Et si j’explique aux autorités haïtiennes les déterminants du flux d’investissements directs étrangers (IDE) !

Publié le 2017-08-09 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

Par Petit Frant Ibréus

Le flux d’Investissements directs étrangers (IDE) en Haïti est quasi nul. En effet, une étude commanditée par la Banque mondiale en 2013 intitulé Etude diagnostique sur l’intégration du commerce (EDIC) donne une idée nette de la faiblesse des investissements en Haïti comparée à d’autres pays de la Caraïbe. En 2015 le montant des IDE au Trinidad and Tobago s’élève à 24 milliards de dollars US), à Bahamas 18 milliards, à la Jamaïque 20 milliards.

Une fois arrivée en Haïti, il descend à 1,2 milliard de dollars (ENAF, 2015). Suivant un classement d’ordre mondial, l’étude « Doing Business » de 2013 confirme qu’Haïti occupait la 174e place sur 185 pays ; le « Doing Business » de 2016 confirme actuellement qu’Haïti occupe aussi la position 182e sur 189 pays étudiés.

Face à la complexité du problème soulevé, d’emblée j’insiste et j’assume ceci suite à de sérieuses réflexions : les autorités ne peuvent pas attirer des investisseurs étrangers à coup de décrets. Encore moins par de formules creuses et affectuelles (Haïti Chéri, Haïti doudou, Haïti is open for business…). On rêve de l’arrivée des investisseurs étrangers sans prendre en compte les problèmes structurels du pays. Sans prendre également des mesures appropriées. Bref, sans connaître de manière globale le mode de fonctionnement du marché des IDE. Si tel est le cas, les IDE vont nous éloigner davantage. Pour Haïti et pour l’histoire, cette contribution se donne pour but de rendre compte des déterminants des flux des investissements directs étrangers.

Attitude envers les IDE : de la confrontation à la coopération

En matière d’investissements directs, comme le rappelle (Dunning, 1993) on est passé d’une attitude franchement hostile envers les firmes multinationales(FMN) à une attitude on ne peut plus accueillante à leur endroit. Tout nouvel investissement étranger est désormais considéré comme une bonne nouvelle pour l’économie et tout est fait dans les procédures, réglementations et obligations diverses pour faciliter leur entrée.

En effet, dans un rapport sorti dans les années 2000 par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) présentant un tableau du nombre de pays ayant modifié les dispositions applicables aux investissements entre 1991 a 1999, ce dernier indique que plus de 94% des 1035 révisions apportées aux dispositions visant les IDE ont créé un environnement plus favorable à leur établissement. Parallèlement, les accords internationaux protégeant et élargissant les droits des investisseurs se sont multipliés (World investment report, 2000).

De ce fait, il ne s’agit pas seulement pour les gouvernements d’attirer l’investissement direct étranger, mais aussi de mieux protéger les investissements nationaux à l’étranger. Ainsi, comme le souligne (Deblok, 2000) la prolifération des accords sur l’IDE, notamment en ce qui concerne la démarche bilatérale ou régionale, est l’une des tendances les plus remarquées sur la scène économique internationale ces dernières années. Dans la plupart des cas, il s’agit d’accords entre pays industrialisés et pays en développement. Tel est donc le climat général.

Ce climat général a un impact considérable sur la croissance de l’investissement direct étranger à l’échelle de l’économie mondiale. Retenons simultanément que (Mallampally et Sauvant 1999) ont démontré que l’IDE progresse à un rythme phénoménal depuis le début des années 80, et le marché mondial est devenu plus concurrentiel. Leur argumentaire qui révèle un trait frappant de l’économie mondiale depuis quelques décennies n’est autre que la croissance de l’Investissement direct étranger (IDE), c'est-à-dire l’investissement réalisé à l’étranger par des sociétés transnationales ou multinationales en vue d’acquérir des actifs et de gérer des activités de production sur place.

