Haïti a besoin d’une stratégie chinoise

Publié le 2017-08-08 | Le Nouvelliste

Idées & Opinions -

La récurrence des problèmes politiques en Haïti et la complexité caractérisant généralement ses relations avec les institutions financières internationales au cours des dernières années ont eu pour principale conséquence de limiter dramatiquement l’accès du pays aux investissements directs étrangers indispensables à la relance de l’économie nationale moribonde.

Sur le plan national, les maigres ressources du Trésor public haïtien, même si elles étaient gérées adéquatement, se révèleraient nettement insuffisantes à financer les projets de reconstructions du pays. Sur le plan régional, se dessine un contexte incertain où les ‘pétrodollars’ en provenance du Venezuela ont depuis quelque temps commencé à se raréfier, tandis que la crise politique qui s’installe au Brésil fait craindre le pire.

Un pivot vers la Chine

Face à cette réalité grimaçante, s’ouvrent inévitablement devant Haïti deux voies si elle veut réussir sa transition et son insertion dans l’ordre mondial émergent: recourir aux financements illicites ou trouver des sources institutionnelles alternatives de financement qui lui permettront de suppléer aux ressources traditionnelles déficientes. Compte tenu des coups politiques et sociaux généralement associés à la première option, l’équipe au pouvoir devrait clairement privilégier la seconde.

En cela, elle ne ferait que se joindre à un mouvement déjà bien en marche. L’urgence financière combinée à la détérioration relative du leadership du Brésil (incapable de fournir les biens publics) a conduit plusieurs pays dans la région à réinventer leur diplomatie, en revisitant radicalement leur schéma d’alliances, et à se tourner vers l’Est, les yeux rivés en particulier sur la Chine.

Un tel changement devient nécessaire à l’heure où les États-Unis de Donald

Trump, en proie à une myopie stratégique évidente et à de graves problèmes sociaux et économiques sur le plan intérieur, paraissent irrémédiablement abdiquer leur rôle de leadership mondial. À l’opposé, la Chine apparaît de plus en plus confiante et décidée à prendre le témoin, et cherche à exercer une plus grande influence internationale. Assise sur une opulente réserve monétaire internationale (US$3.5 trillions), son impact se fait sentir y compris dans des zones traditionnellement sous influence américaine, comme l’Amérique latine.

C’est dans ce contexte que plus en plus de pays du sous-continent ont commencé à expérimenter ce qui s’apparente à un « pivot vers la Chine », dont l’Argentine pourrait offrir l’exemple emblématique : concession de hautes œuvres d’infrastructure à des entreprises chinoises; signature de conventions bilatérales de coopération qui accorde un statut privilégié au capital chinois; des accords financiers; etc.

L’inaction des Haïtiens

C’est pourquoi on peut trouver incompréhensible l’inaction de nos dirigeants face au grand mouvement de mondialisation lancé par la Chine depuis quelques années –un mouvement qui tend à rallier non seulement les pays autoritaires et pauvres du monde en développement, mais aussi les anciens pays communistes et de plus en plus de riches démocraties libérales.

La Chine pilote la construction des « nouvelles routes de la soie » (routes, rails, ports), un projet gigantesque qui vise à relier l’Orient à l’Occident, avec d’importantes ramifications dans le monde. Il dépasse de plusieurs fois en ampleur le plan Marshall pour la reconstruction de l’Europe après la Deuxième Guerre mondiale. S’il se concrétisait, sa réalisation pourrait permettre à la Chine d’exercer un impact sur les relations internationales contemporaines qui dépasse de loin celui de la construction européenne.

En 2013, le président Xi Jinping lançait la Banque asiatique d’investissements en infrastructures (BAII), principal mécanisme financier des nouvelles ambitions chinoises. La nouvelle entité chinoise restait ouverte à la participation de tous les pays désireux de présenter une candidature en tant que membre fondateur. À l’expiration de la date limite fixée au 31 mars 2015, le gouvernement chinois confirmait la participation de pas moins de 57 « pays fondateurs ».

