Projet éducatif et de concerts

Angle de vue sur « Haïti Piano Project »

Réponses aux avis injustes et indignants de la pianiste et concertiste française Célimène Daudet, auteure d'un projet farfelu destiné aux élèves du primaire et de l’École de musique Dessaix Baptiste de Jacmel.

Publié le 2017-08-09 | Le Nouvelliste

Culture -

La pianiste et concertiste française Célimène Daudet, d’ascendance maternelle haïtienne, a séjourné en Haïti dans l’enfance et récemment, comprenant ou parlant le créole, elle aime certainement le pays d’origine de sa mère : à preuve, son projet « Haïti Piano Project » qui se réalise du 8 au 15 novembre 2017. Une semaine de concerts à Jacmel où la musique classique côtoie la musique populaire traditionnelle et le piano jazz ; et de plus, un projet pédagogique avec ateliers de création artistique destinés aux élèves du primaire et de l’École de musique Dessaix Baptiste.

À ce sujet, elle a donc accordé une interview au journaliste Guillaume Tion de Libération. Certains passages condescendants ou paternalistes, rapetissants ont légitimement froissé l’honneur et la susceptibilité de la communauté musicale classique locale. Nous sommes solidaires de celle-ci, vexé comme elle. Nous exprimons, en son nom, nos objections, aux propos désobligeants de Célimène Daudet et nos réserves au sujet de son projet.

Voulant justifier son désir extravagant d’acquérir un piano de concert « Yamaha » au coût faramineux, pour en doter le pays, elle affirme ceci au journaliste : « …Depuis le séisme de 2010, il est impossible de trouver un piano de concert en état de marche. Il y a des pianos à queue. Mais il y manque certaines touches ou certaines cordes. Ce n’est même pas ce qu’on appelle, nous, des mauvais pianos. Je me suis dit qu’il fallait faire venir un piano… »

Ces propos sont légers. C'est une affirmation à l’emporte-pièce, sans nuances et radicale. « L’auteure est très mal renseignée sur l’inventaire des pianos à queue de cette partie de l’île » nous confie une pédagogue de plus de trente ans d'expérience. Cette opinion n’a donc pas de fondements sérieux. Nous n’avons peut-être pas à foison des « Yamaha C7X », longs de 2,27 mètres, larges de 1,55 mètre et pesant 415 kilos, coûtant à l’achat la bagatelle somme de 30 000 euros, mais nous avons des pianos de concert à queue, plus modestes et néanmoins de qualité : propriétés privées, ou exposés à la vente dans un ou deux magasins. On ne doit pas parler de ce que l’on n’a pas vérifié scrupuleusement.

Nous mettons cette assertion au compte du perfectionnisme maniaque, de la subjectivité, légendaires des concertistes à succès, à carrière internationale, dérangés par des vétilles, gâtés et capricieux, difficiles en somme.

Autre point symptomatique de cette interview, ce passage où Célimène Daudet parle de transporter l’instrument de Port-au-Prince à Jacmel en pick up (oh ! oh !) où il arrivera suivi d’une bande à pied, des fanfares haïtiennes données dans les grandes occasions... Carnavalesque et sidérant !

Pour qui prend-on le peuple haïtien ? Pour une bande de primitifs ? De bons sauvages et naïfs auxquels « une » Christophe Colomb, découvrant une contrée musicale vierge, apporte un dieu-totem, un Christ rédempteur en croix ? C’est digne des premiers hébreux adorant le veau d’or au pied du mont Horeb. Holà ! On n’est pas à ce stade : ce n'est tout de même pas la première fois que nos gens voient un beau piano.

Autre chose : elle parle d’un « pick-up » pour le transport, un véhicule à plateau découvert. Est-ce bien sage ? Et les mesures sécuritaires? Un camion de déménagement avec container étanche, bien fermé à l’arrière, ne conviendrait-il pas mieux sur cette route de l’Amitié, sinueuse et accidentée ?

Quant au projet de concerts, en lui-même, il faut admettre qu’en matière de pratiques et d’opérations spectaculaires, visibles et médiatisés, on ne fait pas mieux. Et cela coûte 100 000 euros ! Une telle somme pourrait être mieux utilisée, investie dans des desseins ou objectifs durables, comme par exemple la formation d’un orchestre national symphonique (subventionnée pendant cinq (5) ans au moins, avec une partie de la valeur). Oui, cela vaudrait mieux que ces évènements sur une huitaine de jours, comparables à d’éphémères feux d’artifice ou des cornets de crème à la glace fondante. C’est beau certes, et puis après ?

La communauté musicale classique haïtienne et locale s’émeut également, dans le volet pédagogique du projet, de l’utilisation des ipads pour des séances de COMPOSITION et de CREATION avec des enfants de 7-10ans qui n’ont jamais fait de musique. Renversant ! C’est le monde à l’envers et c’est nouveau. Depuis quand commence-t-on par la fin ? Quelles sont ces méthodes modernes ? C’est ahurissant !

« …S’il est vrai que l’éducation musicale en Haïti est encore à ses débuts, pourquoi ne pas commencer par établir le système tel qu’il faut, avec des bases solides, des programmes unifiés, une association d’académies de musique, un système qui gère son fonctionnement et surtout un CONSERVATOIRE de musique…? » nous a encore confié une pianiste et pédagogue sénior.

Pour finir, redisons encore, à Célimène Daudet et à ceux qui l’ignorent, que notre pays n’est pas vierge de toute tradition pianistique, classique et savante. Nous avons connu et nous connaissons des concertistes et pédagogues ayant reçu une solide formation dans de grands centres étrangers, des conservatoires de renom et de qualité. Artistes ayant résidé dans le pays avec carrière et réputation internationales. Citons en quelques-uns : Lina Mathon Blanchet, Carmen Brouard, Justin Élie, Ludovic Lamothe, Guy Scott, Serge Villedrouin , Mme Rosalvo Bobo, Liliane Questel, Wanda Maximillien, Marie Maude Thomas Boisette, Micheline Dalencourt, Micheline Laudun Denis. Nous vous faisons grâce du reste. Ils ont fait et ils font la fierté de notre pays.

On ne nous apprend donc rien malgré notre sous-développement. « Haiti Piano Projet » est une affaire à suivre.

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