L’évolution du flux de l’IDE

A partir des écrits de (Mallampally, 1999) la description du Flux des IDE se fait de cette manière : depuis le début des années 80, les flux d’IDE mondiaux, qui émanent à présent de quelque 54.000 sociétés transnationales, sont en augmentation rapide — plus rapide que le commerce ou la production mondiale. Entre 1980 et 1997, les sorties mondiales d’IDE ont augmenté à un taux moyen d’environ 13 % par an, contre 7 % tant pour les exportations mondiales de biens et de services, hors revenus des facteurs, que pour le PIB mondial (aux prix courants) entre 1980 et 1996. Qu'en est-il des entrées et des sorties des IDE au niveau mondial. ? En 1998, les entrées mondiales d’IDE ont progressé tout au long de la septième année consécutive, et les sorties pour la troisième année consécutive, pour atteindre quelque 430–440 milliards de dollars (Sauvant 1999). Il se révèle légitime de mieux décrire l’évolution des flux des IDE qui jette les bases d’une expansion de la production internationale des sociétés transnationales suivant les pays industrialisés et les pays en développement. Ladite description servirait de leçon aux autorités haïtiennes afin de les inviter à revisiter leurs stratégies (caduques) visant à attitrer l’IDE. Les pays en développement ont joué un rôle considérable dans l’évolution du flux des IDE. Les chiffres en témoignent grandement. Tant du côté des entrées totales de capitaux que de celui des sorties totales.

Revenons aux données de (Mallampally et Sauvant 1999) pour de plus amples informations : la part des pays en développement dans les entrées totales de capitaux d’IDE, disent-ils, est passée de 26 % en 1980 à 37 % en 1997. Leur part des sorties totales de 3 % en 1980 à 14 % en 1997. Toutefois, les firmes des pays industrialisés demeurent la principale source d’IDE, mais l’investissement direct en provenance des pays en développement a plus que doublé depuis le milieu des années 80. Ce qui est surtout important de noter dans la lutte entre les pays industrialisés et les pays en développement, c'est l’effort et la capacité des pays en développement à inverser la tendance.

Plus question pour les pays industrialisés d'influer uniquement sur l’évolution des IDE. En dépit du fait que le groupe des pays industrialisés attire également la plus grande part de ces investissements, leur part s’amenuise à mesure que l’attrait des pays en développement grandit. En 1997, par exemple, les PVD d’Asie en ont reçu 22 %, ceux de l'Amérique latine et des Caraïbes, 14 %, et l’Afrique, 1 %. En valeurs relatives le tableau est différent : le ratio entrées d’IDE/formation brute de capital fixe était en 1996 de 7 % en Afrique, contre 13 % pour l’Amérique latine et les Caraïbes, et 7 % pour l’Asie en développement. Mais qu’est-ce qui détermine la croissance des IDE constatée ?

Autour des déterminants du pays hôte pour l’Investissement direct étranger (IDE)

En 1998, la Conférence des nations unies sur le commerce et le développement (CNUED), a publié un rapport (World Investment Report 1998 : Trends and Determinants) décrivant les déterminants du pays hôte de l’IDE en deux grandes catégories : le cadre général d’accueil de l’IDE et les déterminants économiques. Le cadre général d’accueil de l’IDE renvoie pour sa part à la stabilité économique, politique et sociale ; les règles concernant l’entrée et l’activité ; les normes applicables au traitement des filiales étrangères, le régime de fonctionnement et structure des marchés (en particulier le régime de la concurrence et des fusions des acquisitions) les accords internationaux sur l’IDE, la politique des privatisations ; le régime de commerce ( barrières tarifaires et non tarifaires) la cohérence des régimes de l’IDE, du commerce et le régime fiscal. Pour faire corps à la lecture de (Sauvant, 1999) nous soutenons que le cadre général de l’IDE n’est qu’un des déterminants de l’implantation de l’investissement parmi les pays hôtes.

Il faut aussi tenir compte d’autres facteurs susceptibles d’influer sur les choix d’implantation des investisseurs, notamment la cohérence des règles fondamentales régissant l’IDE avec la politique commerciale.

Tout aussi important, les conditions d’accueil de l’IDE tendant à s’uniformiser, les pays qui cherchent à encourager les entrées d’investissements s’attachent à améliorer le climat des affaires, en adoptant des mesures favorables qui visent à réduire le temps et les coûts d’activités pour répondre aux exigences administratives. Autrement dit, éviter les péripéties de la bureaucratie sur place.

Les déterminants économiques ? Ces derniers renvoient d’abord au climat des affaires. Les incitations à l’investissement (notamment campagne d’images et activités génératrices d’investissements, et services facilitant l’investissement) ; aides à l’investissement ; coûts d’activité (liés à la corruption et à l’inefficience administrative) ; équipements collectifs (par exemple écoles bilingues, qualités de la vie) et services après-investissement.

Mais il y a lieu de noter que les déterminants les plus importants pour l’implantation de l’IDE sont les déterminants économiques, qui jouent à plein, dès qu’un cadre propice à l’IDE est en place. On peut les répartir en trois groupes (recherche de marchés, recherche de ressources/actifs et recherche des gains d’efficacité) : celles qui ont trait aux ressources ou actifs disponibles sur place; celles qui sont liées à la taille des marchés de biens et de services; et celles liées aux avantages de coût de production.