Du nombre, tenez-vous bien: la France, l’Allemagne, l’Italie, le Luxembourg, l’Australie, la Hollande, le Brésil, la Norvège, la Russie, le Danemark. Et ce n’est pas tout : le Royaume-Uni, premier allié des États-Unis en Occident, avait répondu à l’invitation de la Chine, malgré l’opposition déclarée de Washington.

Le modèle chinois

En Haïti, les stratégies des puissances occidentales ont consisté essentiellement en des investissements dans la santé publique, l’autonomisation des femmes, le soutien à la société civile et les mesures de lutte contre la corruption. Quoique louables, à eux seuls, ces efforts n’induiront toutefois pas le niveau de développement longtemps convoité. À l’opposé, là où elle est présente, la Chine se démarque par son pragmatisme : son modèle privilégie des investissements massifs en appui des gouvernements des États nationaux dans le domaine des infrastructures publiques –routes, ports, électricité, chemins de fer et aéroports– qui facilitent le développement industriel.

Un confrère journaliste haïtien, que je tiens pour un homme de jugement et fin connaisseur des questions stratégiques internationales, me disait un jour que les relations d’Haïti avec Taïwan tenaient de l’anachronisme. En effet, pays continent, vaste population, puissance nucléaire et membre permanent avec droit de veto au Conseil de sécurité des Nations unies, la Chine est également devenue le plus grand fabricant de produits manufacturiers dans le monde, le plus grand exportateur et le plus grand marché pour les véhicules, les téléphones intelligents et le pétrole.

Un « Grand bond latin » de la Chine

Dans plusieurs régions du monde comme l’Asie-Pacifique, plusieurs alliés traditionnels américains continuent certes de s’en remettre à Washington pour leur sécurité mais entretiennent désormais leurs plus importantes relations économiques avec Pékin. Ses abondantes ressources financières ont accru le poids géopolitique de la Chine, lui permettant d’exercer un effet de levier sur le plan stratégique.

Pékin a aussi diminué avec succès les relations formelles et informelles de Taïwan en Amérique latine, amplifiant des relations commerciales avec les alliés de Taïwan, souvent la première étape vers un rapprochement définitif. La Chine dispose d’un bureau commercial en Haïti qui, à l’instar d’autres alliés résiduels de Taïwan dans la région comme la République dominicaine, ne demande plus la présence de Taïpei aux Nations unies.

Compte tenu des appels du pied de la diplomatie chinoise en vue de renforcer les liens avec Port-au-Prince –en particulier, suite à la participation de la Chine à la mission de l’ONU en Haïti (Minustah)– on pouvait espérer l’expression d’une ferme volonté de la part de notre pays d’aspirer à une place plus privilégiée dans les nouveaux et dynamiques espaces multilatéraux qui se mettent en place autour du géant asiatique.

Réponse conjoncturelle ou stratégie?

En consultant le site web du Nouvelliste l’autre jour, je suis tombé sur un article, « Des Chinois dans la ville », et un éditorial du rédacteur en chef du journal, Frantz Duval, « Quelle Chine sera la Chine de Jovenel Moïse? », dans lequel il confirme la présence dans nos murs, « à la demande du président de la République » Jovenel Moïse, de Chinois « de la République de Chine ». On y lit la phrase suivante:

« Les techniciens chinois évaluent les besoins, cherchent à comprendre les préoccupations du chef de l’État qui veut doter le pays d’infrastructures marquantes pendant son mandat : routes, aéroports, voies ferrées, téléphériques, centrales électriques, réseau national de transport électrique, ports... Jovenel Moïse veut tout et le plus vite possible. »

Pour le moment, il n’y a eu aucune déclaration officielle d’intention du gouvernement. De la sorte, cette présence « de Chinois dans nos murs » pourrait révéler davantage la quête de réponses à des urgences conjoncturelles qu’elle ne serait le reflet d’une véritable prise de conscience du fait que, face à l’échec de la coopération internationale en Haïti et à l’hypocrisie manifeste des pays dits « amis », Haïti a besoin d’une stratégie chinoise.

Roromme Chantal - professeur adjoint en science politique à l’École des hautes études publiques (HEP) de l’Université de Moncton et coauteur, avec Mamoudou Gazibo, d’«Un nouvel ordre mondial made in China?» (PUM, 2011) Auteur

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