire visionner par le public haïtien dans des salles de cinéma.

Chez nous, il peut arriver que les films ne restent pas longtemps à l'affiche, mais c’est toujours la réponse du public qui oriente la programmation et le maintien ou non d'une affiche.

L N: quels sont les feedbacks jusqu'ici ?

R. L: jusqu'à aujourd’hui, on arrive à fidéliser une bonne partie de nos clients. Il n’y a qu’à visiter notre page Facebook pour voir l’engouement, l’engagement et les commentaires de nos clients pour comprendre qu’ils sont très satisfaits.

On organise des événements spéciaux par exemple, la Saint Valentin, la fête des mères et fêtes des pères, la Journée internationale de femme. On fait toujours l’effort d’innover, de lier la fête au cinéma avec nos décors toujours créatifs. Croyez-moi, on reçoit toujours beaucoup de remerciements de nos clients. Quand on projette les films en 3D, ils en redemandent. Et, nous considérons ce feedback positif comme une autorisation à continuer.

L. N: les choses ne semblent pas aller mieux de si tôt pour le secteur. Les ministres de la Culture qui se succèdent ne semblent pas non plus trop s'en soucier. Quels sont donc vos perspectives à moyen et long terme ?

R. L: à moyen terme, on prévoit de nous rapprocher beaucoup plus des intervenants dans ce domaine qu’est le cinéma. À long terme, on va grandir, avoir de plus grandes salles à travers tout le pays.

L. N: y aurait-il un vœu pieux que vous souhaiteriez faire au cinéma haïtien ?

R. L: Nous n’avons pas de vœux pieux. Nous avons juste des rêves à réaliser. Je veux bien partager avec vous, l’un d’entre eux est celui de prospérer assez pour investir dans la production de films. Je crois fort qu’on a un imaginaire assez riche, une histoire hors du commun, un public prêt à consommer.

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