Bien que nombre des facteurs qui attirent l’investissement vers une destination donnée — l’abondance de ressources naturelles, la grande taille des marchés du pays hôte, ou une main-d’œuvre adaptable et bon marché — conservent leur attrait, leur importance relative change à mesure que les entreprises transnationales, face à une économie mondiale en cours de libéralisation et de mondialisation, adoptent de nouvelles stratégies pour améliorer leur compétitivité.

Perspectives

Le marché mondial des IDE devient de jour en jour très concurrentiel. Tant dans les pays développés que dans les pays en voie de développement. Un fait est certain : depuis le début des années 80, les flux d’IDE mondiaux, qui émanent à présent de quelque 54000 sociétés transnationales,( CNUCED,2000), sont en augmentation rapide, plus rapide que le commerce ou la production mondiale. Les déterminants de ces flux, sont donc de trois ordres : l’attitude des gouvernements envers les IDE, le cadre général d’accueil de l’IDE et les déterminants économiques. On observe que les Etats accordent davantage d’attention aux mesures susceptibles de faciliter l’IDE. On dirait que les déterminants économiques n’en demeurent pas moins cruciaux. De cette lecture, soutient (Sauvant, 1999) il importera sans doute à l’avenir davantage pour un pays ou une région d'offrir un ensemble d’avantages d’implantation aux investisseurs, en particulier d’actifs créés.

Ce qu’il faut retenir ici, c’est que la question des IDE en Haïti mérite d’être soulevée sous une autre forme. Depuis belle lurette, on accorde surtout une place importante aux zones franches industrielles au niveau les stratégies d’Haïti. Le bilan est quasi nul. Certes, les obstacles aux IDE en Haïti sont réels et nombreux. Peut-on admettre que l’attitude ou la culture observée du côté de l’élite politique et économique du pays est favorable aux IDE ? Sans hésiter, je dis non. Rentière, cette élite est aussi malade. Comment sont les flux de l’IDE en Haïti ? Faibles, voire inexistants (consulter le « Doing Business » de 2013, 2016). Où se situent les obstacles ? J’affirme ceci : dans le cadre général d’accueil et dans les déterminants économiques du pays. De manière rationnelle, on peut attirer les IDE. Les pays en développement qui nous dépassent n’ont pas une formule magique. Ils appliquent calmement des normes et prennent des mesures appropriées. J’invite donc les autorités haïtiennes à revoir les stratégies poursuivies pour attirer les IDE. Comme idées pour l’action, je proposerais de :

• réévaluer le cadre juridique des Investissements directs étrangers en Haïti;

• définir de nouvelles stratégies visant l’attraction des investissements directs étrangers en Haïti;

• renforcer les institutions de promotion (le Centre de facilitation des investissements, le Conseil consultatif présidentiel pour le développement économique et l’investissement (CCPDEI) des IDE;

• accorder une place fondamentale aux IDE dans les documents de politiques publiques en Haïti;

• appliquer une gestion comparative en rapport avec nos pays voisins;

• travailler à la stabilité totale du pays;

• promouvoir des diplomates de qualité qui soient aptes à convaincre les investisseurs étrangers.

Port-au-Prince, le 9 août 2017

Petit Frant IBREUS,

Administrateur public, sociologue, membre de l’Académie diplomatique Jean Price Mars(ADJPM).

Email : petitfrantibreus@yahoo.fr

Références bibliographiques Jhon DUNNING, “Gouvernments and Multinationals: From Confrontation to Cooperation?”, dans Lorraine EDEN et Evan P OTTER(dir.) Multinationals in the Global Poltical Economy, Londres, Macmillan, 1993. CNUCED, World Investment Report 2000. Chritian DEBLOCK, C. Brunelle D., Rioux M., « Mondialisation, concurrence et gouvernance : Emergence d’un espace juridique transnational dans les Amériques », in Continentalisation, Mars, 2000. Padma MALLAMPALLY, Karl P. SAUVANT, « l’investissement direct étranger dans les pays en développement », in Finances & Développement / mars 1999 –Volume 36- Numéro 1 République d’Haïti-Groupe Banque mondiale, Renforcer la compétitivité et promouvoir la diversification en Haïti, Etude diagnostique sur l’intégration du commerce, 2013. ENAF, document accords commerciaux, 2015.

Réagir à cet article